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Survol au-dessus d’un nid de coucous
La Pastèque  •  24 avril 2014  •  Transport aérien

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« Il est plus facile pour un Boeing 777 de disparaître de la surface du globe que pour un ministre belge d’élaborer un plan de survol jugé acceptable. » © La Pastèque 2014

Ah, ça, pour une belle polémique, c’est une belle polémique ! Ce n’est pas au détour de n’importe quelle décision politique qu’on en trouve des pareilles, des qui mobilisent les Unes médiatiques, les ministres et secrétaires d’Etat concernés (... ou pas), les présidents de partis et des milliers – qu’écris-je : de dizaines de milliers ! – de citoyens outragés, citoyens brisés, citoyens martyrisés mais citoyens mobilisés. Alors moi je dis : « Respect, Junior ! ». Pour oser balancer un boulet de cette dimension à quelques semaines d’un trio d’élections sous tension, il faut en avoir des majuscules et des bien accrochées ! Avec Wathelet Junior, ça va fort, très fort.

Bon, autant l’avouer d’emblée : je ne maîtrise ni les tenants et aboutissants ni, a fortiori, les détails et circonvolutions de la problématique des plans de survol de Bruxelles. Tout au plus puis-je conclure de ce que j’en connais que c’est le genre d’équation sans « bonne » réponse, le résultat pouvant au mieux s’approcher au plus près d’un moindre mal… dont la définition varie en fonction des examinateurs. Vous voyez le bazar ? En d’autres mots, c’est un fameux foutoir voire un sacré merdier dans lequel j’éviterai de patauger. Je me contenterai donc de poser quelques constats de simple bon sens – dans lequel Descartes voyait « la chose la mieux partagée du monde » alors que nous savons tous que ce titre revient à la mauvaise foi.

Donc.

N’ayant pas décelé de tendances suicidaires dans le chef du secrétaire d’Etat Wathelet – ni d’ailleurs dans celui de ses condisciples de gouvernement, je peine à croire que la mise en œuvre du nouveau plan de survol portant son nom soit l’ignominie que certains dénoncent. Quel intérêt le team Di Rupo en général et Melchior Jr en particulier auraient-ils eu à impulser en cette période pré-électorale hautement sensible une procédure dont ils savaient qu’elle allait susciter l’ire et le courroux d’une bonne part du peuple électeur de la Région Bruxelles-Capitale ? Cela équivalait à se tirer non pas une balle mais une rafale non pas dans le pied mais dans la tête. De facto, « la nouvelle donne » consista à inverser le paradigme en vigueur, le « beaucoup (de nuisances sonores) pour peu (d’habitants)  » cédant la place au « peu pour beaucoup ». Mais c’était sans compter sur le chevalier noir, le défenseur de la qualité de vie individuelle, le pourfendeur des atteintes au bien-être des nombrils, le vaillant et redoutable Nimby ; nos décideurs décidant avaient sous-estimé voire oublié les super-pouvoirs de la bête. Le « peu » de riverains qui se plaignaient jusque là des importantes nuisances qui leurs étaient imposées se muèrent en « beaucoup » d’habitants refusant les quelques désagréments dont ils héritaient. Et ce fut la colère, le courroux, la révolte ; des dizaines de milliers de poitrines expulsèrent un même cri : « Pas question ! ».

Loin de moi la volonté de nier les conséquences du Plan Wathelet pour ces populations nouvellement survolées. Ayant eu l’occasion de voisiner diverses « routes de survol » au gré de mes déménagements en terre bruxelloise, j’ai même pu expérimenter in vivo la nature désagréable desdites conséquences. Il n’empêche que le discours tenu par les néo-mobilisés me pose à la fois question et problème.

Ainsi, quand je lis « Des citoyens qui s’étaient installés dans des quartiers connus pour ne pas être survolés par des avions se retrouvent du jour au lendemain matraqués par des survols entre 6h00 et 23h00, avec des pics de trafic tôt le matin et en soirée, et une augmentation inévitable du trafic en été (charters, compagnies low cost). » [1] ou « Des citoyens qui s’étaient installés dans des quartiers connus pour être modérément survolés par des avions se retrouvent du jour au lendemain survolés intensivement par des gros porteurs et ce aux pires moments de la journée et de la nuit. », je décèle dans le propos l’entérinement implicite d’une société « de classes » qui me met mal à l’aise.
« Des citoyens qui s’étaient installés dans des quartiers connus pour ne pas être survolés » ou « pour être modérément survolés » : est-ce à dire que celles et ceux ayant fait un jour le choix de ces quartiers devraient être définitivement exonérés de supporter une part des nuisances générées pour et par la collectivité ?
Par ailleurs, peu de personnes font délibérément le choix de s’installer dans des quartiers affectés par des nuisances quelles qu’elles soient ; ceux qui s’y résignent le font généralement pour des raisons budgétaires, faute de moyens d’intégrer des lieux préservés. Sans être marxiste, léniniste, maoïste, guévariste, anarchiste, humaniste compassioniste ou fouteurdemerdiste, de stricte obédience ou d’occasion, on peut – on doit ? – dès lors s’offusquer de cette vision d’un monde où il serait légitime d’accabler les « pauvres » et d’épargner les « riches »…

