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Biomasse énergie : pour une stratégie du moindre mal
Gaëlle Warnant  •  26 mars 2015  •  Energies renouvelables

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Le débat sur la biomasse énergie pourrait parfois faire penser au sketch des Inconnus où des chasseurs expliquent les nuances entre les bons et les mauvais chasseurs . Si le secteur environnemental a à cœur de dénoncer les travers des « bad biofuels », c’est qu’il reconnaît qu’il en existerait de bons. Un côté de la médaille que le secteur des renouvelables voudrait nous voir polir un peu plus. Néanmoins, étant donné les enjeux et les impacts encore sous-estimés d’une utilisation accrue des bioénergies, nos revendications en la matière sont plus que jamais d’actualité.

Parmi les énergies renouvelables les bioénergies occupent une place à part. Si elles présentent des atouts indéniables, la diversité des systèmes de production de biomasse et l’interdépendance des flux de matière orientés vers différentes voies de valorisation complexifient la prise en compte des enjeux au niveau local et global. Inter-Environnement Wallonie, en collaboration avec BirdLife Europe et le Bureau Européen de l’Environnement ont organisé récemment un workshop sur le thème des bioénergies. Une journée qui a rassemblé un beau panel de stakeholders d’horizon divers.

En plus d’entendre les différents points de vue du secteur environnemental, des utilisateurs de la « biomasse matière » et de la « biomasse énergie », le but de cette journée était de discuter de pistes et de stratégies qui permettraient de garantir une utilisation réellement durable des bioénergies alors que leur consommation devrait croître de 40% d’ici 2020, augmentant le risque de pression sur les ressources et les écosystèmes qui les produisent.

Enlever certaines œillères

Certains constats aujourd’hui évidents pour les environnementalistes doivent pourtant être sans cesse mis en évidence. La nécessité de briser certains mythes est criante, notamment celui de la neutralité carbone appliqué à toute biomasse sans distinction. Une hypothèse bancale que de nombreuses études ont démontée. Les émissions générées par la combustion de biomasse ne sont pas compensées de façon proportionnée par la fixation de CO2 lors de la croissance des plantes, et ce, selon le type de la biomasse utilisée, son mode de gestion sylvicole/agricole et l’échelle de temps considérée pour atteindre la neutralité. Ainsi le délai de remboursement de cette dette carbone peut varier de moins d’un an à 500 ans [1] . Une nouvelle étude publiée par les organisations européennes T&E, BirdLife Europe et le BEE vient d’ailleurs d’évaluer l’impact pour le système ETS de l’application d’un facteur d’émission égalant zéro pour la biomasse. La valorisation énergétique de la biomasse dans les installations rentrant dans le champ de l’ETS [2], notamment les centrales électriques, aurait en réalité généré en 2013 entre 90 et 150 millions de tonnes de CO2 eq. Cela représente 4 à 7% de la totalité des émissions permises dans l’ETS [3] pour l’année 2013 qui, si elles n’échappaient pas au marché carbone, rapporteraient un revenu compris entre 630 millions et 1 milliard €.

Une prise de conscience des impacts que les politiques « bioénergies » des pays européens génèrent à l’étranger de façon directe et indirecte (notamment les ILUC) sont également nécessaires. Ainsi, il ne faut pas seulement craindre une mauvaise gestion de la ressource et des pratiques non durables dans des Pays en développement comme l’Indonésie ou le Brésil. La majorité des pellets qui alimentent les centrales européennes, dont celles des Awirs ou Max Green, proviennent d’Amérique du Nord (USA et Canada). La Belgique est d’ailleurs le second importateur de pellets américains. Ces dernières années, la demande européenne pour cette forme de bioénergie a conduit à une croissance spectaculaire de la production de pellets dans le Sud-Est américain, engendrant une pression sur des écosystèmes sensibles (zones humides, longleaf pine forest) et des forêts parmi les plus riches en biodiversité des USA.

Des associations comme Dogwood Alliance et le Natural Resource Defense Council travaillant dans cette région dénoncent des faiblesses dans les réglementations, fédérales ou propres aux états, en matière de gestion forestière durable et témoignent de graves impacts que le marché des pellets génère sur le terrain.
- Témoignage édifiant de Dogwood Alliance et NRDC

Des enjeux à traduire au niveau régional

Avec une augmentation du recours à la biomasse énergie, dont une bonne partie importée, et ce notamment sous l’impulsion de la Directive Energies renouvelables (2009/28/CE), le besoin d’une harmonisation des critères de durabilité et d’une intégration des principes de hiérarchie des usages et d’utilisation efficiente des ressources (clairement encouragés dans différente stratégies européennes [4]) sont incontournables pour la « crédibilité » environnementale mais aussi économique de la biomasse au sein d’un mix énergétique durable. Pour ce faire, tous les acteurs sont en attentes d’un cadre et de réglementations claires définies au niveau européen. Cependant, en parallèle il n’est pas inconséquent que les Etats membres (et entités compétentes dans ces matière) s’emparent de ces questions en intégrant dès aujourd’hui les enjeux et la tendance à un renforcement des critères de durabilité dans leur propre politique énergies renouvelables.

