La Fédération
 
Opinions
 
Actualité
 
Actions !
 
Campagnes
Mobilité
 
Aménagement du territoire
 
Energie, climat
 
Economie
 
Agriculture, nature
 
Pollution, environnement, santé
Formations & Appui
 
Newsletters
 
Olivier De Schutter : "les causes de la faim sont politiques"
Alain Geerts  •  20 mars 2014  •  Alimentation

-
Le Belge Olivier De Schutter termine un mandat de 6 ans comme rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation et vient de publier son rapport final sur la faim dans le monde. Un mandat sans grand coup d’éclat, mais d’une efficacité redoutable. Jamais auparavant en effet un positionnement aussi radical (tout en étant entièrement justifié) n’a percolé aussi loin au sein des instances internationales. Des constats implacables que l’on espère voir enfin déboucher sur des actions concrètes. Le coeur du message : le problème de la faim (il faudrait même dire "de l’alimentation") est politique. Alors qu’il est possible d’y remédier, on ne peut aujourd’hui que faire aveux d’échec car on a un système très déséquilibré en faveur des plus gros acteurs et des chaînes mondiales d’approvisionnement, système dont les gouvernements ont largement perdu le contrôle… Pour remédier à cela : la souveraineté alimentaire qui ne pourra aboutir sans un approfondissement de la coopération entre les États.

La faim stricto-sensu (sous-alimentation) touche encore quasi 900.000 personnes et, à l’autre bout de l’échelle, l’obésité stricto-sensu en touche 500.000. Entre les deux, il y a 1,5 milliards de mal nourris : ceux qui ont tout juste assez de calories d’un côté et ceux qui en consomment trop, de m’autre, les uns et les autres souffrant de déficiences en micro-nutriments (comme l’iode, le fer, les vitamines…).

Les causes de la faim (et la malnutrition) sont politiques

La faim est un problème politique. C’est une question de justice sociale et de politiques de redistribution. Si nous voulons en finir avec la faim dans le monde, il est urgent d’opter pour d’autres politiques agricoles et alimentaires qui mettent au centre de leur préoccupation les personnes et leurs besoins, ceux qui travaillent la terre et l’écosystème" (O. De Schutter).

La faim n’est donc pas une fatalité inévitable qui affecterait seulement certains pays. Les causes de la faim sont politiques. Qui contrôle les ressources naturelles (terres, eau, semences) qui permettent la production de nourriture ? A qui profitent les politiques agricoles et alimentaires ?

Il y a donc plus d’un milliard et demi de "mal nourris" sur terre qui, si la volonté politique était au rendez-vous, mangeraient à leur faim. On produit en effet aujourd’hui dans le monde 4800 calories par personne alors qu’il en faudrait moins de la moitié pour que tout le monde mange à sa faim.

Les causes de l’obésité sont multiples

Des rapports de l’ONU et de la FAO indiquent que le coût social de l’obésité et l’excès pondéral a doublé au cours des 20 dernières années.

La FAO insiste aussi sur le coût économique d’une alimentation mal équilibrée qui "pourrait représenter jusqu’à 5% du PIB mondial, soit 3.500 milliards de dollars par an ou 500 dollars par personne" du fait de la perte de productivité et des dépenses de santé [1].

"Le coût de la dénutrition et des carences en micronutriments représente 2 à 3% du PIB mondial soit 1.400 à 2.100 milliards de dollars", ajoute-t-elle.

Les causes de l’obésité sont multiples, mais, comme la faim, elle n’est pas une fatalité. Nous rappelions il y a peu que chez les jeunes, c’est essentiellement le mode de vie qui était à l’origine de l’obésité : grignotage, sauter des repas, manger et boire déséquilibré, sédentarité... et que le phénomène touchait plus les familles défavorisées. Des travaux ont également montré que l’exposition aux substances chimiques aurait un rôle dans l’occurrence de l’obésité. Quelques chiffres édifiants relatifs à ce trouble de l’alimentation : depuis les années ‘50, le hamburger a quintuplé de volume ; lorsqu’une personne peut se resservir à volonté, elle consomme jusqu’à 70 % de nourriture en plus ; les assiettes sont 33 % plus grandes qu’il y a 50 ans ; aux USA, 40 % de la nourriture consommée par la population l’est hors de la maison... (Voir aussi : Betteraves ? Poireaux ? Courgettes ? Heu...)

