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Innovation : Namur lance le Canada Dry démocratique
La Pastèque  •  29 janvier 2015  •  Aménagement du territoire  •  Espace public

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Fidèle aux principes et ambitions d’une Déclaration de politique communale énonçant que « Pour atteindre nos objectifs, il nous faudra une vision. Pour mettre en œuvre cette vision, il nous faudra une stratégie. Et pour déployer cette stratégie, il nous faudra à la fois des projets concrets et de la méthode. » [1], la ville de Namur s’apprête à diffuser au sein de sa population un produit à travers lequel la majorité aux affaires affirme pleinement les « (…) valeurs telles que la connaissance, la créativité, l’innovation et la motivation » [2] placées au cœur de son action. Le dimanche 8 févier prochain, les Namuroises et les Namurois âgés de 16 ans et plus auront en effet l’opportunité de découvrir et de tester le « Canada Dry démocratique » concocté par leurs édiles. Appelés à se prononcer sur l’édification, square de l’Europe Unie, d’un centre commercial poétiquement baptisé « Côté Verre », ils expérimenteront un processus qui a le goût de la démocratie, la couleur de la démocratie… mais qui n’est pas de la démocratie.

Pour celles et ceux qui ne sauraient pas de quoi qu’on cause, une rapide mise en contexte s’impose.

La majorité aujourd’hui à la tête de la capitale wallonne souhaite édifier en centre-ville un « shopping center » dédié à des enseignes de moyenne importance. Le projet s’inscrit dans le cadre d’un réaménagement plus large de la gare routière vers laquelle convergent les bus des TEC et il entraînera, s’il se concrétise, la disparition d’un espace vert petit par la taille mais grand par le symbole, le Parc Léopold. C’est autour de la mise à mort annoncée de ce « dernier espace public arboré de l’hyper centre-ville » [3] que l’opposition à « Côté Verre » s’est cristallisée et mobilisée. Un « Collectif pour la sauvegarde du Parc Léopold » a vu le jour et a activé le droit qui lui était ouvert par le Code de la démocratie locale et de la Décentralisation en récoltant 13.600 signatures (alors que 11.200, soit 10% de la population locale, lui suffisaient) en faveur de l’organisation d’une consultation populaire sur le devenir du Square. Et c’est là que les choses partirent en vrille.

J’ouvre une parenthèse (pour préciser, afin d’éviter toute interprétation abusive de mon propos, que je ne suis pas Namurois et que si je l’avais été, j’aurais longuement hésité avant d’éventuellement m’engager pour la sauvegarde de ce que mes souvenirs du lieu peinent à considérer comme un « espace vert ». Mais l’enjeu ne réside pas ici dans le caractère fondé ou non de la mobilisation, il porte sur le traitement réservé à une revendication citoyenne à la fois légitime et légale. Je referme la parenthèse) et en revient au cœur de cette chronique.

Ne pouvant se soustraire à l’obligation légale d’organiser la consultation demandée par les pétitionnaires, les autorités communales ont exploité les ambiguïtés de la loi pour se réapproprier l’initiative et la dévoyer éhontément. A la question initiale posée par le collectif « Souhaitez-vous la préservation et la réhabilitation du parc Léopold ?  », se sont ainsi substituées, « afin d’éviter toute ambiguïté et toute interprétation fallacieuse » [4], trois interrogations « clarifiées et réécrites » [5] par la ville : « Approuvez-vous le choix de combattre l’implantation des grands centres commerciaux à l’extérieur de la ville afin de défendre nos commerces et notre cœur de ville ? » – « Partagez-vous le principe d’installer un nouvel ensemble de magasins au cœur de notre ville, le plus près possible des commerces existants et avec davantage de parkings, pour compléter et renforcer le commerce namurois et l’emploi local ? » – « Etes-vous favorable à l’installation d’un centre commercial à l’emplacement de l’actuelle gare des bus et du square Léopold, sachant que cela entrainera la disparition des arbres de ce square et que cette suppression sera compensée par la création en ville de trois nouveaux parcs publics et la plantation de plusieurs centaines d’arbres et arbustes dans le nord de la Corbeille ? » [6]

Pour ce qui est « d’éviter toute ambiguïté et toute interprétation fallacieuse », tout est question… d’interprétation. Force est en tout cas de constater que les formulations retenues imposent de facto de répondre par un triple « oui » sous peine de se voir accusé de passéisme obtus, d’obstruction de principe et/ou de négativisme partisan. Dans le même esprit, risquer deux « oui » pour commencer puis finir par un « non » engendrerait sans nul doute un procès en inconséquence. La stratégie apparaît donc aussi imparable que machiavélique et le Collectif sait à quoi il s’expose en appelant à cocher trois fois « non ».
Reste à savoir si la manœuvre respecte tant l’esprit que l’objectif premier de la démarche et si elle rendra le résultat de la consultation plus clair et dépourvu de toute ambiguïté… On peut raisonnablement en douter voire carrément penser que ce sera tout le contraire. Mais qu’importe, somme toute, aux yeux de la commune qui pourra se targuer d’avoir entendu la demande citoyenne et se draper dans la légalité de son processus, fut-il bancal.
Alors, chapeau, les artistes : le numéro de passe-passe est brillant !

Il faut apprendre de ses maîtres et j’invite donc tout un chacune et tout une chacun à tirer les leçons utiles de cette démonstration de manipulation élevée au rang d’art.

Partisans des éoliennes, ne laissez plus l’initiative aux opposants qui vous terrasseront avec une question binaire du style : « Etes-vous favorable à l’installation d’un parc éolien au lieu dit Mon bel horizon ? ». Prenez-les de court en revendiquant une consultation populaire sur base de questions permettant « d’éviter toute ambiguïté et toute interprétation fallacieuse ». Surtout, ne jouez pas franc-jeu, n’avancez pas à visage découvert ; avec un peu d’habileté, vous réussirez à faire passer des formulations qui vous permettront ensuite de défendre une chose et son contraire. « Reconnaissez-vous la nécessité de disposer de sources d’énergie nous affranchissant de fournisseurs extérieurs ? » – « Doit-on privilégier les sources d’énergie renouvelables et sans danger ni pour l’homme, ni pour son environnement ? » – « Etes-vous favorable à ce que la commune développe de telles sources d’énergies sur son territoire ?  »
Logiquement, le « oui » ne peut que l’emporter. Mais si le « non » devait néanmoins s’imposer, vous aurez toute latitude pour fustiger et condamner une vision passéiste qui refuse au pays de conquérir son indépendance énergétique et mise sur des énergies limitées potentiellement dangereuses pour l’homme et l’environnement.

Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas transposer cette approche au niveau personnel ?

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Dans 99,9 % des cas, vos questionnements recevront une double approbation et vous serez implicitement couvert pour offrir à votre libido les extras lui permettant de supporter l’ordinaire.
Comment ? C’est immoral ? Mais la morale n’a rien à faire ici. Comme elle n’a rien à faire dans le « Canada Dry » namurois. Il s’agit d’être stratège et pragmatique, pas éthique et intègre.




 
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