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Conserver le patrimoine : pour quoi faire ?
Benjamin Assouad  •  8 septembre 2010  •  Aménagement du territoire  •  Architecture / Patrimoine

Les débats sur le patrimoine se succèdent. Mais tous ont-ils un sens ? On peut penser que non, d’autant que souvent ils occultent l’essentiel : viser un meilleur « vivre ensemble » et assurer une certaine qualité de vie.

En 2007, le Bundestag décidait que le Berliner Statdschloss serait reconstruit. Résidence des Hohenzollern jusqu’en 1918, il avait été démoli après 1945 par les autorités communistes de Berlin-Est. A sa place a été érigé le Palast der Republik. Ce bâtiment a constitué pendant 30 ans le lieu de représentation de la RDA. Malgré une opinion publique partagée, l’édifice culturel a été démoli en 2008. A sa place, un ersatz de Berliner Statdschloss devrait être bâti.


Le Palast der Republik en train d’être démoli, Berlin

Comment ce vrai faux palais Hohenzollern sera-t-il considéré ? L’UNESCO a bien classé la vieille ville hanséatique de Varsovie complètement reconstruite dans les années 1970, justement pour saluer sa reconstruction. Pourrait-il en être ainsi pour le nouveau Berliner Statdschloss ? Et quoi penser de la destruction unilatérale du Palast der Republik ? N’avait-il aucune valeur patrimoniale ?
Quand on évoque les cas du Palast der Republik et du Berliner Statdschloss, on est en plein débat sur le patrimoine. On a pu détruire un bâtiment, symbole d’une époque, et typique d’une architecture, parce qu’il ne bénéficiait d’aucune protection. Dans un climat politique où on préfère oublier passé communiste et Allemagne divisée, la difficulté est grande à faire reconnaître un certain type de patrimoine. Par contre, pour le nouveau Berliner Statdschloss, pourtant parfaitement pastiche, ce sera peut-être plus aisé.

La patrimonialisation est un processus essentiel. Au terme de celle-ci, des bâtiments peuvent avoir leur survie assurée. Que cette patrimonialisation se formalise in fine, ou non, en classement, l’enjeu est ailleurs. Du moment où dans l’imaginaire collectif tel bien est devenu patrimoine, sa sauvegarde est pour une bonne part acquise.
Ce qui est considéré comme patrimoine bâti est très fluctuant. Du Bruges de Delacenserie au Havre de Perret, les approches du patrimoine n’ont pas cessé d’évoluer. Ces évolutions en disent beaucoup sur les conceptions politiques ou esthétiques d’une société à un moment donné.

Le patrimoine, juste un truc joli ?

Le patrimoine est une drôle de notion aux définitions nombreuses. Si la notion issue de la Révolution française de bien collectif est consensuellement partagée, ce qui y est éligible l’est nettement moins. Qu’est-ce qui fait patrimoine bâti ? Des qualités architecturales ? historiques ? Qu’est-ce qui doit primer, la dimension lieu de mémoire ou la dimension ½uvre d’art ? L’authenticité de l’architecture suffit-elle, ou bien les matériaux doivent l’être tout autant ? De nombreuses situations nous interrogent.


Les célèbres Trois Frères, en style hanséatique typique, Riga

Le centre historique de Bruges a été recomposé fin 19ème siècle. Les autorités communales ont chargé Louis Delacenserie de repenser le centre (voir En savoir plus). Les rues sont devenues sinueuses. Les façades des bâtiments ont gagné en ornementation néo-gothiques. Des bâtiments moyenâgeux sont sortis de terre. L’ensemble, à couper le souffle aujourd’hui, tant on est transporté au c½ur du Bruges du 15ème siècle, est pour ainsi dire une réinvention. Elle a été orchestrée par des édiles communaux soucieux de développer le tourisme culturel. Cet ensemble partiellement pastiche a été classé patrimoine mondial de l’UNESCO.

Le quartier de Jakriborg fait franchir un palier à la réflexion sur le patrimoine. Dans les années 1990, un important projet immobilier a été développé près de Lund (Suède). L’objectif du développeur : produire un quartier hanséatique. La composition urbaine de ce quartier de 4.000 habitants – espaces publics, façades, revêtements – a été inspirée des centres de Lubeck ou Riga. Tout ce qui y a été construit est parfaitement neuf, des pierres de parement aux tuiles. Neuf, le quartier l’est en lui-même : rien d’hanséatique ne préexistait sur le site. Le patrimoine ne serait-il qu’une enveloppe dont l’architecture revendiquerait un vague style du passé ?

Ces exemples interrogent notre idée du patrimoine bâti. Ils en remettent clairement en cause une définition purement artistique et architecturale.

Le patrimoine, la mémoire d’une collectivité

Le patrimoine bâti doit être entendu dans un sens plus large que le seul patrimoine d’intérêt esthétique. Un bâtiment ne sera jamais aussi intéressant patrimonialement que quand il exprimera quelque chose sur la société qui en a amené la création. Il devient un élément marquant visuellement dans le territoire les évolutions qu’a connues la société. Il en vient à lui donner du sens. Il n’a donc pas à être beau, ou exceptionnel ; il a juste à être.

