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« Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents antinucléaires »
Gaëlle Warnant  •  26 avril 2016  •  Nucléaire

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Cela pouvait figurer sur la « wish list » de plusieurs acteurs de la sphère « énergéti-conomique » comme c’était redouté par les pourfendeurs de l’atome. La décision du gouvernement fédéral, tombée juste avant la trêve des confiseurs, de prolonger de 10 ans l’activité des réacteurs de Doel 1 et 2 suscite l’indifférence quasi générale au sein de la population. Pour ma part, avant même d’analyser les conséquences d’une telle décision, une petite alarme interne n’a pu s’empêcher de retentir…

En ce début d’année déjà marqué par l’horreur et l’obscurantisme, je n’ai pas envie, chers lecteurs, de vous noyer sous les chiffres et références de rapports attestant de la dangerosité du nucléaire ou encore du problème insoluble posé par la gestion des déchets. Non, laissons ces arguments pour plus tard. J’ai, en lieu et place, envie de remonter à l’origine de ma perplexité face au nucléaire, l’origine aussi d’une conviction.

Au risque de casser un mythe, je révèlerai que, quand vous êtes engagé comme chargé de mission chez IEW, vous ne recevez pas le kit du parfait militant anti-nucléaire, ni ne subissez un lavage de cerveau qui vous ferait désigner le Forum nucléaire comme le « grand Satan ».

L’écologie, je suis tombée dedans quand j’étais petite. Mes parents, anciens soixante-huitards, plus babas que bobos, étaient voués à la cause environnementale sans pour autant en faire une religion. Avec The times they are a changin’ et Imagine dans les oreilles, j’ai grandi entourée du petit soleil rouge « Nucléaire ? Non merci ! », décliné sous toutes ses formes. J’aimais beaucoup ce logo. Je le trouvais sympa, positif par son sourire et respectueux par la formule de politesse qu’on m’avait inculquée depuis toujours. Mais, je dois bien le reconnaître, ce qui se cachait derrière le terme « nucléaire » ne troublait pas, à cette époque, mon insouciance. Jusqu’à ce qu’un jour d’avril 86, voyant mes parents inquiets face aux images d’une catastrophe que le JT repassait en boucle, le doute s’est en moi immiscé. Tchernobyl étant un nom suffisamment étranger, j’en ai déduit – on se rassure comme on peut - que cela se passait suffisamment loin de mon quotidien... Mais ce qui a réellement éveillé ma conscience, c’est le curieux manège de mon père qui, quelques semaines plus tard, est rentré du labo avec un appareil étrange et s’est précipité au jardin. Je l’accompagnais quelque peu déconcertée en me demandant s’il était réellement en train d’interviewer nos salades ( ?!) Très pédagogue, il m’expliqua que l’appareil en question était un compteur Geiger destiné à mesurer la radioactivité. Dans la foulée, il me mit au courant de ce qu’était Tchernobyl, son nuage, ses particules radioactives et les dégâts qu’elles pouvaient occasionner. Cette menace me semblait d’autant plus pernicieuse qu’elle était invisible, inodore, impossible à stopper et à contenir. Une menace qui m’apparaissait sérieuse étant désormais au courant que des centrales nucléaires il y en avait une peu partout, dont une à moins de 30 km de chez moi ! Mon sentiment n’était pas tant la peur mais plutôt la perplexité en réalisant la monstruosité que le « génie de l’Homme » pouvait engendrer.

Voilà, je n’avais pas 10 ans que mon opinion sur l’énergie atomique était faite… Faite et pourtant pas tout à fait construite ; et les nombreux rapports, aussi bien sur les avantages que les inconvénients du nucléaire, ont étoffé cette opinion. Les échos de Sellafield [1] et de Three Mile Island [2], réverbérés par Fukushima, ont quant à eux consolidé mes craintes originelles.

Ah, j’entends déjà des détracteurs taxer ma position d’idéologique : voilà bien un terme qui, utilisé dans ce type de contexte, càd à l’emporte-pièce, m’exaspère, suscite en moi une réaction quasi épidermique !

Oui, mon opinion sur le nucléaire trouve son origine dans un évènement relié à l’émotionnel, mais la réalité des faits ont tôt fait d’ancrer cette réticence dans le domaine du rationnel. Et si j’admets qu’on peut difficilement « imaginer l’inimaginable » [3] et que « le risque zéro n’existe pas », je refuse que les défenseurs de l’atome brandissent cette phrase pour clôturer le débat une fois pour toute ! Car la vraie question réside justement dans l’évaluation du risque que la société est prête à accepter, risque caractérisé par la probabilité d’occurrence et la sévérité des conséquences. Or les différents accidents nucléaires ont fait voler en éclat les théories probabilistes rassurantes du secteur. Quant à la gravité des conséquences, mon propos n’est pas de les développer ici.

Le terme n’est pas en cause, mais bien le contexte de son utilisation qui le dénature : la définition du mot « idéologie » comme un « système d’idées, philosophie du monde et de la vie » [4] en donne une toute autre perspective. Hélas aujourd’hui, certains font de ce terme un antonyme de réalisme et de pragmatisme, et l’amalgament à intolérance, extrémisme voire obscurantisme. Dans cette logique, quiconque défendrait une position au départ d’une idéologie se décrédibiliserait aux yeux du reste de la société. Or, de mon point de vue, idéologie, débat et dialogue sont loin d’être incompatibles.
Mais quand bien même, s’il est idéologique de :
- craindre qu’un réacteur qui aurait dépassé l’âge de la retraite nous explose à la g…,
- s’inquiéter des insuffisances des plans d’urgence nucléaire en Belgique,
- ne pas croire que « tout ira bien » pendant des milliers d’années pour les tonnes de déchets radioactifs qu’on aurait enfouis quelque part comme on cache la poussière sous le tapis,
alors je l’assume comme tel.

Néanmoins soyez en assurés, avant que paraisse le rapport de l’AFCN sur les conditions de prolongation de Doel 1 et 2, les pro- et les anti-nucléaires auront le loisir de développer leurs arguments et leur fondement environnemental, social ou économique. On parlera bien de sécurité d’approvisionnement, d’alternatives, de responsabilité financière plafonnée, de compétitivité, de « cadre économique et juridique stable" [5]…Juste qu’en arrière fond de tous ces éléments subsiste toujours la question d’une petite fille de 8 ans : «  Pourquoi on n’arrête pas cette saloperie ? »


[1Sellafield : complexe électronucléaire britannique qui a connu un accident de niveau 5 (échelle INES) en 1957 et un second de niveau 3 en 2005. Le site serait le plus radioactif de l’Europe occidentale.

[2Three Mile Island : centrale nucléaire dans l’Est des Etats-Unis qui a connu en 1979 un accident nucléaire de niveau 5

[3Déclaration deJacques Repussard, directeur de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire qui tire les leçons de Fukushima : « Il faut imaginer l’inimaginable »

[4Dictionnaire Le petit Robert

[5À l’annonce de la décision du gouvernement de prolonger Doel 1 et 2, Electrabel déclarait qu’il n’envisagerait les investissements nécessaires qu’à la condition d’une cadre économique et juridique stable, avec notamment une discussion sur la rente



 
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