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Le Corbusier, un urbanisme inspiré par les totalitarismes : une découverte, vraiment ?
Benjamin Assouad  •  18 juin 2015  •  Urbanisme

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Il est parfois d’étranges polémiques. Celle qui s’est abattue sur Le Corbusier ce printemps 2015 en est. Mais : qu’est-ce que le grand public – voire le petit public – comprend vraiment à l’architecture et à l’urbanisme ? Les liens entre idéologies politiques et tracés urbanistiques et architecturaux sont-ils, à ce point, opaques ? Un modèle urbanistique ne s’accommode-t-il pas naturellement davantage de certains modèles de pensée plutôt que d’autres ? Retour sur la polémique et questionnement de l’architecture et l’urbanisme du Corbusier.

Marc Perelman est un de ceux qui ont suscité, lors de l’exposition au Centre Pompidou, la polémique sur Le Corbusier. Avec son livre « Le Corbusier. Une froide vision du monde », il décrit le système constructif du Corbusier jusque dans ses implications sociétales. Grâce à l’analyse croisée de différents documents, il raconte la personnalité de l’architecte-urbaniste, en particulier durant les années 1930-1940 pendant lesquelles une réelle proximité semble s’être développée entre Le Corbusier et les régimes autoritaires alors en place, en Allemagne, en Italie, et puis en France. Au-delà de l’entretien de relations polies par l’architecte-urbaniste vis-à-vis de potentiels clients, le fond théorique du livre soutient que le système constructif de Le Corbusier – normes architecturales rigides, conception d’un corps formaté, entre autre par le sport, création d’une ville uniforme et zonée – est intimement lié aux idées politiques qu’il partageait avec ses potentiels clients allemands, italiens et français.


Plan Voisin pour Paris, Le Corbusier, 1925. L’architecte-urbaniste suisse propose de raser l’entièreté du Marais, le quartier parisien concentrant le plus grand nombre d’hôtels particuliers 17ème siècle d’Europe, pour y développer un vaste quartier fonctionnaliste, expression parfaite de ses conceptions (source http://www.mheu.org).

Pour Marc Perelman, le projet architectural et urbanistique de Le Corbusier sous-tend manifestement un réel totalitarisme. Il matérialise dans l’espace une conception arrêtée de l’homme dans la société, entre vie de famille dans un ensemble collectif de logements, besoins professionnels et l’obligation sociale de se récréer – pour tendre vers ce corps idéal stylisé par le Modulor. Pour optimiser l’utilisation des ressources disponibles – argent, matériaux de construction, espace, axes de transports – tout en maximisant le bonheur individuel et les bonnes performances de la société, on formate un maximum. Le Modulor, cet archétype du corps de l’homme idéal, devient l’étalon de la société. De la poignée de porte au plan d’aménagement d’une ville, tout est conçu à partir des dimensions de ce maître étalon.

Voilà en substance le propos de Marc Perelman ou de l’un ou l’autre « juge » auto-proclamé de Le Corbusier ces derniers mois. Dans ce contexte, la belle rétrospective, que le Centre Pompidou consacre au grand architecte-urbaniste, est clairement passée au second plan. Il faut dire que l’approche qu’elle suit est beaucoup plus conventionnelle, car beaucoup plus élogieuse vis-à-vis du personnage, à l’image de ce qui s’est dit durant ces cinquante dernières années.


La Cité Radieuse à Marseille. Construite dans l’immédiat Après-Guerre, la Cité Radieuse constitue pour Le Corbusier l’élément bâti de base de son urbanisme rationnel. Unité d’habitation de plusieurs centaines d’appartements, son architecture permet de dégager au sol un grand espace aménagé en vaste espace vert de récréation (source : http://trends.archiexpo.com).

Ce qui suscite l’intérêt des médias et du grand public ces temps-ci, c’est Le Corbusier collabo, l’ami du Maréchal Pétain, le bâtisseur d’une société inhumaine qui broierait les libertés et particularismes individuels. Abattre un mythe institué depuis des générations, c’est croustillant, excitant. On adore cracher sur ce qu’on a longtemps voué aux gémonies – ou plutôt cru vouer aux gémonies.

Une drôle de polémique : où sont les scoops ?

