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Au nom du père, et du fric, et du saint esprit
La Pastèque  •  25 septembre 2014  •  Société / Alternatives

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Nous connaissons tous ces moments d’égarement et de lâcher-prise où l’oisiveté prend insidieusement possession de notre esprit pour nous conduire à des comportements dont nous échouerons ensuite à comprendre le pourquoi. Je me retrouvai ainsi l’autre dimanche matin à zapper mécaniquement en quête de rien, passant d’un dessin animé à une séance de fitness, une série américaine, un télé-achat, un prêche bouddhiste, de la pub, un spot d’info, de la pub, un dessin animé, une débat économique, un manga animé, de la pub, un clip de rap, un feuilleton français, de la pub, un film allemand en version originale non sous-titrée, un jeu de call TV (« Je vous rappelle qu’on joue pour 5.000 euros et qu’on cherche une saison, en trois lettres… On sait déjà que ce n’est pas l’automne, trop long. Réfléchissez et tentez votre chance ! »), de la pub, un résumé de l’actualité sportive, une recette régionale québécoise, une caméra cachée, de la pub, la météo du monde… jusqu’à ce que, certains voudront y voir autre chose qu’un hasard, mon errance cathodique s’arrête soudain devant « En quête de sens » [1], « émission concédée » catholique diffusée sur la RTBF.

A priori, rien sur l’écran n’était susceptible de capter mon intérêt : trois bonhommes guindés assis dans un décor post-futuriste en blanc laqué et transparences violettes, on a vu plus excitant comme racolage ! Mais peut-être est-ce précisément le caractère désuet et un brin ridicule du tableau qui me retint devant lui… Quoi qu’il en soit, une fois passé du plumage au bavardage, plus possible de m’en décoller.

On dissertait là de « Dieu et l’argent ». Titre trompeur s’il en est car il ne s’agissait nullement de déterminer si notre père qui est aux cieux relève du genre dépensier ou avare mais bien de questionner le rapport des religions à l’économie. Aux côtés des deux animateurs-maison dont l’attitude figée et le visage doloriste laissaient à penser qu’ils étaient fixés à leur siège via un parapluie dans le fondement, l’expert appelé à disserter sur le sujet était Bruno Colmant. Who else ?

Qui d’autre en effet que LE chroniqueur, L’expert, LE professeur et LE patricien que les médias, les universités, les banques, les cabinets d’affaires, les conseils d’administration et les sociétés savantes se partagent sans modération – et parfois sans pondération – ; l’ex-chef de cabinet du Ministre des finances Reynders et la (plus que probable) future tête de proue économique de LA composante francophone du gouvernement fédéral en gestation, qui d’autre, donc, pour nous apporter la bonne parole économique que celui que l’on nous assène à longueur d’antenne et de pages sans jamais nous préciser son obédience libérale ? Manifestement, personne.

Soyons de bon compte : l’homme est brillant et même sans adhérer à son analyse, on ne peut que s’enrichir (…) à l’écouter. Mais comme beaucoup de théoriciens, il semble déconnecté de la réalité et ne considérer la société qu’à travers le prisme du microcosme dans lequel il évolue. Ainsi, je n’évitai que de peu une suffocation fatale lorsque j’entendis le Maître déclarer sans sourciller : « Je remarque dans toutes les universités où je donne cours – et j’ai la chance de donner cours dans les trois régions du pays – que la jeunesse est en train de prendre son sort en main et ne connaît ni ne reconnaît les problèmes financiers auxquels nous, plus âgés, sommes confrontés. »

On répète en se concentrant : « La jeunesse est en train de prendre son sort en main et ne connaît ni ne reconnaît les problèmes financiers auxquels nous, plus âgés, sommes confrontés. »... Pas à dire, il faut oser !

