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La ministre Galant et la sécurité routière
Alain Geerts  •  15 décembre 2015  •  Sécurité routière

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Que pensez de la récente action de visibilité de la Ministre Galant relative aux Etats Généraux de la sécurité routière ? Son initiative va-t-elle révolutionner les politiques plutôt discrètes et donc insuffisamment efficaces à ce jour en Belgique ? Une lecture critique de son appel et de ses propositions sur un site internet spécialement conçu pour l’initiative laisse perplexe. IEW travaille depuis longtemps, notamment avec l’association Parents d’enfants victimes de la route (PEVR) et ensemble, elles ont fait des propositions concrètes.

"Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. » (Benjamin Franklin, cité par Drieu Godefridi, penseur libéral, en conclusion d’une chronique sur la prolifération des radars notamment aux abords des écoles)

700 morts en 2014 ! 700 de trop. Mais si on parvient à ramener cette hécatombe à 350 (un mort par jour) en 2020, un important objectif sera atteint. La ministre Galant, en charge de la sécurité routière s’interroge : comment y arriver alors que les autorités ont déjà abattu la plupart des cartes ? Et la réponse, lumineuse, ne tarde pas : en faisant appel au bon sens de la population belge  ! En invitant la population à participer au débat. En créant l’adhésion sur les mesures à prendre… Pourquoi ? Notamment parce qu’une telle approche dégage l’autorité publique d’avoir à passer pour une « phallique et castratrice » donneuse de leçon. Et cette approche est d’autant plus légitime, nous explique-t-elle, que ce ne sont ni les autorités - qui ont tout tenté en la matière, ni les infrastructures aujourd’hui en bon état, ni les véhicules de plus en plus sûr qui sont la cause des accidents. Ce sont les usagers eux-même, à 90%…

La ministre, en toute franchise, reconnait s’adonner à cet exercice pour la première fois (ce qui ne veut bien sûr pas dire que ce soit la première fois qu’une telle consultation existe) et estime que « c’est une lourde tâche »… Ce qui ne l’empêche pas d’avoir la pêche et de se prendre à « rêver de lois et de mesures dynamiques à grande portée » !! Comprenne qui pourra !

Un site pour participer

Désireux de répondre à un appel aussi stimulant, je me rend sur le site dédié et en fait le tour avant d’y aller de ma contribution. Il s’agit, en résumé, d’une participation autour de 5 thèmes/questions (Code de la route : comprenez-vous le code de la route ? / Risque de se faire contrôler : une caméra ou la police dans chaque rue ? / Récidivistes : une fois et plus jamais par la suite ? / Technologie : combien payez-vous pour une voiture sûre ? / Accidentologie : étude approfondie sur les accidents : une boîte noire dans chaque voiture ?) à travers 4 questions. Il est demandé, pour le thème que vous avez choisi, soit de participer au sondage (d’accord/pas d’accord), soit de participer en ligne (donner son avis de manière exhaustive), soit de participer à un débat « live » à venir. Souhaitant m’exprimer sur chaque thème, j’ai du remplir 5 X le formulaire joint, ce qui risque d’en décourager plus d’un…

Au terme de la lecture de l’appel du ministre et de la participation à l’enquête (j’hésite encore à m’inscrire à un débat), quelques questions me taraudent.

Est-ce bien sérieux, madame la ministre ?

Tout d’abord : madame la ministre sait-elle que la population belge ne partage pas son avis sur l’urgence d’agir en matière de sécurité routière ? Sait-elle que globalement le Belge estime que tout va bien [1] ? Qu’en grande majorité le belge se refuse à imaginer pour lui-même la souffrance des familles des victimes de la route tout en tolérant qu’elle soit subie par d’autre [2] ? Compte-t-elle commencer son action en faisant le nécessaire pour inverser cette opinion afin que les gens partagent son inquiétude, point de départ indispensable pour agir en la matière ?

La Ministre est-elle sérieuse quand elle affirme que les autorités ont déjà abattu la plupart des cartes ? Sommes-nous un pays à la pointe, qui a pris toutes les mesures en la matière ? N’y a-t-il rien qui soit d’application dans d’autres pays, qui soit porteur de résultats probants et que nous n’ayons appliqué en Belgique ? Nos contrôles routiers sont-ils réellement ce qui se fait de mieux ? Nos sanctions sont elles ce qu’il y a de plus dissuasif ? Nos amendes sont-elles suffisamment élevées ? Pourquoi n’avons nous pas par exemple de permis à points ? Comme le rappelait la Pastèque dans une chronique qui abordait cette question, en Finlande, un dépassement coûte au minimum 400 euros auquel s’ajoute un régime de proportionnalité en vertu duquel le montant réclamé est lié aux revenus du contrevenant. Et le chroniqueur de continuer : « chez nous, on mise sur la bonne volonté, le sens civique de l’automobiliste que l’on va sen-si-bi-li-ser. Quand, là-bas, on se dote de radars permettant non seulement de mesurer les excès de vitesse mais aussi de vérifier le respect des distances de sécurité, le paiement de la taxe de circulation, l’assurance du véhicule et le port des ceintures de sécurité [3], ici, on prend grand soin d’avertir de la présence de radars revendiqués préventifs et non répressifs. Comme si réprimer était une tare, un vice inavouable, une faute impardonnable… Surtout, surtout, ne pas déplaire ; ne pas appuyer là où ça peut faire mal, jamais, en aucune façon. En vertu de quoi, chez nous, l’inaction reste la règle. »

