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Décollage mondial de l’électricité renouvelable (et déclin du nucléaire)
Noé Lecocq  •  1er octobre 2015  •  Energies renouvelables  •  Electricité  •  Nucléaire  •  Energie éolienne  •  Energies fossiles

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Si l’on regarde les évolutions récentes des investissements énergétiques, il semble bien que la transition énergétique mondiale soit lancée : les énergies renouvelables arrivent désormais en première place des nouvelles capacités de production électriques, tandis que le nucléaire recule et les énergies fossiles montrent quelques signes d’essoufflement. Ces évolutions ont surpris nombre d’observateurs par leur rapidité, et sont liées à une évolution spectaculaire des coûts : à la baisse pour les renouvelables et à la hausse pour le nucléaire. Si le charbon reste bon marché, de plus en plus de pays s’en détournent pour des raisons climatiques et sanitaires. Alors, l’optimisme est-il enfin permis ? Et en Belgique, où en est-on ?

Déjà deux fois plus d’électricité renouvelable que nucléaire

La part des énergies renouvelables dans les nouvelles capacités de production électrique a fortement augmenté ces dernières années, pour atteindre près de la moitié de ces nouvelles capacités. Alors que l’énergie hydraulique poursuit un développement déjà ancien, c’est le décollage de l’énergie éolienne dans la dernière décennie, et du solaire photovoltaïque depuis seulement 5 ans qui changent aujourd’hui la donne.


Source : AIE, WEO Special Report on Energy and Climate Change, 2015.

En terme de production effective, les énergies renouvelables représentent depuis 2012 plus de 20 % de l’électricité mondiale. A titre de comparaison, la part du nucléaire a culminé à 17,6 % en 1996, avant de reculer graduellement à 10,8 % en 2014. Les énergies fossiles continuent à ce stade d’assurer environ 2/3 de la production mondiale d’électricité.


Source : BCConsult, Analysis of nuclear market and electricity production up to 2014 and 2040 with some strategic comparisons with renewables, 2015.

La tendance mondiale est tirée par les pays émergents, tel l’Inde ou la Chine, qui connaissent un développement éolien et solaire à la fois récent et rapide. Il faut noter que l’Inde et la Chine sont – de très loin – les pays qui ont le plus développé le nucléaire cette dernière décennie, avec 18 nouveaux réacteurs en Chine et 7 en Inde depuis 2005 (le reste du monde a mis en route 15 réacteurs pendant cette décennie). Mais ces investissements colossaux dans le nucléaire ont dans les deux cas été dépassés par le développement éolien.


Source : Mycle Schneider, The World Nuclear Industry Status Report 2015.

En Europe, où le nucléaire a historiquement représenté près du tiers de l’électricité produite, il n’en représente aujourd’hui plus qu’un quart, et s’est fait dépasser par le renouvelable en 2013. Le graphe ci-dessous montre bien comment le développement des renouvelables (courbe verte) a compensé le déclin du nucléaire (courbe rouge) et permit l’arrêt de nombreuses centrales fossiles (courbe noire), notamment à charbon.


Source : BCConsult, Analysis of nuclear market and electricity production up to 2014 and 2040 with some strategic comparisons with renewables, 2015.

Les raisons d’un emballement

Ces évolutions ont des causes politiques, telles que la mise en place des directives énergie renouvelable en Europe, qui ont permis de lancer une dynamique renouvelable. Le but était ici de réduire la dépendance énergétique du Vieux Continent tout en réduisant les impacts climatiques et sanitaires de sa production énergétique.

Mais il faut souligner que les arguments économiques sont en train de prendre le relais en faveur des énergies renouvelables. Le coût des filières éolienne et solaire a diminué drastiquement ces dernière années, et les situations où ces énergies renouvelables deviennent économiquement compétitives s’élargissent rapidement. Comme le montre la figure ci-dessous, aux Etats-Unis la chute des prix dope le solaire.


Source : http://www.seia.org/research-resources/solar-industry-data

Le 5 mars dernier, lors de l’Energy Forecast Summit qui a rassemblé pendant trois jours les acteurs industriels de l’énergie à Bruxelles, nous avons eu droit à quelques témoignages d’une humilité rare, issus du sérail des ingénieurs-experts du secteur :

  • « Il y a 6 ou 7 ans, personne n’avait prédit à quelle vitesse l’éolien et le solaire allaient croître. » Michael Lewis, Chief Operating Officer Assets, E.on
  • « Il y a 5 ans, nous n’aurions prédit rien de ce qui s’est passé (…) Nous ne sommes plus dans un développement évolutionnaire, nous sommes à un tournant . » Jochen Kreusel, Global Head of Smart Grids Industry Sector Initiative, ABB

Et de fait, le développement récent du solaire à l’échelle mondiale a dépassé tous les scénarios envisagés, même les plus optimistes comme ceux mis en avant par Greenpeace.

Dans un rapport indiquant que « le coût n’est plus une raison pour ne pas développer le renouvelable », la Banque Nationale d’Abu Dhabi concluait en mars dernier que même si le prix du pétrole tombait à 10$/baril, le solaire resterait meilleur marché dans cette région, et que la rentabilité du solaire va rapidement être atteinte dans la majorité des marchés de l’électricité.

