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La Terre "pressée" par le capitalisme
Alain Geerts  •  22 avril 2016  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre  •  Agriculture

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Difficile de fêter cette magnifique planète qu’est la Terre sans avoir une pensée pour la pression dont elle est l’objet de manière croissante depuis les débuts de la révolution industrielle et l’avènement du capitalisme. Cette pression sera probablement ce qui amènera ledit capitalisme à s’autodétruire pour faire place à une sobriété qui nous sera imposée précisément par les limites de la planète.

Démographie : une pression complexe à réduire

Les publications relativement récentes en matière de démographie [1] montre que :
- la population mondiale augmente de manière très importante depuis peu. Elle a triplé en moins d’un siècle, passant de 2 milliards en 1930 à 6 milliards en l’an 2000 et a encore fait un bond d’un milliard en une décennie.
- les spécialistes de la question démographique doivent - les données prospectives les plus récentes en attestent - ajuster en permanence leurs projections, et plutôt à la hausse qu’à la baisse.(voir notamment cet article sur rfi.fr) ;
- l’Afrique, qui se caractérise par l’espérance de vie la plus basse et un taux de mortalité infantile le plus élevé, a un taux de croissance de sa population qui demeurera très élevé ;
- les nantis s’angoissent du fait d’une prise de conscience des "effets secondaires" d’une dénatalité constatée (en Europe, Japon, Corée du sud…) susceptible de générer des problèmes socio-économiques de taille. La cause de ladite dénatalité serait notamment le stress lié aux modes de vie occidentaux (travail, difficulté économique,…). Lutter contre cette implosion démographique en stimulant la natalité s’avère par ailleurs complexe et jusqu’à présent assez inefficace.

L’évolution de la démographie constitue donc une réelle pression sur la planète, mais il serait particulièrement vain de vouloir résoudre le problème en s’attaquant de front à celle-ci.

Nous avons atteint (voire dépassé) les limites de notre planète

Parallèlement à cette hausse de la population, une autre source d’inquiétudes réside dans le fait que nous avons dépassé les limites des ressources de notre planète. Ne pas tenir compte de ce constat serait suicidaire. La récente étude du Goddard Space Flight Center de la Nasa citée par un article du "Guardian" aboutit au constat inquiétant que l’exploitation excessive des ressources de la planète pourrait tout simplement conduire à l’effondrement de notre civilisation !

En outre, disposer d’une ressource aujourd’hui suffisante (voire excédentaire), ne règle pas tous les problèmes. Alors que l’on identifie assez de ressources agricoles pour produire de quoi nourrir la population mondiale actuelle et à venir (à tout le moins jusque 2050), il y a encore plus d’un milliard de sous-alimentés dans le monde. Au moins trois facteurs concourent à une répartition inégale des matières premières alimentaires : l’accaparement des terres par des entreprises transnationales et gouvernementales [2], la spéculation sur ces matières premières alimentaires par les banques et autres sociétés de courtage en matière première (voir cet édifiant article d’Eric Toussaint) et l’importante perte de contrôle des gouvernements sur ces mécanismes financiers de prédation.

Il est par ailleurs reconnus que nous assistons au déclin des ressources énergétiques fossiles et fissiles, que nous allons vers une pénurie de métaux, que la quantité suffisante actuelle des terres arables pour cultiver est mise à mal par les changements climatiques et les cultures énergétiques… mais aussi que l’eau dont manquent un milliard d’individus est soumise à des pressions énormes (climatiques, spéculative…) notamment parce-qu’elle est détournée de son usage premier de ressource alimentaire ou agricole. Sans parler du déclin massif de la biodiversité dont je ne citerai qu’un exemple que je reprend à Pierre Rabhi : 60% des graines domestiquées depuis 12 000 ans ont aujourd’hui disparu.

La « parenthèse enchantée » des carburants fossiles bon marché se ferme lentement mais sûrement. Elle fut une fenêtre de deux, maximum trois siècles – un clignement d’œil à l’échelle du temps géologique [3].