Madame la ministre pense-t-elle sérieusement que le bon sens de la population va mettre un terme à l’hécatombe sur nos routes ? Fut-ce d’ailleurs le cas, n’a-t-elle aucune conscience de ce que devient le bon sens quand un citoyen généralement respectable pénètre dans cet engin fétiche, symbole (aujourd’hui ringard) de liberté, de réussite sociale, de puissance, d’agressivité autorisée, de domination sur les autres modes et se transforme en goujat agressif ? De ce que devient le bon sens quand on est confortablement installé dans un habitacle massif mais cossu, protégeant des agressions extérieures et qu’on a sous le pied plus de 140 chevaux qui ne demandent qu’à s’ébrouer en sprintant à du 180 km/h voire plus (la moyenne des vitesses maximales des voitures neuves vendues en Belgique en 2010 était de 183 km/h) ? Le bon sens d’aujourd’hui est-il, en la matière, fondamentalement différent de celui d’hier ? Les automobilistes d’aujourd’hui sont ils plus aptes à une réelle compassion pour la souffrance des familles des victimes de la route qu’ils ne l’étaient hier ? Madame la ministre a-t-elle eu l’occasion de jeter un oeil aux commentaires « pleins de bon sens » des citoyens automobilistes au bas d’articles osant toucher aux limitations de vitesse sur nos autoroutes par exemple [4] ?

Cette approche de la ministre n’est-elle pas trop imprégnée d’une conception profondément libérale du rôle de l’Etat qui en fait toujours trop ? Conception parfaitement explicitée dans une chronique de Drieu Godefridi, fringuant penseur libéral, qui, s’interrogeant sur la prolifération des radars (dont ceux situés à proximité des écoles), y voit une marque de l’Etat dépeint comme une sorte d’entité démoniaque dont deux objectifs seraient de pomper l’argent des citoyens et d’instaurer un système de contrôle permanent à grand renfort d’électronique [5].

Cette manière choisie par la ministre d’avoir à relever ce défi de la sécurité routière a-t-elle la moindre chance d’aboutir quand ce qui l’effraie le plus est d’être intransigeante sur un volet répressif à étoffer ? Elle me fait penser à ces parents ou ces enseignants, désemparés par les comportements parfaitement répréhensibles de leurs enfants ou de certains de leurs élèves et qui, ne sachant comment mettre un terme à ces agissements, se plongent dans « Parents efficaces » ou « Enseignants efficaces » (il existe aussi Leaders efficaces » !) du psychologue américain Thomas Gordon pour tenter de reprendre la main. Mais une analyse fine de la « méthode Gordon » indique qu’il s’agit de trucs et astuces manipulatoires pour maladroitement tenter de reprendre un pouvoir mis à mal, méthode dont l’efficacité s’avère rapidement proche de zéro…

Des signes prometteurs

Mais ne soyons pas que négatifs ! Parmi les propositions faites sur le site des Etats Généraux de la sécurité routière, objet de toute notre attention, deux propositions indiquent, à nos yeux, la voie à prendre. La première fait référence au système ISA (système d’adaptation intelligente de la vitesse), c’est-à-dire à un système qui freine automatiquement en cas de dépassement de la vitesse autorisée que l’on placerait dans les voitures des récidivistes en matière d’excès de vitesse. Et la seconde fait appel aux nouvelles technologies grâce auxquelles les voitures peuvent contrôler elles-mêmes leur vitesse : la police ne devra plus effectuer de contrôles vitesse, les voitures constatent elles-mêmes les excès de vitesse et l’amende est automatiquement envoyée (un radar permanent, en quelque sorte).
Ces propositions, insuffisantes mais prometteuses, n’invitent-elles pas, in fine, à limiter la vitesse maximale des automobiles pour les faire correspondre aux vitesses autorisées par la loi ? N’invitent-elles pas à réfléchir et agir au niveau de la conception même de nos voitures ? Est-il en effet normal de fabriquer, d’homologuer, de mettre en vente des véhicules toujours plus lourds, toujours plus puissants, dont la vitesse de pointe est de très loin supérieure à la vitesse maximale autorisée sur les routes européennes (à l’exception de quelques kilomètres d’autoroutes allemandes qui semblent n’avoir d’autre raison d’être que de cautionner l’existence de voitures surpuissantes) ? Tous les spécialistes s’accordent sur le fait que ce qui est au coeur du problème est la vitesse combinée à la masse et à la puissance des véhicules « lâchés » sur nos routes.
Pour les experts ayant participé à un classement « voiture citoyenne », les choses sont claires : « Il y a longtemps que nous savons que les dommages produits par un véhicule dépendent de sa vitesse maximale et de sa masse. Le lien est de nature statistique et il est très puissant. Cela ne signifie pas qu’un conducteur respectueux des règles et des autres ne puisse conduire un véhicule inutilement lourd et rapide sans excès de risque, mais que l’ensemble des conducteurs conduisant de tels véhicules sera confronté à un plus grand nombre de situations dans lesquelles leur vitesse excessive dans le contexte où ils se trouvent produira l’accident, le poids excessif de leur véhicule provoquant des dommages importants chez les autres usagers.  » [6] Ignorer ces enseignements, c’est accorder plus d’importance aux intérêts financiers des constructeurs automobiles qu’à la sécurité routière.