Peut-être les jeunes que Monsieur Colmant côtoie lors de ses cours d’économie et de management ne connaissent ni ne reconnaissent-ils de problèmes financiers mais il serait décent de ne pas considérer cette « élite » comme représentative de l’état d’esprit et encore moins de la situation matérielle de sa classe d’âge. Un petit rappel utile semble en effet s’imposer : en Belgique, en 2012, le taux de chômage des jeunes de 20 à 29 ans était de 8,5% en Flandre, 19,8 en Wallonie et 24,2 à Bruxelles, soit 13,8% - ou un jeune sur 7 – au niveau national. [2] Chez les moins de 25 ans, ce taux atteint 22,4% en Belgique et explose en Espagne avec 55,9%. [3] Des données qui ne disent encore rien de ceux qui n’ont pas/plus droit à une allocation, de la qualité de l’emploi exercé par les jeunes travailleurs ou du niveau de vie que la salaire lié à cet emploi permet. Elles taisent encore plus dramatiquement la situation des jeunes sortis des études et sans emploi qui, après 310 jours de « stage d’insertion professionnelle » doivent vivre avec un « revenu » (817,96 euros bruts pour un isolé) [4] inférieur au seuil de pauvreté. Il m’étonnerait que ceux-là ne connaissent ni ne reconnaissent de problèmes financiers. Et je n’évoquerai même pas les 424.000 enfants belges  [5] qui vivent sous ce seuil de pauvreté et ont peu de chance d’appartenir un jour à cette jeunesse «  plus mobile, qui n’hésite pas à s’expatrier, à importer ou exporter des idées » qu’exalte Monsieur Colmant.

Il ne s’agit pas de jouer les pleureuses. Peut-être, sans doute, on l’espère, une certaine jeunesse bien formée et bien entourée apportera-t-elle demain un sang neuf, un enthousiasme et une dynamique bienvenus à notre économie nationale. Mais ces chercheurs, inventeurs, entrepreneurs potentiels ne peuvent en aucun cas servir d’écran doré derrière lequel on dissimule le tableau social peu reluisant de notre société. S’il est, aux yeux de Monsieur Colmant, des jeunes qui « ne connaissent ni ne reconnaissent les problèmes financiers auxquels nous, plus âgés, sommes confrontés », il en est d’autres qui, à l’opposé, les connaissent, les reconnaissent et les expérimentent à la puissance 10. Car loin des courbes, équations et théories qui font le quotidien de Monsieur Colmant, il y a la vie, avec des garçons et des filles qui, à l’instar de Paul Nizan, diront demain « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » [6]. Imaginez, Monsieur Colmant, il y a des jeunes qui après 5 ans (voire plus) d’université galèrent avec quelques centaines d’euros par mois pour vivre. Il en est même qui vendent leurs corps quelques heures par semaine pour payer leurs études ou leur indépendance.

Mais ce qui ressort in fine et paradoxalement de cette demi-heure d’argumentation érudite, c’est que l’homme qui pense que « le système de l’Etat providence a vraiment été trop onéreux » et qui prône une réforme d’essence 100% libérale misant sur la capacité (supposée) de l’Homme à s’en sortir par lui-même plutôt que sur la solidarité – « on doit reconnaître qu’on n’a pas été stimulant dans la promotion des capacités d’adaptation des humains » – apparaît avant tout résigné, soumis au caractère à la fois incontrôlable et violent de l’économie de marché. Ainsi constate-t-il que « si l’argent n’a pas d’odeur, il a encore moins de morale. Donc, difficile d’associer une morale à une transaction financière… » ; « De quoi parle-t-on ? On parle de personnes qui veulent toutes s’enrichir : l’actionnaire n’investit jamais dans une entreprise avec l’espoir de perdre son argent ! Au contraire, il veut gagner, il veut obtenir un dividende, il espère réaliser une plus-value et les marchés financiers sont son instrument. Je crois qu’on peut difficilement discipliner ou moraliser l’actionnariat, il doit rester spontané. » ; « Nous avons besoin de croissance et sans doute que cette spontanéité du commerce est une spontanéité brutale, agressive, très violente parfois. » C’est moche mais c’est comme ça et on ne changera ni de système ni le système ; pas même la peine d’essayer de le réguler, c’est im-pos-sible. L’invité n’hésite d’ailleurs pas à railler la naïveté du patron de ses hôtes en constatant «  j’ai été frappé de voir dans les encycliques, notamment la dernière, « La charité dans la vérité » de Benoît XVI, qui essayait de faire comprendre que dans les marchés financiers une certaine moralité devait s’imprégner, être consubstantielle de ces marchés. Je crois au contraire que c’est impossible. ». Compris, les gars ? Allez, on arrête de geindre et on fait avec !

