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La nourriture low-cost est responsable de l’obésité
Alain Geerts  •  7 mai 2015  •  Alimentation

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L’alerte est sérieuse : l’obésité et le surpoids constituent un fléau qu’il est urgent de combattre. L’OMS le rappelle régulièrement, en s’appuyant sur des données aussi incontestables qu’implacables. Les dernières en date, publiées ce mercredi, prédisent une véritable épidémie d’obésité d’ici à 2030 en Europe. Les causes du développement de ce qui est aujourd’hui considéré comme une pandémie sont relativement bien connues et les mesures préconisées pour y remédier font assez largement consensus auprès des spécialistes. Mais les résistances aux changements sont massives. Si l’appel à la vigilance de chacun concernant la qualité de son alimentation quotidienne et son mode de vie est indispensable et si de stimulantes initiatives citoyennes se développent un peu partout, les résultats resteront insignifiant sans une sérieuse régulation publique des secteurs clés que sont l’industrie alimentaire et agro-chimique. L’avenir est incontestablement à une relocalisation des productions au service d’une alimentation de qualité, indispensable gage d’une amélioration de la santé publique et d’une rémunération correcte des agriculteurs locaux.

Une étude de l’OMS prévoit que la proportion d’obèses devrait augmenter d’ici quinze ans dans la quasi-totalité des pays européens. Et les termes employés sont plutôt inquiétants puisque l’organisation n’hésite pas à évoquer une "épidémie", générant une "crise immense", qui frapperait le vieux continent d’ici à 2030. Selon cette étude, une grande majorité des 53 pays analysés enregistrerait une hausse de la proportion d’obèses et de personnes en surpoids parmi la population adulte. L’Irlande est en tête des statistiques, avec 27,5% des enfants de moins de cinq ans en surpoids ou obèses, devant le Royaume-Uni (23,1%), l’Albanie (22%), la Géorgie (20%), la Bulgarie (19,8%) et l’Espagne (18,4%). Parmi les plus vertueux, on compte la République tchèque (5,5%), la Belgique (7%) et la Suède (8%), tandis que la France (11,4%) figure avec l’Italie (10,2%) dans le milieu du tableau.

Cela n’est pas nouveau, mais devient de plus en plus inquiétant. La FAO a estimé le coût économique d’une alimentation mal équilibrée à "5% du PIB mondial, soit 3.500 milliards de dollars par an ou 500 dollars par personne" du fait de la perte de productivité et des dépenses de santé. L’OMS, enfin, ne cesse de tirer la sonnette d’alarme sur la quantité excessive de sucre consommée tant par les enfants que par les adultes.

Nourriture low cost, un facteur majeur

Un éclairage différent et complémentaire à ces données est apporté par deux chercheurs dont l’étude [1] démontre que le fait que les Américains disposent de la nourriture la moins chère de l’histoire a joué un rôle prépondérant dans le développement de l’obésité. S’intéressant aux facteurs économiques liés à l’épidémie d’obésité au Etats-Unis, les deux scientifiques en sont arrivés à la conclusion que l’item le plus lié à ce trouble serait le faible coût de l’alimentation. Et de fait, en moyenne et par rapport aux revenus disponibles, les Occidentaux dépensent moins pour l’alimentation qu’aucune autre société dans l’histoire ou dans le monde. Par exemple en Belgique, la part du budget des ménages consacrés à l’alimentation en 1978 était de 22,2% mais est aujourd’hui inférieure à 15%.

Que peut-on peut acheter en dépensant toujours moins ? Des produits « premiers prix » qui sont souvent des produits caloriques et glycémiques (produits de boulangeries à base de farines raffinées, plats préparés, sodas…) de très piètre qualité.
(Voir par exemple : La Cour des comptes préoccupée par les produits alimentaires « premiers prix ») ou : Viande : au nom du fric ! ou encore : Viande et antibiotique, Le scandale alimentaire qui s’annonce, ou enfin :La nourriture du futur que nous concocte l’industrie agroalimentaire)