Enfin, la (sur)consommation des ressources principales de la planète et les pollutions y afférentes (extraction, production, consommation…) sont le fait d’une minorité : 50% des émissions de CO2 sont dues aux activités de 7% d’entre-nous tandis que les 50% d’humains les plus pauvres émettent l’équivalent de 7% de CO2 (il y a mille autres exemples possibles).
Une préoccupation plus récente réside dans le fait que les personnes qui, dans les pays émergents, accèdent au rang de consommateur, veulent profiter des mêmes avantages que les habitants des pays les plus riches, perpétuant ainsi un système vicié dont les effets secondaires négatifs pourraient conduire à terme à un "dépôt de bilan planétaire". Le graphique ci-dessous relatif aux conséquences de l’accès à la viande des populations des pays émergents sur les cultures dans le monde est assez éloquent [4].

Pression maximale au profit d’une minorité prédatrice

L’étude du Goddard Space Flight Center de la Nasa citée plus haut mentionne un second facteur potentiellement responsable de la disparition de notre civilisation : un creusement des inégalités entre les plus riches et les plus pauvres de la société. Un bref extrait du livre de Thomas Piketty [5] nous permet de faire le point sur cette question. Le 1 vingt millionième le plus riche de la population adulte au niveau planétaire en 1987 était constitué de 150 personnes, chacune ayant en moyenne un patrimoine de 1,5 milliard de dollars. Vingt-six ans plus tard, en 2013, le vingt millionième le plus riche comptait 225 personnes dont chacune avait en moyenne 15 milliards de dollars, soit une progression de 6,4 % par an. Le 0,1 % (1 millième de la population mondiale) le plus riche au niveau mondial détient 20 % du patrimoine mondial, le 1 % détient 50 %. Si on prend en considération le patrimoine des 10 % les plus riches, Thomas Piketty estime qu’il représente 80 à 90 % du patrimoine mondial total, les 50 % d’en bas possédant certainement moins de 5 % . Si un tournant radical n’est pas pris, toutes choses restant égales par ailleurs, au bout de 30 ans, le 0,1 % (le millième le plus riche) possédera 60 % du patrimoine mondial au lieu de 20 % en 2013 !

Ce qui est dit là en filigrane, c’est :
- d’une part qu’il y a une défaillance du système mondial actuel dominé par un capitalisme financier qui nous a amené à dépasser les limites de validité de notre civilisation, et que c’est d’un changement de civilisation dont nous avons besoin [6]

- La critique du capitalisme ne peut éviter aujourd’hui de s’ancrer dans un réalisme écologique, tout simplement parce que c’est par la lente désintégration environnementale qu’il est en train d’engendrer que le capitalisme va s’autodétruire en tant que logique systémique [7].

- d’autre part que, quand on prend conscience de ce qui est à l’oeuvre par exemple dans le projet de traité TTIP ou TAFTA entre l’Europe et les Etats-Unis [8] - domination du secteur privé international, mise à mal et recul des acquis sociaux, et risques sanitaires et environnementaux - ou que l’on constate que les législations sont de plus en plus rédigées en faveur des multinationales, il devient évident que ce ne sont pas les gouvernements et leurs politiques actuelles qui vont orienter le monde vers le changement radical nécessaire. Le très récent VWgate et la manière dont il évolue en est un autre exemple éloquent.

Les problèmes de notre société sont politiques

Qu’on le veuille ou non, des troubles sociaux important et que l’on souhaite les plus pacifiques possibles auront lieu pour tenter de changer de paradigme ou de civilisation. Des prémisses de celles-ci sont décelables, comme le décrit très bien Naffeez Ahmed, dans les troubles civils que nous avons eus récemment au Venezuela, en Bosnie, en Ukraine, en Islande et en Thaïlande. Ou, plus récemment encore à Madrid : "La rage, le ras-le-bol, l’indignation, mais, aussi, la solidarité, le soutien mutuel et la dignité sont le combustible des « Marches de la Dignité » qui (…) parcourent tout l’Etat espagnol pour arriver à Madrid" [9]. Et les nouvelles "nuits debouts" initiées en France et qui se répandent progressivement en Belgique aussi sont dans la même lignes. Ces troubles s’ancreront dans l’indignation et la colère des "laissés pour compte" et s’appuieront sur une forme de pouvoir et une éthique que doit réinventer la société civile. Et quand on prend conscience de la violence dont est capable le système actuel pour maintenir ses privilèges, rien ne garantit que cela se fera dans la douceur...