L’obésité n’est donc, dans une très large mesure, pas une fatalité : nos modes de production et de consommation sont à revoir ainsi que notre rapport à l’alimentation (éducation au sens large). Et dans les modes de production, l’agriculture intensive (et son acolyte l’agrochimie) et l’industrialisation de la filière alimentaire aux mains des multinationales de l’agroalimentaire sont particulièrement à pointer du doigt (voir ici ou ici).

Devenir "junkie" de la malbouffe ou ascète centenaire : that’s the question !

Des solutions existent à tous les niveaux, et pour tous les acteurs , mais...

Les constats sont là et sont interpellants. Les principales causes de ses dérèglements sont donc connues. S’il est fastidieux de passer en revue ici les différents moyens pour pallier à ces dérives, on peut au moins pointer les domaines d’intervention : une modification radicale de notre système agricole en prenant en compte notamment les apports de l’agroécologie (voir aussi : L’agroécologie, une piste pour la Wallonie !, Agriculture et environnement : l’inaction politique creuse le fossé ! mais également « Agroécologie et droit à l’alimentation »), la souveraineté alimentaire et une réappropriation par les citoyens du système alimentaire à l’échelle locale, notamment grâce au développement de filières courtes. Il y a fort à parier que ces nouvelles pratiques modifient radicalement nos rapports à l’alimentation et aient un impact non négligeable sur nos modes de vie.

Olivier De Schutter ne dit rien d’autre dans la conclusion de son ultime rapport : L’élimination de la faim et de la malnutrition est un objectif réalisable. Néanmoins, pour y arriver, il faut sortir du statu quo et améliorer la coordination entre les secteurs, et s’accorder sur les échéances et les niveaux de gouvernance. Donner les moyens d’agir aux communautés, au niveau local, afin qu’elles puissent recenser les obstacles qu’elles rencontrent et les solutions qui leur conviennent le mieux est une première étape. Cette action doit être complétée par des politiques nationales d’appui, qui garantissent un séquençage correct des diverses réformes politiques nécessaires, dans tous les secteurs concernés, dont l’agriculture, le développement rural, la santé, l’éducation et la protection sociale. À leur tour, les politiques locales et nationales devraient bénéficier d’un cadre international porteur, dans lequel les politiques qui influent sur la capacité des pays de garantir le droit à l’alimentation (commerce, aide alimentaire, allègement de la dette extérieure et coopération au développement) soient revues pour correspondre à l’impératif de la sécurité alimentaire et de l’alimentation adéquate. Comprise comme l’exigence du fonctionnement démocratique des systèmes alimentaires, impliquant la possibilité, pour les communautés, de choisir de quel système alimentaire elles souhaitent dépendre et comment remodeler ces systèmes, la souveraineté alimentaire est une condition de la pleine réalisation du droit à l’alimentation. Mais ? paradoxe d’un monde de plus en plus interdépendant ? il faut, pour parvenir à cet objectif, approfondir la coopération entre les États.

La fédération s’est penchée ces derniers mois sur cette question et vient récemment de sortir sa position : Repenser notre agriculture et notre alimentation.

Reste à vaincre l’inertie du système actuel dont la force doit être mesurée à l’aune de l’ampleur des dégâts occasionnés... aujourd’hui « acceptés » comme une simple fatalité.

Alors, commençons par quelque chose de concret et accessible : Manger 2X moins de viande : indispensable ! Et simple....


[1Le surpoids concerne 1,4 milliard de personnes de 20 ans et plus dans le monde (estimations mondiales de l’OMS). D’ici 2030, le nombre de personnes en surpoids devrait atteindre 3,3 milliards.

Le surpoids et l’obésité représentent le cinquième facteur de risque de décès au niveau mondial et fait au minimum 2,8 millions de victimes chaque année.

source : Organisation Mondiale de la Santé (OMS) - "Obésité et surpoids" - Aide-mémoire N°311



 
Voir aussi
Dans la même rubrique
Soutiens