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A Boussu, la justice veut couper le passage !
Hélène Ancion  •  13 septembre 2010  •  Aménagement du territoire  •  Plans, schémas et règlements  •  Architecture / Patrimoine

Le bâtiment de la Justice de Paix à Boussu-en-Hainaut est inscrit à l’inventaire du patrimoine tenu à jour par le Gouvernement wallon (CWATUPE, article 192 – Voir fiche théorique en annexe). Il date du début du XIXe siècle [1], a toujours abrité la Justice de Paix et va être rénové.

Belle initiative, direz-vous. Voilà qui va dans le sens d’une conservation intégrée, puisque ce vénérable édifice reçoit des soins qui lui gardent sa fonction historique, en lien avec la société actuelle.

La fonction de justice de paix de ce bâtiment de style classique n’est pas la seule, et c’est là que le bât blesse. Loin de se contenter d’offrir un toit à des activités administratives publiques, le bâtiment remplit depuis des temps immémoriaux le rôle de passage urbain. Son rez-de-chaussée est en effet traversé par un court tunnel voûté en plein-cintre [2], qui laisse passer les piétons à deux de front entre la grand-place et l’ancien cimetière. Ce dernier forme un déambulatoire autour de l’église Saint-Géry et de la Chapelle des Seigneurs, classée comme Patrimoine exceptionnel de Wallonie. Sans le passage, il faudrait faire un large détour pour accéder aux deux édifices religieux, et la zone arasée du cimetière serait restée un cul de sac, au lieu de devenir un piétonnier communal donnant accès à tout le quartier des écoles.

L’examen du passage en tant qu’objet architectural laisse supposer son antériorité sur le bâtiment qui l’englobe. Ainsi, l’absence de trace d’huisserie sur les pierres de taille de ses embrasures dénote une ouverture obligatoire de jour comme de nuit, au moins depuis la construction de la Justice de paix. Cette ouverture a été interrompue en juin dernier, par la pose de barrières de chantier interdisant l’accès au passage.

Dans son projet de rénovation, la Régie des Bâtiments a prévu de faire du passage une pièce de plus au rez-de-chaussée de sa propriété. Chacune des extrémités sera obturée au moyen d’une grande vitre où sera percée une porte. Un aménagement qui fleure bon les années 1970, avec du verre pour la transparence et une vue imprenable sur le patrimoine. Par patrimoine, il faut entendre la chapelle classée et éventuellement l’église. Désormais, grâce aux ouvertures encore à creuser dans ses parois, le passage deviendra une « salle des pas perdus » donnant accès aux autres pièces du rez-de-chaussée. Plus question d’y courir !

Curieux destin pour un passage emprunté par des centaines d’écoliers, qui profitent aussi de l’abri qu’il constitue contre les intempéries, avant de poursuivre leur chemin vers les trois écoles situées au-delà de l’église. Dès 2005, des Boussutois, à qui le projet de rénovation était présenté en séance de CCATM avaient pourtant signalé l’existence du passage public et prévenu qu’il y avait là une servitude à respecter [3]. Depuis lors, ils ont creusé la question et se sont mutuellement tenus en alerte par rapport à cette incorporation malvenue et illégitime. Un mouvement citoyen ironiquement intitulé « Touche pas à mon porche ! » a pris vigueur durant le premier semestre 2010, lorsque les travaux de la Justice de Paix et de l’ancien cimetière ont débuté. Par voie d’affichettes illustrées, ce projet mené dans le dos de la population [4] s’est retrouvé bien malgré lui en vitrine de l’actualité communale. Comble de l’absurde, la commune entretient ce lieu de circulation comme s’il était le sien depuis avril 1968, date à laquelle elle a cédé l’édifice à l’Etat belge. C’est donc qu’elle considère que cette voirie fait partie de l’espace public.

Ignorante ou délibérément oublieuse de ses obligations en matière de servitude, la Régie des Bâtiments a également négligé les prescriptions d’un Plan Communal d’Aménagement, le PCA 70-II, lequel stipule pourtant la double affectation par des hachures bicolores. Chaque couleur est commentée dans les prescriptions écrites : le bleu correspond à une fonction publique non déterminée (justice de paix, par exemple) et le jaune à un passage public exclusivement réservé aux piétons. Les couleurs de la légende de tout PCA étant censées ne présenter aucune ambiguïté, le choix du hachurage témoigne de l’absolue nécessité de faire cohabiter deux fonctions qui doivent s’entendre, et non s’exclure. Le Plan communal de Boussu n’exprime donc pas la possibilité d’un choix, il redit, selon les conventions de la planologie Wallonne moderne, une cohabitation qu’il faut maintenir, en l’occurrence une servitude à respecter. Circulation piétonne au rez-de-chaussée, et service public à l’étage.