Ce fatalisme ne date pas d’hier. En 2008 déjà, Monsieur Colmant, alors président de la Bourse de Bruxelles, laissait poindre son renoncement dans une lettre adressée à un activiste qui avait déployé sur le temple des transactions une banderole proclamant « Make Capitalisme History ». Il écrivait alors : « Notre rencontre appartient à ces moments improbables. Et tu ne l’as sans doute pas compris, menotté derrière les vitres fumées de la voiture de police hurlante qui t’emmenait dans la précipitation : j’étais éberlué par les coïncidences et troublé par cet étrange sentiment d’avoir vécu un moment singulier. C’était même, sans doute, plus profond : j’étais partagé entre l’émotion que ton acte m’avait inspirée et la tristesse des idéaux évaporés et des espoirs résignés. Un peu comme si les quelques secondes passées ensemble m’avaient projeté dans le monde de l’adolescence, le temps où l’insouciance rend les rêves accessibles, l’époque qui précède les tempêtes de la vie et les désillusions. (…) Comme les militants de Greenpeace, tu appartiens à cette race d’hommes étranges, qui possèdent une flamme de révolte dans les yeux, et dont je me demande toujours ce que vous serez devenus dans vingt ans. » (…) avant de conclure « Tes idées ne sont pas réalistes car le capitalisme est l’ordre naturel des communautés humaines. ». [7]

Rallié sans regrets, remords ni états d’âme à un système qu’il qualifie lui-même de « violent », « vorace », « agressif », « brutal », Monsieur Colmant reporte sur les pouvoirs publics la responsabilité de limiter ses dégâts pour la collectivité : « La morale et l’éthique se situent en amont, dans la redistribution de valeur créée par les marchés financiers plutôt que dans les marchés en eux-mêmes. (…) Si morale, si éthique il y a, c’est au niveau du modèle de société. » S ‘il existe parmi mes lecteurs un exégète capable de m’expliquer comment une société fondée sur un système intrinsèquement « violent », « vorace », etc. qui serait en outre « l’ordre naturel des communautés humaines » est susceptible de générer un modèle social où prime la morale et l’éthique, je le prie instamment de me contacter sans délai pour me sortir de l’ignorance : lapastèque@iewonline.be

Impossible de terminer sans pointer la désinvolture avec laquelle Monsieur Colmant ignore les conséquences systémiques du modèle qu’il nous vante et vend. Par-delà les dommages sociaux à gérer en étant « stimulant dans la promotion des capacités d’adaptation des humains » – autrement dit en les invitant à se démerder par leurs propres moyens –, pas un mot sur le réchauffement global, sur l’épuisement des ressources naturelles, sur la destruction de la biodiversité. On a droit en revanche à une conclusion qui dit tout de la hiérarchie des valeurs au sein dudit modèle : « Je suis ré-enthousiasmé, ré-enchanté chaque fois que je vois l’économie qui avance ! ».


[1La Une, RTBF Télé, dimanche 21 septembre 2014

[2Source : www.emploi.belgique.be, site du Service public fédéral Emploi, Travail, Concertation sociale

[6in « Aden-Arabie », roman publié en 1931

[7« Le Soir », mardi 5 février 2008



 
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