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Les travaux insensés ne sont pas toujours ceux qu’on croit
Benjamin Assouad  •  19 novembre 2010  •  Infrastructures mobilité  •  Aménagement du territoire

Avec les questions d’architecture et d’urbanisme, il est facile de piquer au vif. Pas besoin de « chocs des mots », le « poids des photos » souvent suffit.

Fin des années 1980, Jean-Claude Defossé présentait à la RTBF une émission qui allait faire date : « les grands travaux inutiles ». Ces investigations ont mis en lumière des projets frisant l’absurde. Dans cette émission, des projets publics étaient clairement mis à mal dès lors qu’ils étaient qualifiés d’« inutiles ». Si le titre de l’émission était accrocheur, il n’en était pour autant pas moins trompeur. Car inutiles, tous ces travaux ne l’étaient pas. En réalité, c’est davantage le rapport coût-bénéfice (selon l’expression coutumière « tout ça pour ça ! ») qui pouvait paraître insensés.

Il serait erroné de confondre utilité et sens. L’utilité est éminemment subjective. Toute infrastructure, aussi destructrice et inesthétique soit-elle, présente à un certain niveau une utilité. Comme l’atteste la photo ci-dessus, une infrastructure routière pourtant très urbicide permettra le cas échéant de fluidifier le trafic en milieu urbain. De grands travaux inutiles, il ne saurait donc vraiment être question.


Un échangeur autoroutier, Los Angeles, Etats-Unis

Le sens, quant à lui, c’est ce qui procure la raison d’être, le bien fondé de quelque chose. La notion est plus globale. Elle renvoie à la nécessité pour un projet de s’intégrer dans son environnement et de faire corps avec la société. Si ce n’est pas le cas, cela choque, et ceci d’autant plus, quand cela hypothèque l’avenir d’un territoire, et que cela mobilise des moyens publics.

Il y aura toujours des travaux insensés

Le caractère insensé de certains projets que la presse a incriminés ces dernières années est en de nombreux points contestable. En effet, ce n’est pas toujours parce que la finalité poursuivie par certains projets paraît insensée que les responsables politiques, qui en sont à l’origine, sont à blâmer.

Les vérités d’aujourd’hui ne sont pas celles de demain

Un projet réalisé jadis peut sembler insensé en raison de sa conception décalée par rapport à ce qui est admis aujourd’hui. En urbanisme, tout comme dans d’autres domaines, les théories plébiscitées en leurs temps, pourraient apparaître insensées de nos jours.

Pendant des années, on tente de trouver un consensus quant à la manière dont il faut appréhender le territoire, la ville, la mobilité… C’est ainsi pense-t-on que le plus haut degré de satisfaction globale pourra être atteint. Et puis, les années passent, les sensibilités évoluent et les aspirations changent, bousculent le consensus mis en place et amènent une autre théorie.

Dans les années 1960, l’idée de moderniser les centres des grandes villes en voulant les rendre plus fonctionnels ne dérangeait pas grand monde. Y construire des immeubles de bureaux plus hauts les uns que les autres, et aménager des autoroutes à grands gabarits pour rendre ces centres urbains accessibles à la population rurale avoisinante coulait de source. Pourtant aujourd’hui, bien peu d’aménagistes ne promouvraient telle quelle cette vision.


L’archétype du projet fonctionnaliste, le projet Manhattan établi dans les années 1960 pour le nord de Bruxelles

Toute mode se démode

La mode participe à la dynamique créative et occupe une place importante en architecture et en urbanisme. Beaucoup de constructions d’antan peuvent apparaître un tantinet dépassées voire insensées de nos jours.

Les aléas de la conjoncture économique

Des projets réalisés naguère peuvent perdre tout sens aujourd’hui en raison de l’évolution économique. Un lieu qui polarisait des activités économiques peut, en raison d’une situation nouvelle, évoluer en un lieu qui n’attire plus en rien. Dans ce contexte les travaux réalisés il y a quelques décennies pourront paraître vite insensés.

Le tramway de Charleroi direction Anderlues constitue un bon exemple. Cette ligne qui semblait, à raison, prioritaire dans les années 1960 semble aujourd’hui à beaucoup d’égards absurde. Les trams y circulent, s’arrêtant dans des stations aménagées à grands frais alors que l’affluence des passagers y est très relative, pour ne pas dire insignifiante. C’est le cas de la station Providence qui ne donne accès qu’à d’immenses sites industriels qui n’emploient plus les dizaines de milliers d’ouvriers d’alors.

Les budgets des travaux publics trop souvent rognés

Un des drames que peut connaître un bon projet, c’est que sa concrétisation et sa réalisation finales ne soient pas de la même qualité que sa conception. Un bon projet pourra devenir rapidement, dans les faits, un échec urbanistique en raison des aménagements inopportuns dont il a fait l’objet en raison des contraintes budgétaires.

