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Le risque nucléaire, une question de société, pas d’experts !
Noé Lecocq  •  12 mai 2011  •  Nucléaire

Comprendre le risque

La gestion de tout risque implique deux approches. La première, celle de la prévention, consiste à faire en sorte que le risque ait la plus faible probabilité possible de se produire. Contrôles, normes de sûreté et mesures de précaution sont les outils dont on parle le plus fréquemment. La seconde, c’est l’anticipation des conséquences du risque s’il se réalise malgré tout, pour en réduire la portée. Assurances, fond des calamités, plans d’urgence ou de crise, font partie de cette seconde approche.

Une définition scientifique du risque a été avancée dès 1738 par Daniel Bernoulli. Le risque associé à un évènement (un pari joué à pile ou face, par exemple), c’est le produit de deux facteurs : la probabilité qu’il se produise (une chance sur deux dans notre exemple) et les conséquences de sa réalisation (je perds les 5 euros que j’ai misé).

risque = probabilité x conséquences

Cette définition fait bien ressortir les deux aspects de la gestion d’un risque : il faut réduire la probabilité et anticiper les conséquences.

Pour savoir s’il est pertinent ou non de prendre un risque, il faut, autant que faire se peut, avoir à disposition toutes les informations relatives à sa probabilité d’occurrence et à ses conséquences possibles.

Dans certaines situations, l’évaluation du risque est particulièrement incertaine. Notamment celles qui combinent une faible probabilité d’occurrence avec des conséquences extrêmes, en particulier lorsque ces deux facteurs ne sont pas connus de manière précise.

Dans le cas de l’énergie nucléaire, avoir un débat démocratique sur le risque implique une transparence totale sur les probabilités et les conséquences possibles d’un accident chez nous. Parler ouvertement du risque, ce n’est pas faire preuve de catastrophisme ou de sensationnalisme, c’est tout simplement faire preuve de responsabilité démocratique.

« Où le pire pourrait arriver ». Cette carte, publiée sur le site de la revue scientifique Nature montre le risque lié au facteur population pour les centrales européennes : les zones les plus peuplées présentent un risque plus important, car les conséquences d’un accident nucléaire y sont plus graves.

Que coûte une catastrophe nucléaire ?

Il est extrêmement difficile d’avoir une évaluation précise du risque nucléaire, tant au niveau de la probabilité d’occurrence d’une catastrophe que de ses conséquences possibles. Même pour les catastrophes passées, l’évaluation des conséquences comporte souvent de nombreuses zones d’ombre. Il est toutefois possible de rassembler quelques chiffres.

Pour Tchernobyl, dont les rejets radioactifs furent équivalent à ceux de 200 bombes de type Hiroshima, les estimations du nombre de victimes varient de manière extrême : de 46 décès « prouvés » selon certaines sources, jusqu’à 100.000 personnes décédées entre 1986 et 2005 en Ukraine, Biélorussie et Russie [1].

Ce qui est certain, par contre, c’est que 25 ans après la catastrophe, sa gestion est encore fort coûteuse : l’Ukraine est actuellement à la recherche de 1,5 milliards d’euros pour construire un nouveau sarcophage en béton sur le réacteur accidenté, l’ancien n’étant plus étanche. L’Agence Internationale à l’Energie Atomique estime à « des centaines de milliards » les conséquences financières de la catastrophe. Et la Biélorussie, voisine de l’Ukraine, estime ses propres pertes à 235 milliards de dollars [2].

De plus, une zone d’interdiction de 30 km autour de la centrale est toujours en vigueur, mais de nombreuses autres zones plus éloignées sont toujours interdites ou soumises à contrôles pour tenir compte de la dissémination de la radioactivité [3]. C’est ainsi qu’il a été révélé, 20 ans après la catastrophe, que 375 fermes de Grande-Bretagne sont toujours contaminées suite au passage du nuage radioactif de Tchernobyl et soumises à des mesures de restrictions, alors qu’elle sont situées à plus de 2400 km du réacteur [4].

