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LISA Car, pour moraliser le marché automobile et les comportements au volant.
Pierre Courbe  •  17 mai 2018  •  Mobilité

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L’accroissement des performances dynamiques des voitures (notamment l’augmentation du rapport puissance/poids – voir nIEWs 223 induit chez nombre de conducteurs des comportements contraires aux règles de prudence élémentaire : il est très difficile de résister à la tentation d’utiliser le potentiel de puissance du véhicule que l’on conduit. De tels comportements renforcent l’insécurité routière et accroissent les émissions du trafic routier (bruit, polluants atmosphériques et gaz à effet de serre).

En 2002, deux chercheurs du département de psychologie de l’université de Reading (UK) publiaient les résultats de trois études (l’une menée sur base d’observations du trafic et les deux autres sur base de questionnaires). Les résultats indiquaient clairement que les mécanismes sous-jacents aux relations entre les performances du véhicule et la prise de risque « sont bidirectionnels ; ainsi, alors que les conducteurs qui prennent plus de risques choisissent des voitures plus rapides, les performances du véhicule influent également sur la prise de risque par les conducteurs. » [1]

Les études les plus récentes confirment ces conclusions et, pour certaines, établissent même un lien entre la marque et/ou le modèle de voiture conduite et le comportement au volant.

Mon amende.be

Le site monamende.be (https://www.monamende.be) permet de calculer le montant de l’amende sanctionnant un non-respect du code de la route pour différentes catégories d’infraction (vitesse, alcool, feu rouge, drogue, délit de fuite). On y trouve également de précieuses indications sur le profil des auteurs d’infractions routières en Belgique. Les chiffres sont basés sur 58.667 questionnaires complétés par les utilisateurs du site [2] et sont actualisés en continu.

Les statistiques récoltées permettent d’apprécier, en fonction de plusieurs critères, combien de Belges :

  • adapteront leur comportement de conduite après avoir découvert leur amende ;
  • estiment suffisamment sévères les sanctions actuelles pour les infractions routières ;
  • estiment que la sanction est équitable par rapport à l’infraction commise.

Le tableau 1 met ces attitudes en relation avec le « standing » du véhicule que l’on conduit. Trois types de marques ont été définis :

  • Marques de luxe : Aston Martin, Bentley, Ferrari, Porsche, Lotus, Maserati, McLaren, Rolls-Royce, Tesla, Lamborghini
  • Marques Premium : BMW, Mercedes, Audi, Mini, Volvo, Jaguar, Land Rover, Infinity, Lexus
  • Autres marques : Honda, Lancia, Dacia, Renault, Citroën, etc.

Tableau 1 : perception des personnes ayant dû payer une amende sanctionnant un non-respect du code de la route en fonction du « standing » du véhicule conduit. Entre parenthèses : nombre de personnes concernées. Source : www.monamende.be (consulté le 14/05/2018)

Seuls 46 % des conducteurs de marque de luxe déclarent qu’ils adapteront leur comportement de conduite du fait de la sanction encourue alors qu’ils sont 83% parmi les conducteurs des marques « autres » à être dans les mêmes dispositions d’esprit. Entre autres facteurs explicatifs à cette différence d’attitude, pointons :

  • le caractère dissuasif du montant de l’amende, beaucoup moins efficace sur les personnes qui ont des moyens financiers importants, ce que semblent confirmer les réponses à la deuxième question (les conducteurs de voitures « de luxe » sont moins nombreux à trouver la sanction suffisamment sévère) ;
  • un certain sentiment d’impunité que peuvent ressentir celles et ceux dont les moyens financiers leur permettent d’acquérir des véhicules coûteux, leur conférant le sentiment d’appartenir à une « élite » à laquelle les règles du code de la route ne peuvent s’appliquer ;
  • la perte de la sensation de vitesse induite par le confort du véhicule et la confiance aveugle dans les aides à la conduite dont celui-ci est équipé [3].

Les Wallons et la vitesse

Du 15 au 25 janvier 2016, l’Agence Wallonne pour la Sécurité Routière (AWSR) menait une enquête en ligne auprès de 1.007 conducteurs wallons [4] .

Cette enquête apporte la preuve qu’il existe un lien statistiquement significatif entre la puissance de la voiture, le mode d’acquisition de celle-ci (privée ou « de société ») et les comportements avoués en termes de respect des limitations de vitesse (figure 1). Les conducteurs de voitures de 101 chevaux (75 kW) et moins avouent un meilleur respect des limitations que ceux roulant avec une voiture plus puissante. Les utilisateurs de voitures de société ont également tendance à moins respecter les limitations de vitesse que ceux qui utilisent leur propre véhicule.

Figure 1 : respect avoué des vitesses en fonction de la puissance et du mode d’acquisition des voitures. Source : AWSR

Assurances au Royaume-Uni

Le 18 novembre 2015, le Telegraph titrait « C’est officiel : selon les assureurs, les conducteurs de voitures de luxe causent plus d’accidents » [5].

11,3 millions de demandes de calcul de primes d’assurance qui ont été déposées sur le site MoneySuperMarket [6] entre juillet 2014 à juin 2015 ont été analysées par les gestionnaires du site. Entre autres renseignements, les personnes qui introduisent une demande de simulation de leur prime d’assurance doivent déclarer le nombre d’accidents « en faute » dans lesquels elles ont été impliquées. Cette donnée a été croisée avec la marque du véhicule conduit. Un classement des marques peut alors être établi sur base du nombre d’accidents déclarés pour 1000 conducteurs :

  • les 5 marques présentant les scores les plus faibles (donc, les marques pour lesquelles le nombre d’accidents en faute est le plus bas) sont : Smart (78,6), Fiat (79.4), Subaru (79.7), Peugeot (83.2) et Renault (85.8) ;
  • le nombre d’accidents en faute est le plus élevé pour les 5 marques suivantes : Lexus (111), Land Rover (110.1), Kia (109.2), Volvo (107.9) et Audi (105.2).