Pourtant, à prendre un peu de recul, il y a de quoi s’étonner. Qu’y a-t-il de neuf dans tout ça ? Deux trois courriers échangés par Le Corbusier où il formalise toute l’estime qu’il a pour le Maréchal Pétain et consorts ? Peut-être. Mais fondamentalement ? Ce qu’on trouve ignoble chez Le Corbusier ces dernières semaines ne sort pas de nulle part. Souvent, c’est écrit noir sur blanc dans la bavarde littérature urbanistique à laquelle il a contribué, dont notamment : le manifeste du CIAM (Congrès international d’architecture moderne) – le groupe qui a théorisé le fonctionnalisme ¬–, la conception de son architecture organisée autour du Modulor, ses plans de quartiers et de villes – des plans du Corbusier rasent purement et simplement l’ensemble de centres historiques considérés non fonctionnels et générateurs de maux sociaux…

Parfois, ça campe dans le paysage de la manière la moins abstraite qui soit : nombre de ses projets bâtis, de la Cité Radieuse, pensée pour être multipliée des centaines de fois pour faire ou remplacer une ville, à Chandigarh, la capitale des Etats du Pendjab et de l’Haryana, une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, unique terrain d’expression ex nihilo de l’architecte-urbaniste et œuvre majeur de Le Corbusier.

Si on s’étonne aujourd’hui, de deux choses l’une : c’est soit qu’on n’a jamais vraiment regardé ce qu’a fait Le Corbusier et qu’on est resté à distance du mythe, soit qu’on ne comprend que bien peu de choses à l’urbanisme et à l’architecture, et qu’on ne considère pas qu’une philosophie politique puisse résonner dans une forme urbanistique. Dans un cas comme dans l’autre, c’est forcément décevant, et tomber des nues aujourd’hui est pour le moins, me semble-t-il, extravagant.

Quelques éclaircissements concernant Le Corbusier et l’incongruité de la polémique.

On aime à encenser des personnalités qu’on ne connaît pas. En particulier en architecture et urbanisme.

Sans connaître véritablement son travail, et en se fondant souvent uniquement sur une approche purement esthétique de quelques réalisations ponctuelles, on dit adorer tel architecte-urbaniste. Dans le cas du Corbusier, c’est particulièrement flagrant.
On aime à vanter les qualités de designer de meubles Le Corbusier. On aime à plébisciter les lignes novatrices de ses maisons individuelles. C’est quand on poursuit qu’on devient en général tous plus crispé. Sa Cité Radieuse suscite ainsi une gêne évidente. Si les Marseillais ont surnommé sa Cité Radieuse primordiale, véritable manifeste de ses conceptions sociétales, la « Maison du Fada », c’est parce que l’architecture de ce grand parallélépipède de béton coloré posé sur pilotis embarrasse. L’observateur peine à s’enthousiasmer. Quand on dit aimer en architecture, c’est quasi toujours pour des raisons esthétiques. Reste que les goûts mainstream du grand public en architecture ne s’accommodent que très mal des lignes brutalistes du Corbusier, que des générations de producteurs de barres et tours de logements sociaux fonctionnalistes reprendront, souvent dans la caricature, dans les périphéries de villes françaises dans l’après-guerre.


Le Modulor est l’étalon de base pour calibrer l’ensemble des proportions et des mesures des bâtiments, et par extension, des quartiers, dans les travaux de Le Corbusier (source : http://projetopographie.blogspot.be).

Cet embarras purement esthétique grandirait sûrement encore considérablement si on dézoomait davantage, et qu’on commençait à envisager la Cité Radieuse à une échelle plus macro, quand Le Corbusier imaginait reconstruire les villes (Paris, Londres, Berlin…) en répétant ce module de base, la Cité Radieuse, à l’infini. Un bonheur individuel moyen peut-être un peu plus haut, un environnement immédiat peut-être un peu plus sain, mais un cadre de vie homogène et brutaliste dont l’image rebuterait sûrement l’essentiel des gens. Bref, tout le monde reconnaît Le Corbusier comme un génie de l’architecture et de l’urbanisme, alors même que beaucoup vilipenderait au plus haut point son idéal sociétal. Enfin, ça c’était jusqu’à la polémique.

Sans supporters politiques, difficile de se réaliser pour architecte-urbaniste ambitieux.