Proposition 1 : soutenir fermement l’initiative LISA Car

La première proposition que nous faisons à la Ministre est d’appuyer l’initiative LISA Car (light and safe car). Nouveau concept imaginé par la Fédération Inter-Environnement Wallonie (IEW) et l’association Parents d’enfants victimes de la route (PEVR), la LISA Car est une voiture dont la masse, la puissance, la vitesse de pointe et la conception de la face avant sont optimisés afin de limiter sa dangerosité et ses émissions de CO2.
Promouvoir ce concept revient à adhérer aux principes suivant :

- Deux priorités majeures pour les transports : la diminution de ses émissions de gaz à effet de serre et la diminution du nombre de victimes de la route
- Une nécessité : diminuer la masse, la puissance et la vitesse de pointe des voitures et diminuer « l’agressivité » de leur face avant
- Un concept à promouvoir : la LISA Car - une voiture dont la masse, la puissance, la vitesse de pointe et la conception de la face avant sont optimisés afin de limiter sa dangerosité et ses émissions de CO2
- Un objectif : en 2030, 100 % des voitures neuves vendues en Europe doivent être des LISA cars [7]
- Un impératif : un cadre réglementaire strict pour garantir l’atteinte de cet objectif
- Une revendication politique : la Commission européenne doit se saisir du dossier en toute urgence et proposer un projet législatif établissant le concept de LISA Car et son caractère contraignant
- Une bonne nouvelle : certains véhicules automobiles actuels sont (presque) des LISA Cars
- Un devoir pour tou(te)s : utiliser et/ou promouvoir l’utilisation de ce type de véhicules

Proposition 2 : promouvoir des villes et des villages à 30 km/h et un code de la rue

Lorsque les premières voitures ont été mises en circulation, on leur a rapidement imposé une limitation de 10 km/h, soit à peu près la vitesse d’un cheval au pas. Il semblait évident au XIXe siècle qu’un cheval ne pouvait galoper en rue au risque de contraindre les piétons, largement majoritaires. On a depuis lors laissé les voitures enfreindre cette limite avant de décourager ceux qui roulent trop lentement. Les voiries ont alors toutes été dévolues à la circulation. Or, on peut donner deux fonctions à un espace public : une fonction de transit ou une fonction sociale. Lorsque c’est la première qui prime, on parle de route, mais lorsque la fonction sociale prédomine, on parle plutôt de rue. Réduire la vitesse de circulation est le meilleur outil pour repartager équitablement entre tous les citoyens un espace public trop souvent conçu pour l’automobile. Apaiser villes et villages pour gagner en qualité de vie grâce au passage à 30 km/h, voilà une mesure qui ne peut que participer grandement à l’amélioration de la sécurité routière en milieu urbain et qui initierait un passage aujourd’hui indispensable d’un code de la route à un code de la rue [8].

Cet article doit beaucoup à l’énorme travail de réflexion et d’action relatives à la sécurité routière mené par Pierre Courbe, chargé de missions "mobilité" à IEW.


[2Comme le répète inlassablement Monsieur Claude Got, docteur en médecine, expert en accidentologie et créateur de l’excellent site http://www.securite-routiere.org/, « Il est indéfendable d’avoir limité les vitesses maximales des cyclomoteurs, des poids lourds, des tracteurs, pour des raisons de sécurité et de n’avoir pas adopté la même attitude pour les véhicules légers qui produisent le plus grand nombre de décès […] C’est un échec grave de notre civilisation, un signe de barbarie et d’indifférence à une souffrance que l’on se refuse à imaginer pour soi et dont on tolère qu’elle soit subie par les autres. »

[4nous en avons fait la pénible mais édifiante expérience suite à une interview sur RTL-TVi où l’on prônait de passer de 120 à 110 km/h sur nos autoroute. Voir notre réponse ici : http://www.iew.be/spip.php?article7344

[5Voir la cinglante réponse faite par Pierre Courbe, notre spécialiste en matière de sécurité routière Drieu Godefridi et l’insécurité routière : dogmatisme et indécence.

[7A l’exception des véhicules destinés à des utilisations professionnelles requérant des caractéristiques spécifiques

[8En savoir plus : 30 km/h en ville, un choix génial ! Le dossier d’IEW vous en convainc.(http://www.iew.be/spip.php?article5295)



 
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