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Les scénarios de sortie du nucléaire sont sur la table. Aux politiques de jouer !
Arnaud Collignon  •  23 novembre 2017  •  Energie  •  Nucléaire

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Le rapport publié par Elia ce 15 novembre, « Electricity scenario for Belgium towards 2050 », est enfin la base de discussion dont le pays avait grand besoin pour avancer sur un pacte énergétique belge. Il propose un avenir énergétique pour notre pays dont le renouvelable serait la pierre angulaire, soutenu par des centrales au gaz (dans un premier temps) et par une plus forte intégration du réseau électrique nord européen. Il envoie surtout un message d’urgence aux politiques : « Il est temps de décider ».

Les discussions sur le pacte énergétique sont censées avoir débuté depuis trois ans, mais il manquait toujours une analyse chiffrée et crédible de ce que pourrait être notre avenir énergétique dans les années cruciales où nous devons à la fois décarboner et dénucléariser notre production électrique. C’est ni plus ni moins ce que le gestionnaire du réseau de transport d’électricité Elia vient de publier ce 15 novembre [1].

Dans ce rapport de 150 pages, Elia analyse d’abord l’évolution du contexte dans lequel la Belgique devra s’inscrire (prix des combustibles, du CO2, évolutions des productions électriques dans les pays limitrophes). Sur cette base, Elia propose 3 scénarios : un scénario de base (« Base case » ou « BC »), un scénario qui met l’accent sur les renouvelables « centralisés » comme l’éolien onshore et offshore (scénario « RES » pour « Renewable sources ») et enfin un scénario où une part de production photovoltaïque plus importante est prévue (« DEC » pour « decentralized »)

Graphe tiré du rapport Elia ; Electricity scenario for Belgium towards 2050 ; novembre 2017 ; P. 88

Sortir du nucléaire est toujours possible

Premier enseignement du rapport et non des moindres : il est encore possible de tenir l’agenda de sortie du nucléaire en 2025. Les trois scénarios s’inscrivent en effet dans la sortie programmée du nucléaire à cette échéance. Dans toutes les conditions imaginables (de vent et d’ensoleillement notamment), le système électrique proposé fonctionne avec une bonne marge de sécurité d’approvisionnement et ce, dans chacun des trois scénarios envisagés.

Elia confirme également qu’il est toujours temps de mettre en place ces scénarios d’ici à 2025, c’est à dire pratiquement demain. Mais il faut agir maintenant ! La fenêtre d’action se fermera en 2018… En effet, il faut prévoir le temps nécessaire à la construction des nouvelles installations. Elia propose en conséquence un agenda politique laissant suffisamment de temps pour la construction des centrales au gaz nécessaires avant que les derniers réacteurs nucléaires ne soient déconnectés (2025).

Quid pour le climat ?

Sur les trois scénarios proposés par Elia, deux (appelés « DEC » et « RES ») sont cohérents avec une limitation de l’augmentation de la température à +2°C par rapport à l’ère pré-industrielle. Elia confirme donc que nous devons aller bien au delà de ce qui est prévu par les gouvernements régionaux et fédéral en terme de production d’électricité renouvelable (plus ou moins 2 X plus de photovoltaïque et d’éolien que ce qui est aujourd’hui prévu). Ces scénarios plus ambitieux sont d’ailleurs assez proches de www.ourenergyfuture.be, le scénario 2030 proposé par IEW, Greenpeace et WWF.

Dans les 3 scénarios proposés, une importante production électrique à base de gaz est nécessaire au moins jusque 2040. Entre 2,7 GW (dans le scénario renouvelable) et 3,6 GW (scénario BC) de nouvelles capacités au gaz devraient être construites d’ici 2025 et la fermeture du dernier réacteur. C’est un des défis des scénarios proposés, d’autant qu’un soutien financier public devra nécessairement être mis en place pour ces installations, dont la rentabilité est insuffisante.

