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Planifier l’imprévu
Benjamin Assouad  •  31 janvier 2011  •  Aménagement du territoire  •  Plans, schémas et règlements

« Il n’y a que deux espèces de plans (de campagne), les bons et les mauvais. Les bons échouent presque toujours par des circonstances imprévues qui font souvent réussir les mauvais ». Plus connu pour ses prouesses à Austerlitz que pour ses théories urbanistiques, Napoléon met le doigt ici sur le travers de toute planification.

Car si la planification vise à préparer le meilleur avenir, elle le fait grâce à des données actuelles : statistiques, tendances, paradigmes, valeurs. Aucune place n’est faite aux besoins et enjeux non attendus. Car en planification il n’y a pas de place pour l’imprévu. Ce qui est particulièrement regrettable, l’imprévu rendant souvent parfaitement ineptes des plans et projets adoptés.

Si on ne peut pas par définition appréhender l’imprévu à l’avance, on peut au moins tenir compte du fait que des choses imprévues pourraient se produire, pour ainsi se ménager une marge de man½uvre adéquate permettant d’agir au mieux une fois qu’elles seront là.


Gare centrale de Detroit, Etats-Unis : qui pensait à son inauguration en 1913 que la plus grande gare du monde serait à l’abandon 75 ans plus tard ?

Des outils pour planifier plus souplement

Si on planifie, c’est pour que le territoire réponde demain à ce qu’on attendra de lui, ceci dans un cadre général actuel qui continue à faire de la propriété privée des biens fonciers et immobiliers un principe inaliénable. Ces attentes, on les apprécie au moment de planifier selon toutes les thématiques de l’action politique : logement, culture, économie, environnement, santé, agriculture, défense. Chaque thématique doit pouvoir, après arbitrages, satisfaire spatialement ses logiques propres, celles d’aujourd’hui comme celles de demain.

Ces logiques par thématique sont imaginées sur base des données collectées. Si on peut déduire les tendances de demain, aussi sérieuses soient les méthodologies utilisées, ces tendances seront des projections avec une part inhérente d’incertitude. Il se pourra ainsi très bien que l’avenir infirme ces dernières.

D’autant plus que quand on planifie, c’est sur base de paradigmes et de théories en lesquels on croit à un moment donné. Si on y croit, ça peut être parce que des découvertes scientifiques récentes leur donnent alors du crédit, ou parce que le rapport de force dans la communauté scientifique leur est alors favorable.

Au-delà de toute théorie, quand on planifie, c’est aussi à l’aune de ce qui semble important à un moment donné. Il y a à tout moment quelques grandes questions qui surnagent des débats. Une année, c’est l’insécurité ; après, c’est l’identité. Aucune logique rationnelle ne préside à ce mouvement, sinon une logique mêlant communication partisane, actualité, et populisme. Pourtant, quand un plan est arrêté, il aura été fortement coloré par ces questions, aussi volatiles et démagogues soient-elles, et leur donnera une pérennité pas nécessairement pertinente.

Enfin, de nouvelles disciplines n’ont de cesse d’apparaître. Au gré des découvertes et de l’évolution des idées, de nouveaux horizons de connaissance émergent, et pour certains deviennent des disciplines privilégiées. L’environnement depuis 35 ans et le développement durable depuis 20 ans par exemple en sont.

On comprend donc aisément que la planification se décide dans un climat de forte incertitude. On ne peut en effet jamais être garanti que nos projections, et donc l’essence de notre planification, seront pour toujours justifiées. Cependant, si aujourd’hui l’incertitude demeure, on est tout de même plus en mesure de l’appréhender, le progrès scientifique aidant, ceci en particulier dans les domaines environnementaux.

L’histoire de l’aménagement du territoire est riche en exemples incitant à la prudence. Tout en ayant malgré tout protégé certaines zones en y empêchant l’urbanisation à tout va, les plans de secteurs établis dans les années 1970 et 1980 continuent ainsi à profondément contrecarrer les volontés politiques visant une utilisation plus parcimonieuse et durable du sol. Ce ne sont pas tous les « machins » juridiques inventés depuis qui ont radicalement changé la donne.


Extrait du plan de secteur Wavre-Jodoigne-Perwez, autour de Rixensart et Lasne : la zone dévolue à l’habitat (en rouge) est très importante, ce qui y a permis depuis 30 ans le développement de très nombreux lotissements de maisons « quatre façades »

La planification réglementaire, on doit s’y plier. Et si on ne le souhaite pas, il faut la réviser, ce que des procédures longues et complexes rendent particulièrement astreignantes. D’où la pertinence de préserver dans la planification une certaine latitude qui pourra permettre de réajuster progressivement au besoin la situation. Privilégier davantage des documents d’orientation (schéma de développement de l’espace régional, schéma de structure communal) a dans ce contexte tout son sens. Ce serait user du principe de précaution en planologie.

Les pouvoirs publics pourraient ainsi planifier à un moment donné l’avenir d’un territoire en en décidant les grandes lignes de développement, ceci sans s’interdire des réorientations en fonction de l’évolution des préoccupations, paradigmes, et priorités.

