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Qui veut réhumaniser son territoire ?
Hélène Ancion  •  26 mars 2015  •  Aménagement du territoire

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La consommation, voilà bien l’un des moyens dont on peut s’emparer pour participer au développement durable de son territoire. Ce serait peut-être même le seul à la portée de tous. Un consommateur averti, récalcitrant ou autonome a autant d’effet sur ce qui est proposé que le consommateur avide de nouveautés, influençable, dépensier ou accro du shopping. C’est à dire très peu d’effet. Mais c’est déjà ça ! J’en veux pour preuve la tendance qui arrive avec ses gros sabots, la « réhumanisation ».

Cette tendance ne va pas vous ajouter un bras ou une petite sœur, non, elle consiste à remettre de l’humain dans les relations humaines et dans la vie en société. Chouette, à côté du Reality Show Trash et du politiquement correct, enfin un mouvement qui agit au lieu de parler ? En tout cas, ce qui m’amène à en parler ici, c’est le fait que la « réhumanisation » découle des comportements d’achat (ou de refus d’achats) de consommateurs.

Les chasseurs de tendances ont repéré qu’au-delà de ce que les diverses firmes proposent, des clients demandent autre chose et cherchent jusqu’à ce qu’ils le trouvent, notamment en entretenant une relation véritablement professionnelle avec le commerçant ou le fournisseur. Ils ont également repéré que notre capacité à satisfaire des besoins de base en passant à côté des circuits officiels perdurait, voire trouvait une nouvelle expression. Ainsi le troc, ou la vente d’artisanat qui se sont assuré une place de choix sur Internet, alors que le commun des mortels jugeait ces pratiques désuètes ou chevrotantes. Faut-il vous rappeler qu’avant eBay et Yesssss, les enchères traînaient une aura plutôt cafardeuse et poussiéreuse ou – ce qui n’était guère mieux – élitiste ? La conclusion qui s’est imposée aux chasseurs de tendances : « Oui, les gens ont besoin d’humain. Se regarder dans la glace ou dans la TV ne leur suffit plus ». Personnellement, je pense que ça n’a jamais suffi à personne, mais passons, et retenons le noyau du message, à savoir que des consommateurs qui voulaient consommer autrement ont réussi à ébranler les consultants et les bureaux de style.

De là à ce que les multinationales s’en mêlent, il y a toujours un petit pas. L’apparition du produit estampillé bio dans les grandes surfaces, tout comme le rayon « commerce équitable », sont des appropriations de valeurs devenues sûres, après que d’autres aient pris les risques. Alors, avant que les grandes marques s’emparent du sujet et proposent des pâtes qui vous réhumanisent ou un sèche-cheveux qui construit du lien social, il faut cette fois de toute urgence mettre à profit leurs discussions sur la manière dont elles doivent sauter le pas pour soit s’impliquer dans la discussion, soit courir devant.


Sardine : Sous le scalpel de Fional Hall, des boîtes à conserves vides deviennent des ex-votos. Avec d’humbles moyens, Fiona Hall construit des œuvres qui semblent contenir le monde entier. Elle représentera l’Australie à la Biennale de Venise de cet été 2015,enfin ! Sur l’image, un extrait de « Paradisus Terrestris », une série qu’elle a menée de 1989 à 1999.

Parmi ceux qui préfèrent courir loin devant, il y a Groupe One, une association active à Bruxelles et en Wallonie, mais aussi en République Démocratique du Congo. Cette structure d’accompagnement à l’auto-création d’emploi rassemble et forme des acteurs locaux :

  1. Sensibilisation des (futurs) entrepreneurs durables ;
  2. Formation de demandeurs d’emploi, de candidats entrepreneurs ;
  3. Accompagnement d’entrepreneurs et de candidats entrepreneurs vers des modèles économiques plus durables ;
  4. Animation économique par le développement et la promotion d’éco-filières, ainsi que le développement de concepts et outils innovants au service des entrepreneurs prêts à entreprendre de manière responsable et durable.

Groupe One et son volet bruxellois - connu sous le nom de Village-Partenaire - sont en train d’accompagner des grappes de professionnels de l’alimentation avec pour objectif de contrer le déclin des centres et, notamment, de ce qu’on appelle le « petit » commerce. Alexandre Bertrand, conseiller chez Groupe One, explique : « Faire se rencontrer des maraîchers, des entrepreneurs de l’HoReCa ou des épiceries, c’est un moyen d’arriver à diminuer l’empreinte économique en permettant que se mettent en place des filières locales. Les circuits courts ne se construisent pas tout seuls. Pour Groupe One, un soutien au commerce de proximité doit passer par les autres acteurs de proximité. Il faut mettre les gens en présence les uns des autres, pour susciter la demande ou la conforter, et, d’autre part, multiplier les possibilités d’interactions entre acteurs. »

Une telle approche augmente les chances de succès des entreprises concernées. Quant à cette fameuse mixité que les urbanistes élèvent au rang de valeur suprême, elle sera toujours plus riche si on y inclut l’autre, l’autre avec son autre public. L’intérêt de chacun à mutualiser les efforts, à coopérer, se confirme dans les séances de formation où les professionnels de l’HoReCa, loin de tirer dans des sens opposés, discutent entre eux pour connaître leurs fournisseurs respectifs. Alexandre Bertrand : « C’est de la coopération entre acteurs, notamment commerciaux. Il s’agit, par l’animation économique, de générer des circuits courts entre eux. A Bruxelles, les acteurs de l’HoReCA souhaitent se mettre en cheville, non seulement pour les intrants mais aussi pour l’output : que fais-je de mes restes ? De mes graisses ? De mes bouchons en liège ? C’est la Blue Economy de Gunter Pauli en action ! »

Une des inspirations de cette façon de faire est Raphaël Souchier, l’auteur de « Made in Local, (Emploi, croissance, durabilité : et si la solution était locale ?) » . Son ouvrage, publié en 2013, rapporte le résultat de plusieurs années de rencontres avec des entrepreneurs engagés, en France et ailleurs, dans la création de systèmes locaux de nourriture, dans la relocalisation industrielle, dans l’invention d’outils de financement ou de nouveaux médias. Sa volonté de donner de la hauteur et du contexte au sujet dessine peu à peu les contours d’une nouvelle économie locale qui redonne du sens au travail et permet à des territoires entiers de revivre.