Le Corbusier a vraiment commencé à travailler dans les années 1930. Etant donné l’ampleur de ses projets urbanistiques, il n’aurait jamais pu espérer réaliser le moindre de ses projets sans un soutien politique et une commande publique de première importance. Hier comme aujourd’hui, on ne peut véritablement espérer avoir de commandes publiques, quand on est architecte ou urbaniste, si on n’entretient pas de bonnes relations avec les pouvoirs publics, politiques et administrations confondus. Ceci n’est pas moins vrai dans les années 1930-1940 qu’aujourd’hui. Le Corbusier a donc, c’est vrai, entretenu des relations étroites avec différentes personnalités liées au régime de Vichy. Les suivait-il sur le fond, et en particulier sur l’horreur raciale ? Peut-être. Reste que son activisme politique a sûrement plus à faire avec de l’opportunisme, une recherche d’efficacité. Tant qu’à vouloir réaliser des cités radieuses, des bâtiments civils, des nouveaux quartiers entiers, il y a intérêt à être bien vu des décideurs ou de ceux qui décideront probablement demain, en France, en URSS, en Allemagne.

Un totalitarisme consubstantiel à l’ambition de démiurge du Corbusier.

Beaucoup expriment une déception ostentatoire quant aux idées réelles sur la société qu’aurait eues Le Corbusier. Jamais, déclarent-ils, ils n’auraient pu imaginer que Le Corbusier aurait pu concevoir la vie en société d’une manière si normée et homogène, où tout était standardisé de manière idéale pour produire le plus haut niveau de bonheur individuel, mais aussi le meilleur fonctionnement de la société, sur base du meilleur schéma de vie pour tout individu, et sur base d’un même corps idéal pour tout individu – l’origine du Modulor. Sinon, évidemment, jamais, jamais, ils n’auraient ressenti la moindre once d’admiration pour ce sinistre personnage.


Illustration de l’ouvrage de Le Corbusier, « La Ville Radieuse », paru en 1930. La vue peut sembler infernale. Elle n’en illustre pas moins les savants équilibres bâtis arrêtés par Le Corbusier pour constituer une ville à l’urbanisme fonctionnaliste garant du bonheur individuel le plus élevé. Vraiment ? (source : http://thecharnelhouse.org).

Car oui, dans le grand rêve de Le Corbusier, il y a assurément une bonne dose de totalitarisme. Selon lui, l’essentiel des maux de la société sont liés à une occupation du territoire sous-optimale et à l’emploi de formes urbanistiques et architecturales déficientes. D’où sa volonté de tabula rasa et de reconstruction sur des bases rationnelles. Les économies socialistes d’Europe de l’Est dans l’après-guerre ne s’y sont pas trompées, mettant en œuvre les recettes du Corbusier et de ses disciples dans nombre de nouveaux quartiers de grandes villes.

Le plus extravagant dans cette indignation non feinte, c’est que le système Le Corbusier est précisément décrit dans quantité d’ouvrages édités, traduits et ré-édités, à des centaines de reprises depuis les années 1940. Le Corbusier, en père du fonctionnalisme comme théorie d’un urbanisme rationnel et zoné, a publié de nombreux ouvrages. La Charte d’Athènes est le texte de références de son école de pensée. L’ouvrage a été publié à l’issue du IVème Congrès International d’Architecture Moderne (CIAM) qui s’est tenu en 1933 sous l’égide de Le Corbusier. Le thème en était « la ville fonctionnelle ». Ce groupe d’architectes et d’urbanistes avait pour ambition de révolutionner le monde en mettant fin à une manière d’occuper l’espace génératrice de désordres sociaux, de misère, d’inégalités et de dysfonctionnements défavorables à un bon développement socio-économique.

Le rapprochement est rarement fait, mais le nihilisme positif de Le Corbusier est en ce sens très proche des souhaits de régénération du corps social des fascistes, d’un côté de l’échiquier politique, ou des communistes, de l’autre côté de l’échiquier politique. Quoi qu’il en soit, déclarer découvrir ce que Le Corbusier n’a jamais caché… c’est réellement des plus interpellants. Oui Le Corbusier avait des visées sociétales des plus totalitaires… comme souvent les architectes et urbanistes, ou toute autre fonction au fort côté démiurge, au demeurant… et c’est peut-être ça aussi qui fait de la pensée de Le Corbusier une pensée des plus intéressantes dans le débat public : sa pensée est très radicale, ce qui permet sûrement d’en tirer plein d’enseignements dans la réflexion politique, et en particulier, dans la réflexion sur les meilleurs recettes pour faire du bon urbanisme, garant des spécificités individuelles et des impératifs du vivre-ensemble.




 
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