La Wallonie n’est pas en reste puisque depuis 2012 des discussions ont lieu, plus spécifiquement sur le bois énergie vu le problème de compétition d’usage ressentie entre le secteur bois matière (papier, panneaux) et bois énergie. Un groupe de travail spécifique incluant la plupart des acteurs de la filière bois a été institué par le Gouvernement wallon afin d’établir des recommandations qui baliseraient une future stratégie wallonne biomasse énergie. IEW, seul représentant de la sensibilité environnementale, a participé activement au groupe de travail et a pu à nouveau constater la difficulté de faire percoler les enjeux globaux dans un débat régional.

Tout le monde s’accorde sur le fait que la ressource bois en Wallonie est limitée et que la marge de progression est faible même si des pistes pour augmenter la mobilisation de la ressource forestière doivent être explorées. Et si chaque secteur a à cœur de sécuriser son approvisionnement local, la tentation est grande de recourir à l’importation pour la production d’énergie à partir de biomasse dans des unités centralisées. Avec quelle garantie de durabilité ? Sur ce point, la Fédération attire l’attention qu’actuellement, ces garanties sont loin d’être satisfaisantes.

- La certification forestière (PEFC, FSC) apporte des réponses sur la gestion durable quant à la production de la ressource. Même si elle présente des lacunes sur la dimension flux de carbone (et notamment lié ILUC), elle offre, à ce stade, une meilleure garantie que le système volontaire basé sur des analyses de risque type Sustainable Biomass Partnership (SBP) initié par les grands énergéticiens européens. Pour IEW, un pourcentage minimum de bois certifié devrait être imposé dans l’approvisionnement des centrales biomasse.
- La comptabilisation des émissions liées à la valorisation énergétique de la biomasse doit être améliorée. Même si le régulateur wallon, la CWaPE, est en pointe sur ces matières, des méthodologies d’intégration des émissions liées aux changements d’affectation de sols doivent être développées.
- Le principe d’efficacité dans l’utilisation des ressources avec notamment le respect de la hiérarchie des usages est une question centrale dès lors que notre planète est finie avec des surfaces disponibles pour répondre à nos différents besoins. Au-delà des considérations environnementales, des objectifs socio-économiques et de création de valeur ajoutée sous-tendent ce principe…Or, force est de constater que la hiérarchie des usages crispent certains acteurs qui seraient prêts à faire feu de tout bois.

Au-delà de la nécessité d’apaiser les tensions entre différents secteurs utilisateurs de biomasse, on devine la volonté du gouvernement wallon de pousser le curseur « biomasse ». Le Ministre Furlan doit prochainement proposer un plan « Energies renouvelables » censé répartir la contribution des filières à l’objectif en matière de consommation d’énergie renouvelable à l’horizon 2020 [5] . Si on ignore encore à quels arbitrages le gouvernement wallon procédera en la matière, on se rend compte que l’éolien n’a pas vraiment la cote, le photovoltaïque ralentit, l’hydro est proche de son potentiel maximal, la géothermie ne décolle pas… Reste la biomasse qui vraisemblablement jouera cette fois un rôle plus important que celui d’une simple variable d’ajustement. A quel prix quand on sait que le taux d’octroi de certificats verts aux unités biomasse, dont les Awirs, vient d’être ajusté pour assurer leur rentabilité ? Avec quel impact socio-économique alors que les centrales électriques sont parmi les moins pourvoyeuses d’emploi par GWh produit [6] ? Avec quels impacts environnementaux au niveau global, sur le climat et la biodiversité ? Espérons que la future stratégie wallonne réponde à ces questions en toute connaissance de cause.


[1Etude JRC 2013- « Carbon accounting from forest bioenergy »

[2Le secteur des transports utilise des agrocarburants mais ce secteur n’est pas compris dans l’ETS (excepté l’aviation où l’usage d’agrocarburants est encore au stade expérimental

[3Pour 2013, le plafond des crédits carbone pour les installations couvertes par l’ETS dans l’UE des 28 était de 2 084 301 856 crédits

[4Notamment « Roadmap to a Resource Efficient Europe » (2011), “Innovating for Sustainable Growth : A Bioeconomy for Europe » (2012), New EU Forest Strategy (2013), 7ème Progamme d’Action pour l’Environnement (2013)

[5Objectif porté à 20% d’énergie renouvelable en 2020 sous l’ancienne législature. Dans plusieurs déclarations, les membres du nouveau gouvernement wallon se sont clairement exprimé pour une diminution de cet objectif et de s’en tenir au prescrit européen, à savoir 13% pour la Belgique. La répartition de l’effort entre entités fédérées (burden sharing) n’ayant toujours pas été définie, l’objectif wallon n’est pas encore déterminé.

[6Etude Cluster TWEED « Impact micro et macroéconomique des énergies renouvelables » (2014) : la filière centrale électrique biomasse utilise 3,21 ETP/GWh produit contre 7,46 dans l’éolien onshore, 22,92 pour le photovoltaïque + pompe à chaleur et 31,80 pour le PV grand système



 
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