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La mort en barrage
Pierre Titeux  •  29 octobre 2014  •  Aménagement du territoire  •  Biodiversité

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Il s’appelait Rémi Fraisse, il avait 21 ans, un caractère profondément pacifique et une passion de l’environnement dont il voulait faire son métier. Il s’appelait Rémi Fraisse, il avait 21 ans et Il est mort ce dimanche 26 octobre 2014 sur le chantier du barrage de Sivens, dans le Tarn, tué par une des grenades offensives que les forces de l’ordre utilisèrent massivement ce jour-là contre les défenseurs du site exceptionnel condamné par ce barrage.

Rémi Fraisse est mort au coeur de cette nature qu’il aimait tant et qu’il voulait défendre. Il est aussi et avant tout mort victime d’une violence que rien ne justifiait tant le dispositif policier déployé et les armes utilisées apparaissent disproportionnés au regard des deux milles manifestants très majoritairement pacifistes présents sur le site. Cet homme fauché au printemps de sa vie est la victime d’un système qui a privilégié la violence au dialogue, qui a voulu imposer son ordre comme les promoteurs du barrage de Sivens avaient imposé leur projet, au mépris du droit (les procédures légales n’ont pas été respectées), de l’environnement (la construction entraîne la disparition d’une zone humide exceptionnelle) et de l’intérêt général (tous les rapports s’accordent sur l’inutilité et la médiocrité du projet). Pour toute ces raisons, cette mort constitue l’illustration tragique du monde tel qu’il va trop souvent aujourd’hui, un monde où l’intérêt économique de quelques-uns (ici quelques grosses exploitations agricoles cultivant le maïs) prime sur tout le reste.

On serait cynique, on se réjouirait que la mort de Rémi Fraisse n’aie pas été inutile : le projet est en effet suspendu, va être "ré-examiné" et, vu la masse des avis négatifs dont il sera désormais difficile de faire fi, sera sans doute définitivement abandonné.
On serait cynique, on se réjouirait mais on n’est pas cynique et il n’y a aucune raison de se réjouir car un homme est mort sur un champ de bataille qui n’aurait jamais dû exister.

Voici le portrait de Rémi Fraisse publié par "Libération" ce 29 octobre :

Rémi Fraise, un botaniste égaré

L’étudiant botaniste Rémi Fraisse, 21 ans, tué dimanche à Sivens (Tarn) pour s’être opposé à un barrage dont les experts du ministère de l’Ecologie expliquent qu’il n’était pas nécessaire, est décédé, selon le procureur d’Albi, du fait d’une grenade des gendarmes qui lui a arraché le haut du dos.

La victime n’était que discrétion. Le jeune homme était adhérent à France Nature Environnement (FNE) mais sans fréquenter l’association avec assiduité. « J’ai cherché sur Internet, je n’ai pas trouvé » : Pascale Mahé de l’antenne toulousaine de FNE ne se souvient pas de l’établissement où Rémi Fraisse a décroché son BTS « Protection et gestion de la nature » en juillet dernier. Cette année, il était inscrit à l’université des sciences Toulouse-III Paul-Sabatier, précise un ami de la famille, lui-même n’étant « pas sûr » que Rémy n’y suive pas ses études par correspondance.

Pascal Barbier, élu de l’opposition municipale de Plaisance-du-Touch (Haute-Garonne) où le jeune homme résidait, n’en sait guère plus : « Tout ce que j’ai de lui, ce sont des photos où il est au milieu de la nature en train de rigoler avec des copains. Il pouvait être très effacé. » « Je ne savais pas grand-chose de lui », décline, par téléphone, Paul, un de ses voisins de banc à l’université. Une couleur domine toutefois le portrait à trous que laisse Rémi Fraisse : son calme. « Il venait très rarement aux réunions. Adhérent depuis un an, les militants ne le connaissent pourtant pas », raconte ainsi l’animatrice de Nature Midi-Pyrénées.

Si le projet de protéger la Terre est un projet collectif, Rémi Fraisse pensait l’alimenter par des recherches menées en solitaire, « sur le terrain, non pas à travers des discussions dans des réunions à n’en plus finir, reprend l’animatrice. Tout dans son attitude traduisait son extrême gentillesse, il semblait fuir toute polémique. » L’objet des recherches du jeune homme, son sujet d’étude : le recensement et la protection des plantes rares menacées par l’hyper-urbanisation dans la région toulousaine. Une fois ces plantes repérées, il s’agissait pour lui de convaincre les propriétaires des lieux de les sauvegarder.

Une amie à lui a pu passer quelques dimanches après-midi sur les bords du lac de Plaisance-du-Touch. Elle rapporte aujourd’hui à ses parents que leurs conversations consistaient pour l’essentiel à « refaire le monde, mais autrement qu’avec des centres commerciaux partout et sans productivisme en agriculture ». « Ce garçon était un non-violent convaincu », reprend l’élu écologiste Pascal Barbier. Non-violent, mais plus par philosophie que par militantisme ou engagement dans l’action publique. Rémi a d’ailleurs laissé son père Jean-Pierre, militant de la Nouvelle Donne de Larrouturou, se présenter, et se faire élire, quoique dans l’opposition, derrière l’écologiste Pascal Barbier aux élections municipales.

La bataille politique était tellement peu à son goût qu’il en aurait ignoré, selon son père, que cette bataille-là n’est pas toujours des plus tendres. « La raison lui indiquant qu’il fallait protéger la zone humide du Testet, il est resté à l’affrontement samedi soir, sans casque et les mains nues, dit-il. Il n’avait pas cette expérience… »

Petit Prince botaniste égaré dans la fureur du monde et de ses bombes lacrymogènes. L’un des derniers à l’avoir croisé est un « militant pacifiste » qui dit s’appeler Dadou. C’était samedi après-midi. « On a discuté une demi-heure ensemble. C’était la première fois qu’il venait sur une ZAD [acronyme de Zone à défendre pour les militants pro-environnement, ndlr] . Il se renseignait sur l’organisation du lieu. Il a dit qu’il n’était jamais allé sur un "front". Il disait s’intéresser aux utopies et aux villages autogérés »

Dimanche, à l’heure où l’information a circulé selon laquelle il y a avait eu un mort à Sivens, le monde toulousain de l’écologie a encombré les voies d’Internet et du téléphone. « Il s’agissait de savoir qui manquait à l’appel », raconte l’élu régional EE-LV Gérard Onesta. Ce n’est que dans la soirée que l’information lui est arrivée sur son portable, parce que Rémi n’était pas dans un réseau ou groupe d’amis qui aurait tout de suite donné l’alerte. Il s’est promené tout seul parmi les 2 000 manifestants de la journée sans rien dire ni entreprendre quelque chose qui aurait pu le faire remarquer. « Il était là en touriste, en écolo de base comme France Nature Environnement en recense tant », développe l’élu EE-LV, accablé. « J’avais averti la présidence du conseil général du Tarn que son entêtement à passer en force et poursuivre ses travaux de barrage pouvait entraîner des morts », rage-t-il de ne pas avoir été entendu. Rémi Fraisse, 21 ans, y a laissé la vie. Ses parents ont porté plainte mardi pour « homicide volontaire ».

(La photo de Rémi qui illustrait cet article a été retirée pour répondre au souhait de discrétion et de silence médiatique de ses proches.)

Lire le dossier que Libération consacre au sujet en cliquant ici.

Lire aussi le suivi de l’affaire sur le site de Reporterre.net.




 
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