Christia Arnsperger lui prévoit que le réalisme écologique (...) pointe vers une réponse qui ne plaît ni aux thuriféraires « droitistes » d’un capitalisme maintenu en vie par une alternance d’austérité et de relance, ni à ses adversaires « gauchistes » traditionnels obsédés eux aussi de croissance perpétuelle : choisir une sobriété imposée par les limites physiques de la planète [10], une sobriété également répartie entre tous, et donc un retour vers une gestion « communaliste [11] » (parce que tout simplement plus efficace [12]) de toute la zone de la géo-biosphère terrestre comprise entre les sous-sols accessibles et la sortie de l’atmosphère – ce qui requiert, dans le même mouvement, le retour de la monnaie au statut d’un « commun » (et non d’un bien purement privé) [13] et la mise en place d’institutions d’une « démocratie écologique » [14] permettant aux citoyennes et citoyens d’expérimenter avec des formes de vie qui, par la force matérielle des choses, seront post-capitalistes sans même avoir à se formuler ainsi. [15]


[1En 2009, Anne Thibaut nous avait fait une synthèse de la question de la démographie en lien avec les enjeux environnementaux et principalement l’empreinte écologique. A peine un an plus tard, Marie Cors remet le travail sur le métier.

Le site français Reporterre revient il y a peu sur le sujet à l’occasion de la sortie plus ou moins récente de 3 ouvrages s’attaquant à la question :
- Moins nombreux, plus heureux
Michel Sourrouille (dir.), éd. Sang de la Terre, 176 p., 16 €.
- Démographie et écologie
Jacques Véron, éd. La Découverte, 128 p., 10 €.
- Compte à Rebours
Alan Weisman, éd. Flammarion, 432 p., 23,90 €.

Voir aussi le site de l’Institut National des Etudes Démographiques ou encore cet article récent paru dans Le Monde

[2L’estimation la plus complète de l’échelle d’accaparements des terres, parue en septembre 2010 par la Banque mondiale, démontre que plus de 46 millions d’hectares d’acquisitions importantes de terres agricoles furent déclarés entre octobre 2008 et août 2009, dont deux tiers de cette surface en Afrique subsahariennes. L’aperçu le plus récent, fondé sur des données fournies en avril 2011 à un congrès international convoqué par la Land Deal Politics Initiative, évalua que les accords territoriaux représentent 80 millions d’hectares, dont la taille moyenne est 40 000 ha, un quart dépassent 200 000 ha et un quart au-dessous de 10 000 ha. 37 % de la surface sont consacrés aux cultures alimentaires, 21 % aux cultures commerciales et 21 % à la culture des biocarburants.(Source : Wikipédia

[4source : Alternatives Economiques, Hors-série sur l’état de l’économie 2014, 2è trimestre 2004

[5Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Le Seuil, 2013, 970 pp.

[7Christian Arnsperger, [ibidem]

[9Esther Vivas, Publico.es, 21/03/2014, Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

[10Christian Arnsperger et Dominique Bourg, « Sobriété volontaire et involontaire  », Futuribles, n°403, novembre 2014, p. 43-57.

[11Pierre Dardot et Christian Laval, Commun : Essai sur la révolution du XXIe siècle, La Découverte, 2014.

[12Elinor Ostrom, La gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck, 2010.

[13Bernard Lietaer, Christian Arnsperger, Sally Goerner et Stefan Brunnhuber, Halte à la toute-puissance des banques ! Pour un système monétaire durable, Odile Jacob, 2012.

[14Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique : Le citoyen, le savant et le politique, Seuil, 2010.

[15Christian Arnsperger, [ibidem]



 
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