Pour un si petit gain en mètres carrés, percer des murs d’épaisseur considérable, mettre à mal un volume voûté, condamner une voie publique, n’est-ce pas faire preuve de démesure ? Et ce, alors qu’un bâtiment voisin, ancien lui aussi, actuellement sans affectation, pourrait convenir pour réorganiser l’espace de manière contemporaine et efficace.

Le bâtiment de la Justice de Paix à Boussu

En réponse aux critiques quant à la fermeture d’une voie publique, la Régie des Bâtiments promet que les passants pourront toujours parcourir l’ex-passage, pendant les heures d’ouverture des bureaux de la Justice de Paix. Elle annonce même un service spécial lié à la fréquentation touristique du site de la Chapelle des Seigneurs. Avec un veilleur de nuit et de week-end ?

Privatisation de l’espace public

Ils sont aujourd’hui fort rares, ces passages que la langue wallonne avait choisi de nommer årvô [5]. Entrée d’impasse, rue abritée, passage ou raccourci piétonnier, pont fortifié, ont pour la plupart été définitivement incorporés au bâtiment qui les encadrait, quand on ne les a pas démolis, sans autre forme de procès. Ce type de structure répondait à des contraintes complexes : la nécessité de faire communiquer directement des lieux fréquentés par le public, la cherté du terrain, le besoin d’itinéraires rectilignes pour les attelages en milieu densément bâti. La mobilité et le foncier se combinaient dans des formes architecturales ingénieuses qui offraient en surplus une protection contre les intempéries, sans oublier les parois solides et unies pour garantir la sécurité du lieu « traversé » [6].

Passage à Vilnius, rue Pilies
Image du très beau blog de Pascale Clément : http://clementpascale.blogspot.com/2007/07/la-lituanie-et-sa-capitale-vilnius.html

Dans la ville baroque européenne, le passage est un leitmotiv qui enchante les visiteurs de Vilnius, de Riga, de Prague, de Paris ou de l’Ile d’Elbe, par exemple. Nombreux sont les urbanistes qui s’en inspirent pour créer de toutes pièces des recoins pittoresques dans des quartiers nouveaux, même en Wallonie. Faut-il dès lors vraiment se débarrasser de celui de Boussu ? Qui consentirait à faire fermer les « traboules » de Lyon ?

Des citoyens de Boussu s’insurgent contre cette privatisation de l’espace public. La Fédération Inter-Environnement Wallonie les accompagne dans leur démarche de mobilisation et de réflexion sur l’avenir de leur territoire. Pour empêcher la fermeture du passage, ils ont lancé une pétition, ouverte à tous les Boussutois majeurs. 600 signatures de personnes domiciliées dans la commune sont indispensables pour proposer au Ministre en charge du Patrimoine, Benoît Lütgen, l’inscription du passage sur la liste de sauvegarde, ou directement en procédure de classement.

En savoir plus  :

Les suites de la pétition : plus de 2000 Boussutois ont signé la pétition !
Vue imprenable sur le passage et ses abords dans un reportage de Mons Télévision, en juin 2010 http://www.telemb.be/content/view/6484/166/ avec tribune libre aux riverains et interview du bourgmestre, Jean-Claude Debiève.
Une visite sur place ?
Le passage se trouve rue Neuve n°2 à 7300 Boussu.

Pour ceux qui veulent jeter un ½il au patrimoine lyonnais : http://www.lyontraboules.net/


[1Le bâtiment de la justice de paix, construit en 1824 environ, porte la date de 1822, gravée sur sa façade lors d’une réfection

[2Plus précisément « en anse de panier surbaissé à cinq centres »

[3L’avis de la CCATM était sollicité, il fut défavorable (vote avec 10 voix contre, 4 pour et 1 abstention). Par la suite, aucun retour n’a été fait vers les membres de la CCATM, qui avaient pourtant demandé à revoir le projet une fois qu’il serait plus avancé. Ils auront patienté cinq ans en vain

[4Pas d’enquête publique, pas d’affichage du projet, ni de signalisation conforme du chantier

[5Prononcez « ôrvau » - Jean HAUST, dans son Dictionnaire liégeois, en donne la définition suivante : « passage voûté, voûte formant l’entrée d’une rue ou d’une impasse (…) : si mète dizos ’n årvô po lèyî passer l’plêve ; par extension, cette voie elle-même : dimorer è l’årvô ». Le mot « arvau » existe dans la langue française, en tant que nom commun dérivé du wallon, mais il n’est pas reconnu par tous les dictionnaires

[6La Justice de Paix n’avait à l’origine aucune porte donnant sur le passage, ce qui assurait l’étanchéité entre les deux mondes. Une porte de petite taille a été percée, à date incertaine, amoindrissant cette qualité



 
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