D’après des chercheurs de Harvard, en moyenne, un régime basé sur des aliments sains est de fait plus cher de 1,10 € par jour et par personne. C’est la différence entre un régime de type méditerranéen, riche en fruits, légumes, poissons et noix et un régime bien moins sain, riche en charcuteries, viandes et céréales raffinées. Cette différence peut paraître minime, mais représente tout de même plus ou moins 400 euros par an. Les familles dont les revenus sont faibles sont donc particulièrement concernées, différentes études ayant par ailleurs montré que cette frange de la population rencontre fréquemment des problèmes d’obésité
(voir : L’obésité, une « maladie de civilisation » qui affecte les plus pauvres).
Cette différence correspond aux coûts sociétaux mentionnés plus haut (500 dollars/pers/an, soit 370 euros), ce qui devrait attirer l’attention des autorités publiques…

La Junk food, une drogue…

Consommer de la drogue « dure » ou ingérer de la « Junk Food » (ou malbouffe, soit des aliments essentiellement constitués de « mauvaises graisses » et de sucres rapides (très raffinés) provoqueraient la même dépendance et conduiraient l’une à la toxicomanie et l’autre à l’obésité. C’est ce qu’on mit en évidence Johnson et Kenny, de l’Institut de recherche Scripps à Jupiter, Floride (Californie), qui ont démontré, en se concentrant sur un récepteur particulier du cerveau connu pour jouer un rôle important dans la vulnérabilité à la toxicomanie et à l’obésité - le récepteur D2 qui répond à la dopamine, que la surconsommation d’aliments déclenche la dépendance dans les circuits de récompense du cerveau, entraînant le développement d’une consommation compulsive de nourriture. Les mêmes mécanismes sont communs à l’obésité et la toxicomanie [2].

L’industrie agro-alimentaire, l’obstacle à contourner

Cette nourriture de qualité médiocre - voire pire - est à 100% issue d’une chaîne de production (de la graine à l’assiette en passant par la transformation et le supermarché) entièrement aux mains de quelques sociétés multinationales. Il s’agit essentiellement d’industries chimiques, de sociétés de biotechnologie et de géants du trading. Une dizaine de firmes monopolisent le marché du vivant (les semences), qui est, d’une part, dramatiquement appauvri (75% de la biodiversité cultivée a disparu au cours du 20è siècle) et, par ailleurs, quasi-totalement privatisé ; 4 banques, via leurs activités de trading se partagent 75% du négoce mondial de céréales.
(Voir, pour plus de détails, par exemple : Industrie chimique, sociétés de biotechnologies et géants du trading contrôlent la chaîne alimentaire mondiale, ou Les banques spéculent sur les matières premières et les aliments, L’agrochimie se régale des aléas climatiques et de la spéculation sur les matières premières alimentaires).

Mais, souvent avec la complicité des gouvernements, l’emprise des ces sociétés est très forte, laquelle s’appuie sur un lobbying intense dans tous les secteurs de la société. Il est par exemple édifiant de constater à quel point l’industrie alimentaire, soutenue par les politiques, s’invite dans le système éducatif pour manipuler, dès le plus tendre âge, les futurs consommateurs.
(voir : L’industrie du sucre éduquera la jeunesse française à une alimentation saine et équilibrée !! et Le lobby du sucre ou Sodas à l’école : l’obésité va s’installer durablement !).

En ce qui concerne la Wallonie, nous sommes conscients que le secteur agroalimentaire est le second employeur wallon, que dans le cadre du plan Marshall, le pôle Walagrim a été crée pour renforcer la compétitivité du secteur et que dans les axes stratégiques définis par les industriels, il est fait état d’aliments « santé », de technologie douce, de bio-emballages et de filières durables. Mais quels moyens s’est donné la Wallonie pour vérifier que l’aide qu’elle met à disposition d’un secteur dont on se demande s’il en avait vraiment besoin est utilisée dans un autre objectif que celui d’assurer une sacro-sainte compétitivité ? Quelle inflexion réelle a-t-elle pu donner qui orienterait les pratiques dans le sens des recommandations élémentaires des experts de l’obésité ou du diabète ? Enfin, vu l’importance du secteur, quelles marges de manoeuvre osera-t-elle se donner pour définir des politiques plus fermes qui contraindraient le secteur à bannir des substances ou des pratiques qui favoriseraient des comportements nocifs pour la santé ?