Selon cette étude, les conducteurs de Smart sont donc les plus sûrs sur les routes du Royaume-Uni, et les moins sûrs ceux qui conduisent des Audi.

Le 10 août 2016, le site Auto Express [7] relayait une autre étude listant les voitures les plus susceptibles d’excéder les limites de vitesse.

La compagnie d’assurance Admiral a analysé les données relatives à 300.000 assurés ayant conclu un contrat « black box ». Dans ce type de contrat, les voitures sont équipées d’une « boîte noire » qui enregistre divers paramètres (vitesse, accélérations, freinages) sur base desquels est calculé un « profil de risque ». Les conducteurs les plus prudents se voient attribuer une ristourne sur le montant de la prime d’assurance. Les données sont ici plus précises, Admiral ayant identifié les modèles de voiture dont les conducteurs roulent le plus rapidement :

  • en haut de la liste, on trouve la Bentley Continental (dont la puissance lui permet de passer de 0 à 100 km/h en 5 secondes), suivie de l’Audi Q5, la BMW série 4 420d, la BMW M135i et l’Audi A5 ;
  • au bas de la liste, les véhicules dont les conducteurs respectent le mieux les limitations de vitesse : la Seat Mii (0 à 100 km/h en 14,4 sec), la Fiat Seicento, la Hyundai Amica, la Daewoo Kalos et la Honda HR-V.

Toujours au Royaume-Uni, National Tyres and Auto Cares publiait en février 2017 un article intitulé « Les conducteurs de Jaguar précèdent ceux de BMW dans le classement des pires conducteurs du Royaume » [8]. Les résultats du sondage réalisé par cette société auprès de 2.000 conducteurs britanniques semblent indiquer une relation entre le « standing » du véhicule et les comportements inciviques de la personne qui le conduit. Ainsi, 85% des conducteurs de Jaguar interrogés admettaient dépasser les limites de vitesses, 71% régulièrement omettre d’utiliser les clignoteurs et 50% brûler les feux rouges. Les conducteurs de BMW n’étaient pas en reste et étaient les premiers à jeter des déchets par la fenêtre et les deuxièmes à monopoliser la bande du milieu sur autoroute. Cette enquête semble confirmer notre hypothèse du sentiment d’impunité que peuvent ressentir certains conducteurs de voitures dites « de prestige ».

Moraliser le marché automobile

Il serait tout à la fois injuste et ridicule d’adopter une approche manichéenne et de déclarer que «  tous les conducteurs de [marque de prestige] roulent comme des frappés ». Mais il serait tout aussi ridicule de nier les enseignements des études précitées, dont l’un des principaux sonne comme une évidence : les caractéristiques du véhicule (capacités d’accélération, confort, équipements du véhicule – mais aussi « image » associée à celui-ci) influencent les comportements du conducteur.
Les citoyens en sont conscients. Dans l’enquête menée par l’AWSR en 2016, 73,8% des conducteurs interrogés étaient d’accord avec l’affirmation suivante : « certaines voitures poussent à rouler trop vite car elles sont trop puissantes » et 59% étaient d’accord pour dire que « les constructeurs qui vendent des voitures très puissantes ont une part de responsabilité dans l’insécurité routière » [9].

Ce ne sont pas tant les personnes prises au piège (aux pièges) du marché automobile qui sont à blâmer que les constructeurs qui les poussent à acheter des véhicules inutilement lourds, puissants et rapides et que notre système économique qui ne laisse pas d’autre choix auxdits constructeurs que de s’engager toujours plus avant dans ces logiques mortifères, seules à même d’assurer leur croissance (et donc leur survie) économique.

Il appartient aux citoyens d’adopter des comportements moraux – en l’occurrence en optant (dès lors qu’ils se déplacent en voiture) pour des véhicules modestes, en adéquation avec leurs besoins réels de mobilité et dont les incidences sur la sécurité routière et l’environnement sont limitées. Mais il est illusoire de considérer que les citoyens, exposés à une pression publicitaire constante les pressant d’acheter des véhicules lourds, puissants, suréquipés, vont parvenir à résister à cette pression et à infléchir significativement l’évolution du marché automobile. Celui-ci n’étant actuellement guidé dans ses grandes orientations que par des logiques purement économiques, il est nécessaire de le « moraliser ». Tâche qui incombe aux pouvoirs publics, comme le souligne la charte LISA Car.


[1HORSWILL M. S., COSTER M. E. 2002. The effect of vehicle characteristics on drivers’ risk-taking behaviour. Ergonomics, 45:2, p. 102.

[2Chiffres au 14 mai 2018

[3SULLIVAN J., FLANNAGAN M., PRADHAN A., BAO S. 2016. Literature review of behavioral adaptations to advanced driver assistance systems. Washington : The University of Michigan Transportation Research Institute.

[4RIGUELLE F. 2016. Ce que pensent les Wallons de la vitesse – Enquête d’opinion auprès des conducteurs de voiture. Namur : Agence wallonne pour la Sécurité routière.

[9RIGUELLE, 2016, p. 59



 
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