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HUMEUR : Notre-Dame-des-Landes, un changement de civilisation ? LOL !
Pierre Titeux, chroniqueur  •  25 janvier 2018  •  Transport aérien  •  Aménagement du territoire  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre

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Loin de moi l’idée de nier la victoire et de jouer les trouble-fêtes : la décision du gouvernement français de renoncer à la construction d’un nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes constitue une vraie bonne nouvelle. Le simple fait de voir ce choix célébré par les « On a gagné ! On a gagné ! On a gagné ! » et « Po-Polopo-Po-Po-Pooo---Po-Polopo-Po-Po-Pooo… » de zadistes encrottés trinquant au jus de pommes bio ou à la Kro tiède plutôt que par les sourires rapaces des cadres encostumés de chez Vinci réunis autour d’un Dom Pérignon 2004 et de Beluga Tsar Imperial pour saluer le « triomphe du bon sens et de l’Etat de droit  » me suffit d’ailleurs pour être pleinement convaincu de sa pertinence.

Ceci étant acté, il ne faudrait pas que cet épilogue heureux d’un combat vieux de plusieurs décennies nous plonge dans une euphorie béate occultant les limites et les failles de ladite victoire.

A en croire Dominique Bourg, philosophe, professeur à l’université de Lausanne (Suisse) et président du conseil scientifique de la Fondation pour la Nature et l’Homme (ex-Fondation Hulot), l’abandon de Notre-Dame-des-Landes marquerait ainsi un changement anthropologique majeur. « C’est une décision historique. Nous avons cessé, en France, de vivre dans l’ombre d’Hetch Hetchy. En 1913, le gouvernement des Etats-Unis a choisi d’inonder une vallée du Parc national Yosemite, la vallée d’Hetch Hetchy, pour y aménager un grand barrage destiné à approvisionner San Francisco. Des oppositions, emmenées notamment par un écrivain précurseur de l’écologie, John Muir, en ont fait un combat politique. Mais Muir et les siens ont perdu et depuis Hetch Hetchy, dès qu’il a fallu arbitrer entre les considérations économiques et les considérations environnementales, les autorités ont systématiquement tranché en faveur des premières. Notre-Dame-des-Landes est le signe que nous entrons dans de nouveaux paramètres pour ce qui concerne la décision publique : les activités économiques sont redevenues un moyen, et non plus une fin. » [1] Rien que ça…
Et ce n’est pas tout : enterrer Notre-Dame-des-Landes entérinerait « la conscience nouvelle que la richesse d’un pays ne repose plus sur l’édification d’une énième grande infrastructure bétonnée, mais sur la diversité de ses paysages et de ses écosystèmes. La France change – enfin – de civilisation quand elle comprend qu’il est plus précieux de préserver sa faune et sa flore, plutôt que de permettre de se rendre plus facilement à Barcelone pour y boire une bière. »

Je ne suis qu’une misérable crotte à côté de cette sommité mais je me permets néanmoins de lui objecter : « Rastreins, valet ! ».

Prendre son utopie pour une réalité est sans doute bon pour le moral et la mobilisation des troupes rêvant d’un autre monde mais cela n’en constitue pas moins une négation quasi autistique des faits. Car si ceux-ci témoignent du pragmatisme sans faille et de l’extraordinaire habileté politique dont Edouard Philippe et son gouvernement ont fait preuve sur ce dossier, on y cherchera vainement l’ombre d’un signe que « les activités économiques sont redevenues un moyen, et non plus une fin  ». La déclaration du Premier ministre annonçant et expliquant la décision [2] est à cet égard édifiante.

« (…) Je constate aujourd’hui que les conditions ne sont pas réunies pour mener à bien le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Un tel projet d’aménagement, qui structure un territoire pour un siècle, ne peut se faire dans un contexte exacerbé entre deux parties presque égales de la population. Les grands projets qui ont réussidans les années récentes (…) se sont tous réalisés, malgré des oppositions locales, parce qu’ils étaient largement portés et acceptés par la population. Notre-Dame-des-Landes, aujourd’hui, je le constate, c’est l’aéroport de la division.
Depuis l’élection du Président de la République, nous sommes mobilisés ensemble pour renforcer la sécurité du pays et le transformer. La gravité des enjeux économiques que le pays traverse, la gravité des problèmes de sécurité qu’il connaît exigent que nous restions rassemblés sur nos priorités. Notre-Dame-des-Landes sera donc abandonné.
 »

Vous décelez là une trace, aussi infime soit-elle, de la primauté des considérations environnementales sur les considérations économiques, vous ?