En ce qui concerne Fukushima, l’autre catastrophe de niveau 7, il est trop tôt pour dire quelle quantité de matière radioactive a été libérée, quelle sera sa dissémination, ainsi que pour dresser un bilan humain. La sécurisation du site pour éviter de nouvelles fuites radioactives prendra encore plusieurs mois.

Les analystes de Bank of America et Merrill Lynch ont récemment estimé à 130 milliards de dollars les demandes d’indemnités auxquelles pourrait devoir faire face Tepco, la compagnie exploitant la centrale. Mais la responsabilité financière de cette dernière pourrait être limitée à 45 milliards de dollars, le gouvernement japonais devra donc intervenir [5].

Le rayon de la zone interdite a été fixée à 20 km par les autorités japonaises et a été élargi à 30 km. Les Etats-Unis, déconseillent, eux, d’approcher à moins de 80 km de la centrale.

S’il y a, malheureusement, des précédents qui permettent de se faire une idée des conséquences d’une catastrophe nucléaire, prédire la probabilité qu’une nouvelle catastrophe se produise est tout simplement impossible, y compris pour ceux qui en ont la gestion. Convaincus de l’efficacité de leurs dispositifs de sécurité, les exploitants répètent que les centrales sont sûres. « Il est impossible qu’un accident comme celui de Tchernobyl se produise dans nos centrales occidentales » affirmait récemment le Forum Nucléaire. Au Japon, le niveau de confiance était pareillement élevé : « Avant la catastrophe, les gens de Tepco, la compagnie d’électricité, nous répétaient toujours qu’il n’y avait pas de problème de sécurité » se souvient Katsuya Ogura, habitant évacué de la préfecture de Fukushima, ajoutant que « des visites de la centrale étaient organisées pour les élèves des écoles »  [6].

Ce qu’on peut dire, c’est que sur un peu plus de quarante années au cours desquelles plus de 400 réacteurs civils ont été mis en service, deux catastrophes de niveau 7 ont eu lieu, ainsi que de nombreux accidents graves. La liste (non-exhaustive) des accidents nucléaires montre qu’ils ont lieu dans tous les pays nucléarisés et qu’il n’y a pas de diminution de leur occurrence ni de leur gravité. La multiplication des mesures de sécurité ne semble pas pouvoir endiguer le vieillissement d’un nombre croissant de réacteurs.

Comme le répètent les spécialistes de la sûreté nucléaire, le risque zéro n’existe pas. Du moins pas tant que les centrales ne sont pas définitivement fermées et démantelées. Et même alors, les nations qui ont fait à un moment donné le choix du nucléaire devront gérer pendant des générations l’épineux et coûteux problème des déchets.

Le scénario belge

Depuis la catastrophe de Fukushima, il a été décidé de mieux évaluer la probabilité d’une défaillance des centrales belges et européennes. Les « stress tests » permettrons peut-être d’avoir une idée plus précise de la probabilité qu’un accident se produise chez nous, même si certains facteurs telles que l’erreur humaine (à l’origine de Tchernobyl) ou la menace terroriste resteront difficiles à appréhender. Aujourd’hui, aucun expert n’est en mesure de chiffrer la probabilité qu’un accident de niveau 7 ait lieu dans les mois ou les années qui viennent.

En ce qui concerne la gestion d’une possible catastrophe, un certain nombre de mesures ont été prises dans notre pays. Un plan d’urgence nucléaire [7], avec zone d’évacuation de 10 km autour des centrales existe, une information a été réalisée pour la population se trouvant dans un rayon de 20 km, avec la possibilité de recevoir des comprimés d’iode et le site internet risquenucleaire.be a été mis en place.

En cas d’accident, la responsabilité financière de l’opérateur – Electrabel – a été historiquement limitée à 300 millions d’euros par site. Ensuite, l’Etat belge s’est engagé à prendre en charge jusqu’à 500 millions d’euros de dommages. Par ailleurs, le fond alimenté par la Convention de Paris (réunissant des états utilisateurs de l’énergie nucléaire) peut intervenir jusqu’à 300 millions d’euros supplémentaires. Au total, nos installations nucléaires sont donc actuellement « assurées » pour des dommages allant jusqu’à 1,1 milliard d’euros. Cette somme correspond à moins de 1% du coût d’une catastrophe nucléaire majeure... [8]

L’insuffisance de ce montant n’a rien d’étonnant. Le marché lui-même estime que le risque nucléaire n’est pas gérable, puisque aucune compagnie d’assurance n’accepte de le couvrir au-delà de montants symboliques.