L’effort nécessité par la conservation d’un bâtiment se justifie si ce bâtiment apporte quelque chose à la collectivité. Si ce n’est pas le cas est-ce bien utile d’investir tant et plus à son entretien – marqueterie Art Déco du phare du Kéréon inaccessible en pleine mer au visiteur (Finistère, France) ? Un style architectural complètement éculé, vu sur des centaines de bâtiments dans un même quartier : quelle plus-value apporte-t-il ?

A contrario, il faut patrimonialiser des bâtiments, peut-être considérés aujourd’hui comme insipides, s’ils ont exprimé de grands faits de société. Les grands ensembles fonctionnalistes, comme celui de Droixhe à Liège, si représentatifs d’une certaine vision de la ville, relèvent de cette optique. Ces bâtiments comme d’autres ont fait de la Wallonie ce qu’elle est aujourd’hui. En faire abstraction serait une erreur. L’identité wallonne y perdrait.

Une protection nécessaire

Le patrimoine donne du sens à une collectivité, et contient donc une dimension stratégique importante. A ce titre sa protection représente un enjeu de premier plan. Les pouvoirs publics doivent se montrer concernés à son endroit. Subsides divers à la restauration constituent des leviers mobilisables, mais il y en a d’autres. Seuls comptent au final l’état de bonne conservation du bien et son fonctionnement avec son environnement bâti. L’intérêt patrimonial d’un bien dépendra d’ailleurs souvent de son environnement, rural ou urbain. Leurs relations donneront sens au bien bâti, d’où l’intérêt premier de protéger tout autant le bien que le site.

Cette protection peut prendre la forme d’un classement en bonne et due forme, mais d’autres voies peuvent être suivies. En certains cas, un propriétaire soucieux sera plus efficace qu’une mesure de classement. Ceci d’autant plus dans le cas de grosses structures bâties. En effet, toute mesure de classement impose aux pouvoirs publics un investissement financier important, dont ils sont parfois incapables.
Dans le contexte mondial de finitude des ressources naturelles et des défis climatiques et énergétiques majeurs, il apparaît aujourd’hui primordial, que sauf nécessité justifiée, le bâti existant, même à l’intérêt patrimonial limité, soit préservé. Dans cette optique, la réflexion en matière de rénovation et de réversibilité du bâti doit continuer à être approfondie.

Protéger le patrimoine, oui, mais pas à tous prix

Si le patrimoine est nécessaire pour la mémoire collective, sa protection ne doit pas être réalisée à tous prix, en particulier pas au dépens d’un bon aménagement des lieux. Des bâtiments patrimoniaux doivent pouvoir être modifiés voire démolis quand ils constituent d’insolubles problèmes urbanistiques. Le patrimoine ne peut justifier le maintien d’une habitabilité médiocre.

Il faut que la ville demeure vivante. L’architecture contemporaine, reflet de la société actuelle, doit pouvoir y trouver place, mais dans la cohérence urbanistique du lieu. Il faut ainsi lutter contre la muséification des centres historiques, peu à peu vidée de toute urbanité, et contre la dualisation entre un centre patrimonialisé et des couronnes d’urbanisation où rien d’intérêt n’est reconnu.


L’ancien site minier de Zollverein, reconverti en gigantesque espace culturel, Essen

Le patrimoine en lui-même peut évoluer. Au niveau architectural, un jeu ancien moderne est imaginable – musée de la Photographie à Charleroi. Au niveau fonctionnel, pourquoi ne pas accepter d’autres activités dans un bâtiment que ses activités historiques ? On pourra choisir des activités nouvelles à la symbolique sociale aussi forte que les activités originelles. Le fonctionnement du bâtiment dans son environnement n’en sera que plus juste. Dans ce contexte, une église transformée en librairie et café cool comme à Maastricht, pourquoi pas ?

Il ne faut pas rechigner enfin à associer le secteur privé à la reprise en main du patrimoine. Il constitue souvent la seule option au sauvetage de bâtiments et à leur animation. Une friche industrielle ne pourra que difficilement accueillir autre chose que des entreprises. Certes, l’un ou l’autre de ces sites pourra être reconverti en espace culturel public – centre d’art contemporain comme au Grand Hornu dans le Borinage ou musée, salle de concert, théâtre, comme à Zollverein à Essen (Ruhr, Allemagne) –, mais cela ne saurait être la règle. D’autant plus en Wallonie où ces structures abondent.


En savoir plus sur... Louis Delacenserie

Louis Delacenserie est un architecte belge de la fin du 19ème siècle. Souvent associé pour son goût pour le moyenâgeux au Français Viollet-Leduc, la physionomie actuelle de Bruges lui est en bonne partie due. De 1870 à 1892 en tant qu’architecte officiel de la Ville, il a amorcé par la radicalité des options architecturales et urbanistiques prises le réveil de « Bruges-la-morte ».


La Grand Place dominée par le bureau de poste, partiellement réinventée fin 19ème siècle, Bruges.

Sous son action, les façades sont ravalées, des bâtiments sont restaurés, de nombreux édifices, publics et privés, sont bâtis : le Gruuthuse, l’hôpital Saint-Jean, le bureau de poste. Un style caractérise ces interventions : le néogothique. Selon certains, Bruges en devient même la vitrine. Son ½uvre a fortement atténué le néo-classicisme d’inspiration française qui caractérisait les constructions brugeoises depuis la fin du 18ème siècle : théâtre royal de la Ville.




 
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