Des nouvelles centrales au gaz ? A certaines conditions.

IEW est prête à accepter ce choix politique même si, à court terme, il aura une influence négative sur nos émissions nationales de gaz à effet de serre. En effet, des capacités de production thermiques (alimentées au gaz ou à la biomasse) sont nécessaires dans une transition vers un système reposant exclusivement sur le renouvelable, et ce, même en intégrant les renouvelables de manière optimale au niveau européen pour profiter au maximum de l’ensoleillement et des conditions de vent. Notre propre scénario Our Energy future intégrait une part de centrale thermique flexible dans ces projections à l’horizon 2030.

Certaines conditions doivent néanmoins être strictement respectées :

  1. Tout d’abord, un soutien à des unités gaz n’est acceptable que dans le respect d’une sortie du nucléaire en 2025. Toute politique qui soutiendrait le gaz sans déconnecter le nucléaire serait non seulement inefficace mais serait en outre perçue comme un nouveau cadeau totalement injustifié aux grandes entreprises de l’énergie, et ce, aux dépens des citoyens et de leur sécurité.
  2. Le déploiement massif des énergies renouvelables est une autre condition. Comme le montre le rapport ELIA, il permet de diminuer significativement le nombre de centrales gaz nécessaires, ainsi que leur nombre d’heure de fonctionnement.
  3. Ensuite, l’efficacité énergétique doit rester la première étape incontournable de toute la politique énergétique belge. Selon nos estimations, le chiffre de 3,6GW nécessaires de production gaz pourrait être réduit en mettant en œuvre certaines mesures d’efficacité énergétique, telles celles proposées par les ONGs environnementales, notamment en accélérant l’installation d’éclairage plus efficace [2]. Il est donc encore temps d’optimiser les propositions faites par Elia.
  4. Enfin, le soutien aux installations gaz doit être limité au strict minimum, tant du point de vue quantitatif que dans la durée.
  5. Les gouvernements doivent poursuivre leurs efforts en matière climatique et maintenir le cap des 2°C maximum d’élévation de la température, à travers un Plan national Energie Climat volontariste et monitoré.

Combien cela va-t-il coûter ?

Depuis que nous avons construit nos centrales nucléaires dans les années 1970, la Belgique a connu une longue période de désinvestissement dans son système électrique (hormis dans quelques centrales gaz et surtout dans les énergies renouvelables depuis une dizaine d’années). Les centrales nucléaires ont aujourd’hui atteint l’âge plus que respectable de 30 à 40 ans. Au delà des questions de sécurité que pose un matériel vieillissant voire vétuste (la question des microfissures détectées dans deux réacteurs ne peut être oubliée [3]…), les réacteurs sont de moins en moins fiables et les pannes de plus en plus fréquentes. A l’heure d’écrire ces lignes, l’indisponibilité de deux réacteurs en Belgique et de 22 réacteurs en France en atteste. Le nucléaire n’est plus suffisamment fiable. Ce constat est connu ! Dans le graphe ci-dessous, le régulateur du marché de l’électricité, la CREG évaluait ainsi l’évolution du taux de disponibilité des réacteurs nucléaires.

Graphe extrait du rapport de la CREG ; Fonctionnement et évolution des prix sur le marché de gros belge de l’électricité ; Mai 2016 ; P. 36

Investir dans notre système énergétique est donc une nécessité… Mais combien cela coûtera-t-il ? En analysant les coûts d’investissements et les bénéfices escomptés (réduction de la facture énergétique) des 3 scénarios proposés, Elia arrive grosso modo au même montant : environ2 milliards €/an à financer (voir graphique ci-dessous).

Graphe tiré du rapport Elia ; Electricity scenario for Belgium towards 2050 ; novembre 2017 ; P. 111

Les deux scénarios « full renouvelable » ne sont donc pas plus chers que le scénario moins ambitieux ! Pourquoi ? Car si l’investissement nécessaire est évidemment plus élevé, la baisse de la facture de gaz notamment permet de « rembourser » cet investissement. Si développer un système électrique en phase avec l’enjeu climatique ne coûte pas plus cher, nous ne comprendrions pas le choix d’opter pour un scénario comprenant moins d’énergie renouvelable !