Mais par-delà cette mise en perspective sociale, la mobilisation affiche sans le moindre complexe son caractère résolument nimbyste lorsqu’elle exprime : « Il organise du jour au lendemain le survol massif de quartiers qui ne sont pas riverains de l’aéroport, qui sont très densément peuplés et qui n’avaient jamais ou peu été survolés à ce jour. Et ce au seul profit des riverains de l’aéroport ! » Ben oui, quand on essaie de soulager la charge pesant sur quelques-uns pour la répartir sur un plus grand nombre, ce sont forcément ces « quelques-uns » – et rien qu’eux – qui en profitent : c’est le principe et l’essence même de la démarche !

L’historique de la protestation contre le survol des aéronefs venant de ou allant vers Bruxelles-National confère à ce qui précède un piquant tout particulier. En effet, les premiers comités montés au créneau pour dénoncer les nuisances de ce trafic aérien s’ancraient dans les communes huppées de Wezembeek-Oppem et Kraainem où les protestaires avaient acquis une habitation lorsque l’activité aéroportuaire n’était encore qu’une toute petite chose inoffensive ; lesdites communes étaient alors, pour paraphraser, « connues pour leur absence de nuisances ». Ce sont donc des « privilégiés-floués » que le plan Wathelet soulage… au grand dam d’autres privilégiés ! Mais le nimbysme transcende la solidarité de classe : les associations mobilisées hier se sont ralliées au combat de celle qui cravache aujourd’hui… contre des mesures répondant à leurs revendications ! Vous suivez ? Si oui, vous n’allez pas tarder à vous cogner à cette interrogation : qu’est-ce qu’ils veulent que l’on en fasse, de ces p….. d’avions ?!?!?

Au-delà du caractère discutable de l’enjeu, le discours mis à son service me chatouille désagréablement. En effet, même s’il est de bon ton ces derniers temps de dénigrer le politique (et les politiques) en voulant ré-enchanter la démocratie par de nouvelles formes de participation citoyenne (tirage au sort des parlementaires et autres), il me déplaît toujours de lire, par exemple : « Ce plan est un déni de démocratie – Il a été négocié en toute discrétion par des décideurs politiques partiaux ou mal conseillés. » Pas plus que le nimbysme, le populisme aigri et dénigrant ne fait avancer le débat. J’ai en outre la naïveté de croire encore – c’est mon côté Choupinou-niais... – en l’intégrité de nos dirigeants et en leur souci de l’intérêt collectif (que celui-ci soit bien compris ou non est autre chose). Dès lors, aussi longtemps qu’elles ne sont pas très précisément et solidement étayées, des accusations dénonçant « dysfonctionnements, abus de pouvoir, manœuvres politiques clientélistes et incompétence » déforcent plus à mes yeux celui (ceux) qui les profère(ent) que celui/celle/ceux qu’elles stigmatisent.

Tout ceci étant dit, les enjeux de sécurité lié au survol de zones densément peuplés lors de phases aussi délicates que le décollage et l’atterrissage constituent un réel souci… indépendant de la polémique actuelle. Un crash sur la « route Canal », par exemple, aurait des conséquences au moins aussi dramatiques qu’un accident survenant au-dessus des quartiers concernés par le Plan Wathelet…

In fine, le principal problème – hormis notre volonté de pouvoir voyager régulièrement aux quatre coins de la planète – est la localisation de ce maudit aéroport. Or, les probabilités de le fermer ou de le transférer (où ?) se situent en-dessous de zéro. Il va donc bien falloir que les uns et les autres se résolvent à supporter tous ensemble, tous ensemble, hé, hé, les désagréments liés à sa proximité de la ville. Et il faudra aussi accepter l’idée que, le risque zéro étant un mythe, un jour peut-être voire sans doute, un de ces oiseaux de fer s’écrasera à proximité. Tout autant que de la densité des lieux, le nombre de victimes dépendra alors du cours plus ou moins funeste du destin. Ce n’est pas de la résignation, that’s life, tout simplement.


[1Toutes les citations sont extraites du site du collectif Pas question



 
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