La Deutsche Bank estime pour sa part que le solaire deviendra la source mondiale dominante d’électricité au cours des 15 prochaines années, et permettra de remplacer une quantité substantielle d’énergie fossile.

A contrario, malgré un soutien sans failles des pouvoirs publics (voir l’article : L’électricité fossile et nucléaire 2X plus subsidiée que la renouvelable), les projets nucléaires semblent s’enliser sans fin dans des allongements de délais et de factures. Une recherche Google de l’actualité concernant l’EPR, nouveau type de réacteur présenté comme le fleuron européen de la troisième génération, montre à quel point le nucléaire est et restera compliqué, incertain et coûteux.

Les ONG environnementales ont soutenu le développement des énergies renouvelables même lorsque celles-ci étaient plus chères économiquement, à cause de leurs bénéfices sanitaires et environnementaux (énergies comparativement propres : sans CO2, ni radioactivité, ni polluants locaux… ). A contrario, elles mettent en garde depuis longtemps contre l’énergie nucléaire, à cause de ses risques spécifiques (déchets radioactifs à longue durée de vie, prolifération, risque de catastrophe, technologie incompatible avec le principe de responsabilité…).

Ces raisons suffisent en elles-même à justifier que l’on souhaite plus d’énergies renouvelables et moins de nucléaire. Mais aujourd’hui, il faut constater que le débat a en partie changé : ce ne sont pas seulement les arguments environnementaux qui font pencher la balance en faveur des renouvelables, mais aussi les arguments économiques. Et ce dernier point explique pourquoi en 2015 les renouvelables apparaissent plus que jamais comme l’énergie du futur.

Le Plat Pays à contretemps

Et en Belgique ?

Selon Eurostat, 12,3 % de l’électricité belge était issue de sources renouvelables en 2013, contre une moyenne européenne de 25,4 % et une moyenne mondiale d’environ 21 %. Malgré tout ce que l’on entend, notre pays est à la traîne.

Cependant, si l’on considère qu’il y avait environ 10 fois moins d’électricité renouvelable en Belgique 10 ans plus tôt, il faut reconnaître que nous venons de loin et que d’importants progrès ont été réalisés. On peut toutefois s’inquiéter du manque persistant de vision politique à long terme en matière d’énergie et d’une gestion qui reste engluée dans le temps court. Trois exemples :

Primo. Nos politiques ont excessivement soutenu le solaire quand il était cher, et se sont vu ensuite contraints de mettre un frein brutal aux politiques de soutien, vu le dérapage du système. A tel point que le rythme de déploiement a fortement diminué, alors même que les prix n’ont jamais été aussi bas.

Secundo. Aujourd’hui, alors que toutes nos centrales nucléaires doivent être fermées dans 10 ans, on ne sait toujours pas à quoi va ressembler notre futur mix électrique. Un pacte énergétique doit être lancé sous peu, pour construire le consensus et rassembler tous les acteurs sous une vision commune. Cependant, la Ministre en charge s’applique à d’abord cadenasser une option nucléaire controversée.

Tertio. Le nouveau Ministre wallon de l’Energie et du Climat a présenté au Gouvernement un projet visant à retarder de 10 ans le développement renouvelable sur son territoire, alors que nos besoins électriques à cet échéances ne seront plus couverts par le nucléaire. (IEW a rédigé une analyse et des propositions en lien avec ce projet pour le renouvelable wallon)

A tous les niveaux de pouvoir, les décisions énergétiques semblent souffrir d’un fatal problème de timing...

Mais revenons au niveau global.

Invitation à l’humilité et ouverture à l’optimisme

L’essor du renouvelable, s’il se confirme, suffira-t-il pour que l’humanité puisse préserver un climat viable et, plus largement, respecter le cadre imposé des limites planétaires ? Non, bien sûr, car aussi important que soit le secteur de l’électricité dans ce débat, il n’est pas le seul à devoir se transformer. Nous utilisons aussi de l’énergie pour nous chauffer, pour nous déplacer… Notre empreinte est aussi liée à nos consommations des autres ressources, à notre occupation du sol… Il faudra plus que des éoliennes et des panneaux solaires pour construire une société viable et durable.

Mais nous tirerons des constats ci-dessus deux enseignements :

Tout d’abord, nous somme face à un cas d’école qui montre à quel point les évolutions sociétales sont difficiles à prévoir et peuvent surprendre même les plus pointus des experts. Ceci invite à l’humilité quand aux projections (optimistes ou pessimistes) que nous nous faisons du monde d’ici quelques décennies.

Deuxièmement ne boudons pas notre plaisir : même si nous sommes loin du compte, il y a dans ces chiffres une ouverture à l’optimisme qui ne doit pas être dédaignée. A titre d’exemple, nombre d’observateurs indiquent que même si personne ne croît que la Conférence Climatique de Paris (COP 21) puisse résoudre une fois pour toute le problème climatique, le contexte actuel où les énergies renouvelables sont devenues non seulement crédibles, mais réellement convaincantes, est un élément majeur pour permettre une issue plus heureuse qu’à Copenhague en 2009.

Post-Scriptum  : Au moment de boucler cet article, nous apprenons la sortie du nouveau rapport de Greenpeace montrant une trajectoire possible pour un futur 100 % renouvelable à l’horizon 2050. Lien vers la page de présentation du rapport Energy Revolution 2015.

Voir aussi les analyses du Cluster Tweed :




 
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