Ce problème a récemment fait l’objet d’une discussion à la Chambre, au cours de laquelle le ministre compétent a cité, parmi les mesures qui pourraient être prises, la levée de toute limitation de la responsabilité de l’exploitant, comme c’est déjà le cas en Allemagne et en Suisse. Nous ne pouvons que l’encourager à aller dans ce sens, tout en s’assurant que l’exploitant ait constitué des réserves conséquentes pour être effectivement à même de faire face en cas de besoin.

C’est d’autant plus nécessaire que l’industrie fait régulièrement preuve de stratégies d’évitement de ses responsabilités. Ce fût le cas hier avec Total, lors du naufrage du pétrolier Erika, c’est aussi le cas aujourd’hui à Fukushima. Le patron de la Fédération des Entreprises du Japon affirme que c’est à l’Etat qu’il revient d’indemniser les riverains de Fukushima, et non à l’exploitant de la centrale, car il s’agit d’une catastrophe « inimaginable » et que « la centrale a été construite et gérée sur base des normes établies par l’Etat »  [9].

Les zones pour lesquelles des pastilles d’iodes sont mises à disposition de la population en Belgique. Toutes les communes situées dans un rayon de 20 km (cercles bleus) autour des sites présentant un risque nucléaire sont concernées. En vert, la zone située dans un rayon de 80 km autour de la centrale de Tihange correspond au rayon d’évacuation recommandé par les Etats-Unis autour de la centrale de Fukushima.

Contrairement à Tchernobyl ou à Fukushima, les centrales belges sont directement insérées dans des zones extrêmement peuplées. Les conséquences d’un accident de même niveau que ces deux exemples seraient donc probablement bien plus importantes chez nous. Pour la Wallonie, une catastrophe à Tihange pourrait signifier la perte d’une partie importante de son territoire et de son activité économique. La totalité du PIB wallon (74 milliards d’euros en 2006) serait probablement très loin de suffire à prendre en charge les coûts d’une catastrophe similaire à celle de Fukushima.

Sans être alarmiste – la probabilité qu’un tel scénario se produise est vraisemblablement fort faible – il faut pouvoir regarder ces enjeux en face.

Que nous apporte le nucléaire ? Quelle est la mise que nous pouvons perdre en contrepartie ? Telles sont les questions auxquelles nous renvoient les catastrophes de Tchernobyl, il y a 25 ans, et de Fukushima aujourd’hui. N’abandonnons pas le débat sur ce qui est une véritable question de société aux seuls experts et spécialistes. Leur rôle n’est pas de décider de ce qui est bon pour nous, mais de nous informer des enjeux de manière complète et transparente, y compris sur les limites de leur connaissance. Au final, les éléments essentiels pour choisir peuvent et doivent être pesés par tous les citoyens.

Extrait de nIEWs 92, (12 au 26 mai 2011),

la Lettre d’information de la Fédération.

Découvrez les autres articles en cliquant ici.


[2Chernobyl’s Legacy, rapport de l’AIEA, 2006. Voir aussi : La catastrophe nucléaire de Tchernobyl, 20 ans après, La documentation française, 2006

[4Chernobyl : A poisonous legacy, The Independent, 2006.

[5Fukushima va changer le monde, L’Echo, 2011.

[6Japon : les naufragés de Fukushima, L’Express, 2011.

[7mis en ½uvre le 28 août 2008 suite à des fuites radioactives à l’Institut des Radioéléments de Fleurus consécutives à un transfert d’éléments radioactifs entre cuves qui se serait mal déroulé trois jours plus tôt.

[8et elle ne suffirait même pas à couvrir les dommages d’une catastrophe industrielle « classique » de grande ampleur, comme celle de l’usine AZF à Toulouse en 2001 – plus de 1,5 milliards d’euros –, ou la marée noire de 2010 dans le Golfe du Mexique qui coûta à BP 20 milliards de dollars.



 
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