Quelles mesures ? Quelles alternatives ?

Les constats sont là, interpellants. Tous les acteurs concernés sont à même de prendre le problème à bras le corps, mais, nous l’avons souligné, certains sont puissants et par ailleurs, les résistances sont farouches. L’application par nos gouvernements des quelques mesures préconisées par l’ONU pour lutter contre ce fléau seraient un élémentaire premier pas :

- une taxe sur les produits néfastes pour la santé ;
- la réglementation des aliments riches en graisse saturée, en sel et en sucre ;
- la restriction des publicités pour la malbouffe (on ajoutera ici : suppression des distributeurs de soda dans les écoles) ;
- une révision des subventions agricoles peu judicieuses.

Un cran plus loin :
- une modification radicale de notre système agricole en prenant en compte notamment les apports de l’agroécologie (voir aussi : L’agroécologie, une piste pour la Wallonie !, Agriculture et environnement : l’inaction politique creuse le fossé ! mais également « Agroécologie et droit à l’alimentation »),
- un soutien sans faille à la souveraineté alimentaire ;
- le développement de politique qui favorise la réappropriation par les citoyens du système alimentaire à l’échelle locale, notamment grâce au développement de filières courtes.
- …

La fédération Inter-Environnement Wallonie s’est récemment penchée sur cette question et a réalisé une position : Repenser notre agriculture et notre alimentation. Elle gère par ailleurs le RAWAD (Réseau des acteurs wallons pour une alimentation durable) qui est un réseau d’acteurs impliqués dans l’alimentation durable. Plusieurs groupes de travail thématiques explorent différents aspects de l’alimentation durable : relocalisation des protéines pour le bétail, accessibilité sociale à l’alimentation, circuits courts, marchés publics,... Citons aussi la mise sur pieds à l’initiative des ministres Nollet et Marcourt du centre de référence Circuits-courts qui pourrait jouer un rôle intéressant dans la promotion d’une alimentation durable.

Enfin, c’est important de le souligner, il existe de nombreuses initiatives associatives et citoyennes locales qui s’inscrivent pleinement dans la véritable révolution nécessaire dans ce domaine. C’est extrêmement encourageant, mais, si nous voulons bien être lucides, tout-à-fait insuffisant. Car…

Car il reste à vaincre l’inertie du système actuel dont la force doit être mesurée à l’aune de l’ampleur des dégâts occasionnés... aujourd’hui « acceptés » par la grande majorité comme une simple fatalité. Nos futurs gouvernements prendront-ils conscience de l’enjeu de santé publique qu’il y a là ? S’ils sont au service de l’intérêt général, ils le doivent ! Et en conséquence oseront-ils inscrire dans leurs déclarations de politique générale des mesures adaptées ? Sauront-t-ils saisir l’opportunité d’à la fois promouvoir des politiques qui combinent une amélioration de la santé des citoyens et la création d’emplois locaux durables ? Oseront-ils mettre de réelles limites aux industries agro-chimiques et alimentaires en lieu et place de lénifiantes chartes sur les bonnes pratiques ? Ou doit-on résolument abandonner la piste d’une régulation possible par les gouvernements et lancer toutes nos forces dans les initiatives de la société civile ? L’absence probable aux affaires du parti qui a le plus développé une vraie approche systémique de ces questions d’alimentation et d’agriculture n’est pas sans susciter une certaine inquiétude. Mais ce peut aussi être l’occasion pour les autres de saisir la balle !


[1Publiée dans CA : A Cancer Journal for Clinicians

[2Sources : Eurekalert (AAAS The science Society) "Addiction-Like Reward Dysfunction and Compulsive Eating in Obese Rats : Role for Dopamine D2 Receptors” , Science News- Paul Johnson et Paul Kenny. "Society for Neuroscience Program." "Neuroscience 2009 ’Conference. Octobre 17-21,2009. Chicago.



 
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