Prolonger deux réacteurs nucléaires coûterait-il moins cher ?

Le rapport Elia étudie par ailleurs l’impact économique potentiel de la prolongation de deux réacteurs nucléaires pour une durée de 10 ans. Il arrive à la conclusion que ce scénario coûterait moins cher car il épargnerait la construction d’une capacité équivalente (2GW) en centrales au gaz, des frais de combustible (gaz) et surtout parce que le coût de production de l’électricité d’un réacteur nucléaire amorti est moins élevé que celui d’une centrale au gaz.

Mais Elia souligne aussitôt que selon leurs calculs, ce bénéfice serait très majoritairement destiné à Electrabel et EDF, les opérateurs des centrales, et non aux consommateurs ou même à l’Etat (autour de 320 million€/an pour l’opérateur contre à peu près 100 millions€/an pour le consommateur en réduction de facture).

Surtout, ce calcul réalisé par Elia nous semble simpliste (il occupe deux pages sur un rapport de 150 pages !) Il ne tient notamment pas compte d’une série de coûts du nucléaire :

  • Celui lié au manque de fiabilité des réacteurs (voir plus haut), ou à leur manque de flexibilité (qui obligera notamment à débrancher des productions renouvelables quand la demande d’électricité est faible) ;
  • Il ne tient pas compte du coût économique lié au risque nucléaire. Rappelons que ce coût est si élevé qu’aucune compagnie d’assurance privée ne veut le couvrir ;
  • Elia estime en outre que les investissements nécessaires dans les centrales nucléaires pour leur prolongation seront semblables à ceux réalisés dans les réacteurs de Doel 1 et 2 en 2015 (800millions €/GW). Mais en France par exemple, les investissements liés à la prolongation de réacteurs de même génération furent finalement deux fois plus élevés. A ce niveau de coûts, une prolongation devient aussi coûteuse qu’une sortie du nucléaire en 2025.

Il est donc crucial que Elia creuse davantage cette question.

Une bonne base de discussion

Nous ne souscrivons évidemment pas à toutes les options proposées par Elia. Mais Inter-Environnement Wallonie estime que ce rapport représente une bonne base de discussion pour aboutir au plus vite (soit d’ici fin 2018) à un pacte énergétique ambitieux. Il revient maintenant aux gouvernements fédéral et régionaux d’agir !

Nous attendons de nos dirigeants bien plus qu’une vague déclaration d’intention. Nous avons besoin d’un véritable paquet énergétique reprenant des objectifs chiffrés, des mesures pour y arriver (traduites en lois, décrets et ordonnances) et les moyens de les financer (à cet égard, le Pacte national pour les investissements stratégiques lancé par le Premier Ministre a certainement un rôle à jouer).
Ce paquet doit couvrir tous les éléments mis en avant par Elia, à savoir la production d’énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la gestion de la demande, l’optimisation et le développement des réseaux énergétiques et le soutien nécessaire pour de nouvelles capacités au gaz…

Beaucoup disent qu’il est trop tard et que nos gouvernements n’ont pas l’étoffe pour mener à bien un tel paquet. IEW ne sous-estime pas l’importance du défi et les difficultés auxquelles nous devront collectivement faire face pour y arriver. Mais nous revendiquons l’espoir de croire qu’il est encore temps pour des orientations politiques d’envergure. Notre avenir énergétique et climatique en dépend.


[3Voyez notamment cet appel d’experts scientifiques pour fermer immédiatement ces deux réacteurs : https://www.rtbf.be/info/societe/detail_doel-3-et-tihange-2-un-nouveau-rapport-scientifique-alarmant?id=9707100



 
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