Pas une fois au cours de son intervention, Monsieur Edouard ne fit référence à quelque enjeu ou motivation écologique que ce soit. La lacune est d’autant plus lourde de sens que l’on connaît l’importance que son jupitérien patron prétend vouer à our planet… Alors, « la conscience nouvelle que la richesse d’un pays ne repose plus sur l’édification d’une énième grande infrastructure bétonnée, mais sur la diversité de ses paysages et de ses écosystèmes » c’est beau, c’est sympa mais cela relève davantage du fantasme que du réel.
Le fin fond du délibéré, c’est que « cette décision que nous prenons aujourd’hui est une décision de raison et d’apaisement dans un contexte local tendu. Une décision exceptionnelle pour une situation locale exceptionnelle ». Punt aan de lijn et trêve d’exégèse foireuse.

On me dira « On s’en fout, mec ! Avec quoi tu viens nous emmerder ??? L’important, c’est qu’ils ne feront pas leur putain d’aéroport. Après, les analyses de Truc et de Machin, on s’en tape ! » (Oui, on est particulièrement familier voire grossier avec moi…)

Sauf que non, on ne peut pas « s’en taper  ». Car l’abandon de ce projet n’est pas une fin en soi. Si – chouette ! – des centaines d’hectares de terre agricole et de bocage vont échapper à la bétonisation [3] et les deux zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique menacées [4] sont sauvées, un problème majeur reste et restera irrésolu : l’explosion du trafic aérien.

C’est que, n’en déplaise à Dominique Bourg et à ses disciples, la France n’a pas encore « changé de civilisation ». Beaucoup continuent à y penser qu’il est aussi précieux de pouvoir se rendre rapidement à Barcelone pour y boire une bière que de gambader dans le bois d’à côté pour y admirer la faune et la flore. Et personne n’a envie de leur mettre des bâtons dans les réacteurs, bien au contraire.

Il n’y a donc rien à espérer : le renoncement à Notre-Dame-des-Landes n’affectera nullement l’activité aéroportuaire du « Grand-Ouest ». Car « ce dont le Grand-Ouest a besoin, ce à quoi le gouvernement s’engage, c’est de garantir que Brest, que Nantes, que Rennes disposent de liaisons faciles avec les autres métropoles européennes et de mettre en place des liaisons rapides vers les hubs longs courriers internationaux », dixit Edouard Philippe. Qu’importe que cette frénésie d’ailleurs rapidement et financièrement accessibles soit inconciliable (notamment) avec la guerre déclarée contre le dérèglement climatique… L’aéroport de Nantes-Atlantique (+14,9% de trafic en 2017 [5]) « sera modernisé et les abords des pistes aménagés pour permettre d’accueillir plus de passagers. En parallèle, la procédure pour l’allongement de la piste sera engagée. (…) Dans le même temps, le gouvernement accompagnera le développement de Rennes Saint-Jacques.  »

Tant pis pour le climat.
Tant pis aussi pour le Lac de Grand-Lieu, zone Natura 2000 menacée par l’expansion de Nantes-Atlantique.
Tant pis encore pour la population impactée, significativement plus importante que celle qui était concernée par Notre-Dame-des-Landes et dont les revendications de quiétude ne sont pas moins légitimes que d’autres.
On ne peut pas faire plaisir à tout le monde, n’est-ce pas ? Et on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs…

Ne boudons donc pas notre plaisir mais ne nous leurrons pas pour autant : ce n’est ni l’environnement ni a fortiori « une autre civilisation » qui a gagné à Notre-Dame-des-Landes.
Ce sont les zadistes qui ont su faire pourrir jusqu’au noyau une situation intrinsèquement viciée.
C’est la lassitude face à un projet dont le peu de sens s’est progressivement étiolé.
C’est le pragmatisme d’un pouvoir conscient d’avoir là bien plus à perdre qu’à gagner.
C’est surtout un système capable de renoncer à ce qui ne lui est pas indispensable pour continuer à croître et prospérer.
Mieux vaut en être conscients.


[1« Abandon de Notre-Dame-des-Landes : « La France a changé de génération » », interview publié sur www.nouvelobs.com le 18 janvier 2018

[3L’aéroport devait, à son ouverture, occuper 573 des 1650 hectares de la Zone d’Aménagement Différé concernés par la Déclaration d’Utilité Publique.

[4Les landes de Rohanne et des Fosses Noires ainsi que le bocage au sud-ouest de Notre-Dame-des-Landes.



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