La nécessaire révolution des approches de l’aménagement

Pour pallier les manquements de la planification territoriale, si les outils doivent être revus, les approches mêmes de l’aménagement doivent être repensées. Dès la conception des plans et projets d’aménagement, une place doit être faite à l’imprévu, et ceci à toutes les échelles d’intervention, du territoire à la parcelle.

Espaces publics, l’imprévu comme vecteur d’appropriation

Pour qu’un espace public fonctionne, et génère du lien social, il faut que la population se l’approprie. C’est comme ça qu’un espace public demeure utilisé, entretenu, contrôlé socialement. Ce n’est pas nécessairement le besoin social d’un espace public dans un quartier qui fait que cet espace public va fonctionner. Ce sera plutôt la conception de cet espace public et de ses aménagements.

Tout espace public est pensé dès sa conception avec des aménagements adéquats censés capter l’intérêt de la population selon des fins déterminées : bancs, fontaines, ½uvres d’art, jeux d’échecs. Si parfois, ces aménagements sont utilisés selon les intentions des concepteurs, il n’en est pas toujours ainsi. Quand ils ne sont pas détournés à d’autres fins par la population – des bancs comme rampes de skate-board –, ces aménagements sont souvent ignorés.

Paradoxalement, les espaces publics qui s’avèrent fonctionner le mieux le font souvent selon des modalités inattendues. Le public détourne de leurs fonctions initiales les aménagements proposés. L’appropriation par la population de l’espace est alors totale, ce qui permet à cet espace de jouer pleinement son rôle social et urbanistique. Dans ce contexte il est essentiel pour l’urbaniste de planifier cette part d’imprévu dans la pratique d’un espace public, voire même de la susciter de manière adéquate : mobilier urbain, jeux de revêtements, indéfinition de l’espace, et… espace vide. Car c’est en effet souvent dans le désencombrement que l’espace public atteint le degré d’appropriation le plus élevé : quand il est pratiqué dans la polyvalence, son utilisation peut être multiple et se partager entre différents usage.


Boxhagener Platz, Berlin : les fontaines du parc deviennent souvent l’été des pataugeoires pour les enfants

Penser la reconversion dès la conception

L’imprévu peut aussi se retrouver dans l’utilisation des bâtiments. Si généralement les bâtiments sont conçus architecturalement dans l’optique d’accueillir une seule fonction déterminée (bureau, commerce, logement, hôpital), beaucoup de bâtiments dans leurs fonctions d’origine pourront s’avérer inutiles assez rapidement dans les faits.

Si à un moment donné une collectivité peut penser que ses besoins sont du commerce et des bureaux, ils peuvent par la suite disparaître, remplacés par d’autres (besoins de logements). En l’état actuel, ces revirements sont souvent fatals pour les bâtiments. Rénover un shopping-center en athénée ou une tour de bureau en logements reste aujourd’hui impossible techniquement, sinon tellement coûteux, que la démolition reconstruction sera toujours préférée.

Le problème essentiel en l’état demeure que généralement les bâtiments sont conçus monofonctionnels. Ce que la planification doit donc pousser, c’est la construction de bâtiments pensés dès leurs conceptions à l’accueil possible plus tard d’autres fonctions que la fonction pour laquelle ils sont construits, à l’image des travaux de John Habraken. Moyennant de menus aménagements intérieurs, un immeuble pourrait ainsi être à même d’abriter des logements après avoir abrité pendant des années des bureaux. Pareilles réflexions sont aujourd’hui à l’½uvre dans le réaménagement du quartier européen à Bruxelles.

La mixité verticale

Face à l’imprévu dans l’utilisation d’un bâtiment, une autre solution architecturale pourrait être d’imposer dans chaque nouveau bâtiment une certaine mixité fonctionnelle permanente. Un même bâtiment pourrait abriter différentes fonctions. La disparition de certains besoins ne rendra plus dans un tel cadre le bâtiment totalement inutile. Un immeuble par exemple pourrait mêler gardiennages d’enfants et commerces au rez-de-chaussée, bureaux aux premiers étages, et logements aux étages supérieurs. Un peu en un sens dans l’esprit de la Cité Radieuse du Corbusier.

Grâce à une telle approche, les besoins en déplacement des gens seraient fortement réduits, avec des effets bénéfiques sur la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effets de serre. Par ailleurs, la ville deviendrait dans son ensemble plus conviviale, ses quartiers ne fonctionnant plus selon une temporalité limitée : quartiers de bureaux uniquement animés de 9h à 17h en semaine.


Cité Radieuse, Le Corbusier, Berlin : logements, bureaux, commerces, et loisirs s’y mêlent

La nécessaire bonne accessibilité

Un peu en marge de la question stricto sensu de la multifonctionnalité d’un bâtiment, la question de son accessibilité. Tant la circulation physique dans un bâtiment que son accessibilité depuis les centralités avoisinantes participent de la possible réutilisation ou de la possible reconversion d’un bâtiment. En effet, localiser un bloc de bureaux en périphérie avec accessibilité uniquement voiture revient à condamner ce bâtiment à un destin de bureau ou de friche de bureau. Au contraire, localiser ce bâtiments en ville, à proximité d’une gare, des transports en commun, avec accès et circulation interne possibles pour les personnes à mobilité réduite, c’est se permettre une réinvention du bâtiment.




 
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