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Chasse (I) : mise en perspective et enjeux
Lionel Delvaux  •  6 novembre 2014  •  Chasse

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Le colloque organisé par le Service Public de Wallonie et intitulé « Vers un équilibre faune-flore en forêt, utopie ou réalisme ? » fut l’occasion de remettre en perspective la chasse, de clarifier l’état de la question en Wallonie et d’entendre l’avis d’experts internationaux sur le sujet. Ce fut également dans le cadre d’un court débat l’occasion d’entendre le positionnement des différentes parties prenantes. Sans revenir sur le contenu exhaustif des différentes contributions disponibles sur le site du SPW, nous vous proposons de reprendre ici, voire de réinterpréter certains éléments clés de ce colloque. Nous reviendrons ultérieurement sur le positionnement des différentes parties prenantes.

La gestion de la forêt et de sa faune sauvage a évolué dans le temps en fonction des structures et besoins des sociétés. Trois temporalités peuvent être distinguées, comme autant de jalons de cette évolution. Au Moyen Âge, les forêts sont essentiellement utilisées pour leurs fonctions économiques par les paysans, notamment dans le cadre du système agro-silvo-pastoral et par le biais de certains droits d’usage (bois d’œuvre, de chauffage, ...). Le gibier « noble » est l’attribut de la souveraineté, un révélateur du statut social et des liens avec le pouvoir. La chasse au cerf et chevreuil est une chasse de loisir réservée aux seigneurs.

Dès le début du XIX, les besoins résultants de l’industrialisation vont modifier profondément la gestion des forêts. La demande en bois d’œuvre et d’énergie de cette époque renforce la fonction productive qu’il faut protéger des droits d’usages communs, notamment ceux liés à l’agro-silvo-pastoralisme. La propriété publique et privée est organisée pour répondre à cette fin. Le gibier, libre de circuler, n’appartient alors à personne si ce n’est au chasseur qui l’abat. Devenu res nullius, le gibier devient un accessoire de la production forestière régi par différentes dispositions notamment pour limiter le braconnage et assurer la protection des cultures. Il faut attendre le Code forestier (1854) et la Loi sur la chasse (1882) pour encadrer et formaliser cette évolution.

Les acquis sociaux d’après guerre et l’émergence d’une économie de service, post-industrielle, annoncent une nouvelle évolution des attentes sociétales. Le développement des fonctions socio-récréatives et la prise de conscience des enjeux environnementaux amènent progressivement à développer une gestion plus multifonctionnelle de la forêt. Les tensions portent alors essentiellement sur l’ampleur des restrictions au droit de propriété privée. Ces restrictions, faut-il le rappeler, doivent constitutionnellement se justifier par l’intérêt collectif. À l’origine de nombreux conflits, la circulation « récréative » en forêt fait d’abord l’objet d’une régulation. Peu après, la révision du code forestier consacre la notion de multifonctionnalité en intégrant plus largement les enjeux environnementaux (protection de l’eau, des sols et de la biodiversité).

Un domaine essentiel échappe cependant à ces avancées, la gestion de la grande faune qui reste un accessoire de la propriété alors que le contexte a considérablement évolué. La gestion de certains territoires de chasse, dans une société de loisir et de services est devenue nettement plus lucrative mais également stratégique, de par son capital symbolique dans les cercles de pouvoir. D’une gestion par prélèvements opportunistes de la res nullius, certains territoires de chasse sont devenus gestionnaire d’un capital res propria qu’ils ont fait fructifié et dont ils prélèvent annuellement les intérêts ou exposent le prestige. Vu la mobilité de la faune sauvage, ils ont déployé de multiples moyens pour maintenir ce capital sur leur territoire : gardiennat bien présent, nourrissage intensif, clôtures, champs de maïs attractifs, entrave à la circulation du public, ...

Pour répondre à ces dérives, la réglementation s’est adaptée mais l’objectif de ces législations peine à modifier les pratiques de terrains, excepté peut-être celui de la gestion qualitative des populations de cervidés (sex ratio, pyramide d’âges …). L’incapacité des chasseurs à réguler quantitativement la grande faune constitue aujourd’hui la principale menace pour la biodiversité et la production forestière [1] et donc la multifonctionnalité des forêts. Récemment le plan de réduction des surdensités du grand gibier a permis de renforcer sensiblement les outils de gestion quantitative de la grande faune. Les objectifs de réduction des surdensités (- 30%) sont cependant encore loin d’être atteints.

Le plan de réduction organise également, à l’échelle locale, la concertation des acteurs représentatifs de la multifonctionnalité des forêts (réunions annuelles pluri-acteurs au niveau des directions du DNF, intégration de représentants des propriétaires et des agriculteurs au sein des conseils cynégétiques). Notre grande faune pourrait alors prendre progressivement le statut d’un bien commun res communis, gérée qualitativement et quantitativement dans le souci de restaurer un équilibre forêt – faune sauvage objectivé et négocié entre parties prenantes. Le régulateur, aujourd’hui les chasseurs, se verrait donc confier la gestion des populations, et, avec les autres parties prenantes contribuerait à améliorer la capacité d’accueil de la forêt. Cette politique doit encore se concrétiser sur le terrain et, à l’instar des évolutions observées dans les pays voisins, devra être renforcée pour atteindre les résultats escomptés. Pour prendre un seul exemple, le conseil wallon d’avis sur la chasse est constitué très majoritairement de chasseurs alors que dans les pays qui ont intégré cette gestion multifonctionnelle, les parties prenantes y sont représentée de manière équilibrée.


[1Analyse des faiblesses de la gestion forestière en Wallonie dans le cadre de la certification forestière PEFC. Les surdensités y sont considérées comme la principale menace sur la gestion durable des forêts.



 
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