Tous les travaux insensés ne sont pas acceptables

La prudence est donc de mise vis-à-vis de certains projets qui nous semblent aujourd’hui insensés. En effet, ces projets ont pu perdre tout sens pour des raisons contre lesquelles on ne peut rien, et à propos desquelles personne n’est à blâmer.

Ceci étant, tous les projets insensés ne sont pas inévitables. En effet, beaucoup d’entre eux sont le résultat de politiques urbanistiques ou de positionnements politiques peu judicieux.

La nécessité de mener une politique transversale

Souvent ce qui manque dans un projet, c’est la vision transversale. Bien des projets deviennent insensés parce qu’ils ne font que traduire une compétence politique spécifique : la santé, le logement, la culture… Or, tout projet doit être appréhendé de manière transversale. Face à un problème de mobilité par exemple, il faudra penser aménagement du territoire, environnement, qualité de vie, pollution…

Une autoroute urbaine très efficace, qui traverse au mépris du patrimoine le centre ancien de Stockholm, Suède

Une planification urbanistique d’ensemble

Qui dit coordination suppose une planification. L’aménagement du territoire se caractérise entre autres par le fait qu’il inscrit spatialement les options politiques qu’une collectivité se donne. Planifier son développement, c’est envisager les interventions publiques sur un long-terme, et s’offrir le droit de refuser ou de faire évoluer des projets privés, ceci pour éviter l’insensé.

Qu’ils aient valeur contraignante – comme les plans communaux d’aménagement – ou valeur d’orientation – comme les schémas de structure communaux –, les autorités publiques auront tout intérêt à aller puiser dans la riche boîte à outils wallonne pour éviter au maximum la réalisation de travaux insensés. Ces documents ont d’autant plus d’intérêt qu’ils sont élaborés à l’aune d’un bilan global de leurs impacts potentiels sur l’environnement. C’est ce qu’a introduit la directive 2001/42/CE sur l’étude des incidences des plans et programmes. Depuis, tout nouveau plan communal d’aménagement devra, par exemple, donner lieu à la réalisation d’un rapport d’incidences sur l’environnement.

En matière commerciale, la planification peut par exemple permettre d’éviter la multiplication de boîtes à chaussures en bords de nationales dont les dommages urbanistiques et paysagers sur le long terme sont très importants. Rapidement, ces développements, quand ils sont trop nombreux et trop proches, éprouvent des difficultés, et mettent la clé sous la porte. La route de Longwy dans le sud Luxembourg est en ce sens un bien triste exemple.

Des niveaux institutionnels qui collaborent

L’absence de coordination entre collectivités voisines est parfois la cause de projets insensés. Ne pas dialoguer entre institutions peut ainsi aboutir, sans qu’il y ait envie de mal faire, à des situations grotesques.

L’absence de dialogue est parfois volontairement pratiquée. En effet, les collectivités voisines vivent souvent dans un climat concurrentiel acharné, leurs responsables politiques tentant de faire de leur collectivité celle qui est la plus attractive.

Des ambitions politiques décalées par rapport aux comportements des gens

Les projets insensés peuvent résulter d’une vision différente entre les décideurs politiques et la population. Des grands travaux visant à l’adoption de meilleurs comportements sociaux pourront parfois s’avérer décevants dès lors que le projet une fois réalisé n’atteint pas les changements de comportements escomptés. A titre d’exemple, la création d’une ligne de tram ou d’une piste cyclable peut constituer un échec partiel car sous-utilisée par une population continuant à lui préférer la voiture.

Par conséquent les autorités politiques ne doivent pas se contenter de diversifier le potentiel de solutions à la disposition de la population, elles doivent également se doter d’une politique ambitieuse pour tantôt inciter les individus (« la carotte »), mais aussi tantôt les contraindre (« le bâton »), à adopter des comportements plus bénéfiques pour la société. Dans le cas des aménagements liés au tram ou aux pistes cyclables, ce pourrait être d’assortir l’usage du vélo ou du tram à des incitants (primes), et à des contraintes à l’utilisation de la voiture (péages, diminution du nombre de bandes pour voitures).

Le danger de vouloir marquer l’histoire

Beaucoup de projets insensés ont été réalisés par la volonté de responsables politiques de marquer l’histoire. Dans ce contexte, la tentation d’utiliser le levier urbanistique est forte. En effet, quoi de plus visible et pérenne qu’une réalisation architecturale ? Créer sous son mandat une telle ½uvre permettra que son nom y demeure longtemps associé. Tant pis si elle n’a aucun sens.

Le risque de prétendre à la modernité

Quand on veut entrer dans l’histoire, on le fait souvent avec la volonté d’être « moderne ». Pour ce faire, un responsable politique sera prêt à consentir n’importe quelle aberration fonctionnelle ou esthétique. Est-ce la volonté de bien présenter dans une approche de marketing territorial ? Toujours est-il que cette attitude permet les travaux les plus insensés. A observer l’actualité, on prend conscience qu’on est plus que jamais dans cette perspective : projet de tour des Finances à Liège, projet de gare Calatrava à Mons.

Benjamin Assouad




 
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