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Agrocarburants : bataille de lobby en cours...
Noé Lecocq  •  7 juin 2013  •  Agrocarburant / biocarburant

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Suite à la position adoptée par la Commission européenne sur les agrocarburants l’automne dernier, les réactions sont vives. Le numéro 52 de la revue Renouvelle a présenté la proposition de la Commission, ainsi qu’un entretien avec Frédéric Dupont résumant la position de l’asbl ValBiom (association pour la promotion de la biomasse non-alimentaire, qui fédère les entreprises actives dans le secteur). Cette publication a suscité une réaction d’Inter Environnement Wallonie. « Pour nous, ainsi que pour la majorité des ONG européennes qui travaillent sur ce sujet (BEE, T&E, Greenpeace, WWF, Oxfam, etc.), la proposition de la Commission est trop timide et le lobby des industriels comme ValBiom va dans le mauvais sens. La politique européenne en matière d’agrocarburants a déjà de nombreux impacts négatifs, très clairement en matière de climat, mais aussi en matière d’accès à la terre et à l’alimentation dans les pays du Sud. » Ci-dessous, l’interview de Noé Lecocq, invité par l’APERe à présenter le point de vue d’IEW et des ONG dans la revue Renouvelle de mai 2013.

Jean Cech : ValBiom estime que la Commission européenne va dans le bon sens en revoyant sa position quant aux agrocarburants de première génération mais considère que certains éléments (tels que la prise en compte du facteur ILUC) demandent à être reconsidérés pour tenir compte de la nécessaire adaptation des producteurs engagés sur cette piste (lire Renouvelle n° 52). En quoi cette position de ValBiom vous paraît-elle inappropriée ?

Noé Lecocq : Je lis dans la position publiée par ValBiom qu’elle « s’inquiète du changement de cap proposé par la Commission européenne en matière de biocarburants ». En réalité, il n’y a pas de changement de cap : la directive de 2009 qui fonde la piste agrocarburants pose certaines conditions au soutien mis en place à l’époque. Une de ces conditions est la prise en compte de ce qu’on appelle les facteurs ILUC – pour faire simple, la comptabilisation de l’impact effet de serre causé par les changements indirects d’affectation des sols [1]. Il faut savoir que les émissions réelles de certains agrocarburants sont deux fois plus importantes que ce qui est aujourd’hui comptabilisé officiellement sans prendre en compte les facteurs ILUC. La CE devait donc faire une proposition en ce sens dès 2010. Il a fallu attendre deux ans de plus pour que cette exigence soit concrétisée. L’industrie a donc eu plus de temps que prévu pour s’adapter à cette nouvelle donne. Or il se fait que la proposition de la CE est toujours âprement débattue au niveau européen. Il faut considérer la position de ValBiom dans ce contexte. En gros, elle s’oppose fermement aux éléments les plus significatifs de la proposition européenne : le seuil de maximum 5% d’agrocarburants qui entrent en concurrence avec l’alimentation (ce seuil ne constitue pas un plafond mais une manière de limiter le soutien aux agrocarburants de première génération – ce qui n’empêche pas les entreprises qui disposent d’un marché pour écouler leur production d’aller au-delà de ces 5%). Elle s’oppose aussi la volonté de la CE d’inclure dès à présent dans le rapportage les émissions de CO2 liées aux facteurs ILUC. Or il ne s’agit pas encore d’une prise en compte effective de ces émissions, mais d’une simple mention informative. On comprend mal pourquoi ValBiom s’y oppose.

J.C. : On peut aussi percevoir cette position comme un souhait de voir les autorités européennes réagir avec un peu plus de doigté à une dérive que chacun reconnaît, mais dont l’appréciation demande une analyse plus élaborée. On est dans un débat assez complexe, non ?

N.L. : Le débat n’est pas si complexe qu’il n’y paraît, même s’il est difficile à trancher politiquement. D’un côté on a une industrie qui demande à ce que ses investissements consentis avec l’encouragement et le soutien des états, soient mieux préservés, et de l’autre on a une certaine partie de la société, relayée par les ONG (mais aussi par la FAO, la Banque mondiale, le FMI, l’OCDE...), qui constate que cette politique publique a des effets néfastes aujourd’hui largement documentés. Les agrocarburants mis sur le marché émettent en moyenne plus de gaz à effet de serre que les carburants fossiles qu’ils remplacent et exercent une concurrence alimentaire insupportable. On a été trop vite en besogne en se lançant sur la piste des agrocarburants, chacun est d’accord là dessus. La CE propose de geler l’utilisation des agrocarburants conventionnels au niveau actuel. Cela nous paraît un compromis minimum pour prendre la mesure de la situation. C’est aussi une nécessité de bonne gestion de l’argent public, car le soutien annuel pour la production d’agrocarburants conventionnels est supérieur à l’investissement total dans l’infrastructure de production [2].

J.C. : … De manière peut être un peu trop brutale du point de vue des industriels concernés.

N.L. : Dans la position publiée par ValBiom on va jusqu’à considérer les facteurs ILUC comme des éléments – je cite – théoriques et spéculatifs. En réalité, même si le calcul des facteurs ILUC est complexe, les études convergent pour dire que l’impact écologique de ces productions est considérable et que ces facteurs constituent la meilleure estimation scientifique existante. Proposer de ne pas en tenir compte - ce qui revient à les considérer comme nuls - c’est nier la réalité. Il vaut mieux être approximativement juste, que précisément faux, disait Keynes. Mais on voit bien qu’il s’agit surtout de gagner du temps.

J.C. : Au delà de ces débats où effleurent parfois les procès d’intention, n’entre-t-on pas dans une remise en cause plus fondamentale de la piste ‘agrocarburants’ ?

N.L. : La biomasse fait aujourd’hui l’objet d’un engouement qui dépasse parfois le potentiel qu’elle recèle effectivement si on est sérieux en matière de durabilité. Le gâteau n’est sans doute pas aussi copieux qu’il n‘y paraît, d’autant que plusieurs secteurs lorgnent sur ces ressources renouvelables. Pas seulement celui des agrocarburants. Aujourd’hui déjà 40% de la biomasse utilisée pour les agrocarburants européens est importée, et cela ne permet que de remplacer un peu moins de 5 % du pétrole utilisé dans les transports. Les quotas obligatoires d’incorporation d’agrocarburants au niveau des transports ont des effets pervers dans la mesure où ils ignorent les variations annuelles de rendement agricole : quand la récolte est mauvaise, la concurrence avec l’alimentation est donc exacerbée. Les agrocarburants ont une place, mais ils doivent y rester, c’est le nœud du problème.

Pour aller plus loin, voir la brochure publiée par une vingtaine d’ONG belges sur les agrocarburants.


[1Si un sol est affecté à une nouvelle culture énergétique, sa fonction antérieure n’est plus assurée. Dans de très nombreux cas, cela mène à la mise en culture de nouvelles terres ailleurs, pour remplacer la production antérieure. Indirectement, la déforestation est ainsi favorisée.

[2Voir la récente étude ’Biofuels - At What Cost ?’ sur le coût du soutien aux agrocarburants, réalisée par l’Institut international du développement durable.



 
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