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On ne peut pas nier toute la misère du monde
La Pastèque  •  23 avril 2015

-

Ils partirent huit cents mais, par un mauvais sort,
Ils se virent moins de trente en arrivant au port.
L’embarcation trop lourde, par la faute des passeurs,
Chavira, en effet, sous la houle de leur peur.
Tous tombèrent à la mer
Et peu en échappèrent.
Faute de savoir nager,
Ils ne purent que couler,
Emportant par le fond
Leur rêve d’un horizon
Où la vie serait belle,
Où ils croiraient en elle,
Où ils auraient, enfin,
Su changer leur destin
Pour goûter la douceur
D’un avenir meilleur.
 [1]

L’imagination aurait pu en faire le cœur d’une tragédie classique ; la réalité en a tiré un épisode particulièrement soigné du feuilleton qu’elle consacre quotidiennement aux horreurs du monde. Et la production n’a pas rechigné sur les moyens : 800 morts, dont nombre de femmes et d’enfants, ça a de la gueule ! Autre chose que ces disparitions répétitives par lots de dix qui ne valent pas plus que quelques lignes en « Brèves » et l’attention des seules autorités directement concernées. Cette fois, l’emphase compassionnelle a concerné le ban et l’arrière ban politico-médiatique. Carton plein, rien à dire.

Il faut reconnaître que toutes ces pauvres gens qui ont perdu la vie en cherchant à l’améliorer, c’est… Comment dire… ? « Tragique. » « Révoltant. » « Intolérable. »

Tragique, révoltant, intolérable ; certes. Mais la façade des mots de circonstance, dissimule (mal) une réalité que, quitte à jouer les trouble-deuils, on ne peut feindre de ne pas voir.

Sur les forums des sites d’informations, la vox-populi s’exprime avec un tout autre discours que celui des analystes et des politiques. Plus question ici d’empathie face au tragique, au révoltant, à l’intolérable ; place au rejet, à l’égoïsme, au mépris crasseux. Le fameux et trop facile « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » semble légitimer tous les excès et autoriser les propos les plus nauséabonds. Extraits [2] – l’orthographe et la syntaxe sont d’origine (il est prudent de vous munir d’un Vomipack avant de commencer la lecture) :

« Nous ne sommes pas coupables de réussir notre intégration européenne tout de même, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Il est temps de renvoyer tout cela en Afrique du sud pour bien leur expliquer le principe. Ras le bol de cet Europe poubelle avec ces interdits de séjour. »

«  Donne leur une simple pelle, ils ne sauront pas quoi en faire. mais donne leur une arme. là ils sauront s’en servir. font que se battre par là. guerre tribale, ethnique, etc.... savent même pas s’entendre avec le village voisin c’est dire. »

« On les aides après il jette les chrétiens a la mers donc il ne veule pas s intègre et les riches pays arabes n en veule pas alors que l Europe es en crise et n a plus d argents pour c est citoyens qui doive ce serrer la ceinture les américains on foutu la merde alors q il les prennes »

« Lorsque je vivais a Tenerife il y avait le meme probleme ; environ 40000 illegaux/an. Comme l’etat ne reagissait pas suffisament , les pecheurs en ont eu marre et ont agis.
Comment ?? ils se sont rendu en mer a la rencontre de ces barques qui se laissent deriver depuis l’afrique et ils y ont foutu le feu resultat ? pas de survivants aucun mais depuis la marine espagnole croise en permanence autour des iles canaries , la guardia civile passe ses nuit a verifier les plages etc tout cela au frais de l’espagne !!!!Mais aussi depuis cela il y a eu beaucoup moins d’arrive d’illegaux.Lorsque es illegaux arrivent aux Canaries , ils sont transferes dans le nord de l’ile , les malades ou blesses sont soignes ensuite ils sont envoyes a la peninscule et ensuite retour pays d’origine !! duree 3 mois En belgique par contre on les stock et ces personnes sont a la charge de la communaute.
 »

« Boff... je dorre pas moin bien ! »

« Prenons exemple sur le gouvernement conservateur australien : "Vous ne ferez pas de l’Australie votre maison " Voilà qui est clair et net ! »

« Ras le bol de ces migrants abrutis qui nous emmerdent avec leurs problèmes, qu’on les remorque d’ou ils viennent ... »

« C’est un raz de marée...une invasion de cafards....des criminels ..des violeurs..avec comme bagage..sida ebola tuberculose...gale....et il y a encore des millions qui sont en attente de les suivre... »

Cette prose rancie génère un irrépressible sentiment de honte et de dégoût mais on aurait grand tort de l’ignorer et de n’y voir que l’expression d’une minorité extrémiste. Qu’elle se manifeste sur le site du « plus que jamais le numéro 1 de la presse francophone en Belgique, tant sur le papier que sur les sites internet » sans susciter une vague d’indignation – mais déclencher une avalanche de Like – est au contraire tristement révélateur des sentiments qui germent, croissent et fleurissent au sein de « la Belgique d’en bas ». L’ « Internationale » n’est définitivement plus qu’un chant d’ambiance pour kermesses sociales-démocrates : quand le peuple d’ici craint pour sa situation et son avenir, il n’en a rien à foutre des « damnés de la terre » et des « forçats de la faim » venus de là-bas… L’heure n’est plus à la solidarité mais au repli sur soi et à la stigmatisation de « l’étranger » dont l’irruption sur le territoire constitue une concurrence aussi déloyale que préjudiciable dans le partage d’une manne déjà réduite.

En dépit des dangers dont cette vision est porteuse, certains opportunismes politiques s’emploient à l’attiser plutôt qu’à la désamorcer, glosant sur « tous ces gens (qui) remontent ensuite vers le reste de l’Europe et vont grossir les rangs des illégaux, sans qualifications professionnelles et ne parlant pas les langues européennes, qui vivent de l’aide publique ou travaillent au noir dans des filières où ils sont exploités » [3]

Il est évidemment plus facile de surfer sur les peurs que d’expliquer, au risque de déplaire, que les migrants d’aujourd’hui sont (le plus souvent) issus de pays que nous avons exploités pour permettre notre développement et que ceux de demain viendront de régions victimes des catastrophes climatiques générés par le modèle industriel sur lequel nous avons fondé notre prospérité.

Il n’y a malheureusement nul bénéfice électoral à escompter – au contraire – d’un discours démontrant que nous sommes historiquement redevables envers ces populations et avons le devoir moral de les faire bénéficier des dividendes de la richesse accumulée grâce à l’exploitation de leurs ressources et/ou leur instrumentalisation géo-stratégique. Il s’agit d’ailleurs moins de les « accueillir » que de leur offrir les moyens de se prendre véritablement en mains et de mettre en place un système économique répondant à leurs besoins et non – encore et toujours – aux nôtres. Cela s’appelle la « coopération au développement » et c’est une politique dont les dirigeants européens feraient bien de se rappeler l’importance stratégique majeure sous peine d’exposer leurs pays et leur continent à des lendemains qui déchantent.

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » ? Peut-être. Mais la nier et, a fortiori, la rejeter, c’est entretenir le feu sous une cocotte minute qui finira par nous exploser à la face.


[1Très librement inspiré du « Cid » de Corneille.

[2Toutes les citations proviennent des forums du groupe « plus que jamais le numéro 1 de la presse francophone en Belgique, tant sur le papier que sur les sites internet », Sudpresse

[3Article du « Peuple », organe officiel du Parti Populaire, consacré au voyage en Sicile du vénéré Président Modrikamen.



 
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