Un cousinage évident peut être établi avec le mouvement BALLE, ou Business Alliance for Local Living Economies, clairement résumé par le slogan « Be a Localist ! » (Sois un localiste !). BALLE réunit plus de 30 000 entreprises locales dans 80 villes et régions des USA et a obtenu l’accolade de nombreux piliers de la vie économique et politique américaine, en dépit de son caractère farouchement « à petite échelle ». Surnommé « Le Davos de la Grand’rue », le mouvement a établi huit étapes qui matérialisent les attitudes et démarches nécessaires pour réussir localement :

  1. Local First (= qu’avez-vous sur place, que voulez-vous sur place ?)
  2. Shared Ownership (= on est plusieurs dans le même bateau)
  3. Opportunity for All (= la voie de la sagesse vient aussi de ceux qu’on n’écoutait pas auparavant)
  4. Innovation for Good (= une entreprise doit participer au bien-être collectif)
  5. Soil & Nature (= nuisons le moins possible, nourrissons si possible)
  6. Community Capital ( = puiser les richesses dans la communauté, pour la communauté)
  7. Localist Policies ( = fréquentez vos politiques locaux !)
  8. Magic & Soul ( = un peu de transe et beaucoup de plaisir ? Oui, du moment qu’il est partagé)

Vous voulez reloqueter votre région ? Pensez relocalisation !

Pour ceux qui veulent réhumaniser leur territoire, dynamiser un quartier, participer au développement économique local et recréer du lien, les circuits courts sont une piste d’action, comme le covoiturage ou les services d’échanges locaux. L’important est qu’à travers ces démarches, vous ne soyez pas pris au piège d’un effet de mode ou d’un prestataire défaillant et cynique. La SNCB, à ce jeu-là, se montre hélas en ce moment particulièrement douée. Difficile de faire d’elle la partenaire à long terme des efforts d’une localité, tant pour le transport des personnes que pour celui des marchandises. Pourtant, qui dit commerce de qualité et commerce de proximité dit arrivée de nouveaux habitants qui veulent habiter là, précisément à cause de l’effet d’agglomération créé par ces entreprises et par les services qu’elles fournissent.

Alexandre Bertrand : « Dans notre démarche de relocalisation, nous voulons commencer par unir les commerçants volontaires avec les clients « éveillés ». Nous partons donc des réseaux existants comme les Groupements d’achats collectifs (GAC) et les Groupements d’achats solidaires (GAS). Nous entretenons des liens étroits avec les Repair Cafés, Oxfam Magasins du Monde et le CNCD, qui a d’ailleurs reçu des restaurateurs en conférence. » La Wallonie n’est pas en reste, avec une affirmation souvent plus nette de l’objectif : « Dans nos villes, et surtout à Bruxelles, les clients ne sont pas toujours au courant de la provenance des fournitures dans un restaurant, un snack ou un café. Ils y viennent pour la qualité, l’ambiance, des saveurs qui leur plaisent, ou encore pour le thème, par exemple café littéraire. Ils peuvent fréquenter régulièrement le lieu sans savoir que tout est local et bio. Dans les lieux plus excentrés, où tout se sait plus vite, ces aspects sont davantage mis en avant, cela devient un argument commercial et tient lieu de thème. » Cette clientèle, consciente des enjeux, traite d’autant mieux le prestataire de service et fait circuler l’information. « La clientèle vient pour l’éthique et pour la qualité. Elle s’intéresse à ces savoir-faire derrière lequel il y a des valeurs, dont l’alimentation durable et le circuit court. »

Les commerçants se font souvent le porte-parole de leurs clients quant à leurs demandes de parking facile. Ils plaident alors auprès des politiques locaux pour que davantage de places soit réservées aux voitures privées. Ce faisant, ils oublient leur core business et toute une partie de leur clientèle. L’avenir est au commerçant qui saura entendre les autres demandes, celles qui portent sur des choses dont il a le contrôle : ce qu’il vend, et comment il le vend. S’il arrive à opérer ce douloureux changement, il « fera agglomération », le lieu où il est implanté fera se déplacer les gens à pied ou à genoux.

En travaillant sur ce projet, Alexandre Bertrand a pu apprécier la rapidité avec laquelle les acteurs se prennent au jeu, même si les démarches qui suivent vont les engager dans un parcours complexe. Cesser d’être un pion, redevenir un joueur, le jeu en vaut la chandelle.


Buisson / « bush » : La réhumanisation prend des voies non alimentaires. Avec des formes directement inspirées par la végétation en place, Monsieur Bushe (c’est son vrai nom) se met au service des Londoniens pour sculpter leurs haies selon les règles de l’art topiaire. Tim Bushe est architecte en semaine et tailleur de buis ou de troènes en soirée et le week-end, parce qu’il a « le désir de rendre à Londres ce qu’elle lui a apporté ». Histoire extraordinaire rapportée par Susanna Lau, alias Susie Bubble sur son blog « Style Bubble ».

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