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Rendre réversible : vers un nouveau modèle de la décision politique ?
Céline Tellier  •  31 janvier 2011  •  Aménagement du territoire

Planifier l’imprévu... L’oxymore est osé. Alors que bon nombre de chercheurs [1] parlent de notre société comme de celle du risque, de l’incertain, de l’imprévisible, comment imaginer en organiser le futur, en planifier le territoire ?

Comment prévoir, dans l’exercice de la planification, – et plus spécifiquement dans celui de la prospective territoriale, encore peu développée en Wallonie – l’intégration d’un avenir ouvert, soumis à de nouveaux enjeux (climatique, énergétique, socio-économique, démographique), dont certains laissent entrevoir des lendemains instables, moins réguliers ? Et si l’avenir de la planification passait par une remise en cause du modèle de la décision irrévocable [2] au profit d’une nouvelle conception des choix politiques : la réversibilité, comme nouveau rapport au temps dans la planification ?

Alors que les premières sociétés corporatistes éprouvaient le temps comme un cycle de processus et d’états récurrents, les sociétés des temps modernes voient progressivement s’imposer une conception « linéaire », traversée par une ligne irréversible du passé vers le futur, et passant par le présent. Dans nos sociétés actuelles, dites « post-modernes » ou de « modernité tardive », la conception prédominante serait désormais celle d’un « temps linéaire à l’avenir ouvert [3] » , incertain. Une nouvelle manière de concevoir notre relation au temps s’introduirait dans l’interstice de cette incertitude, de cette fin désormais imprévisible. La réversibilité s’affirmerait comme la « nouvelle modalité structurante de nos rapports à un temps moins linéaire, et à un espace plus modulable. (...) [Elle] qualifie[rait], dans les sociétés développées, la relation que l’on construit avec le futur de la même manière que le patrimoine est devenu le filtre hégémonique de notre relation avec le passé [4] ».


Trois millions de personnes et 20.000 tables de pique-nique pour l’opération « Still Leben » du 18 juillet 2010 sur l’A40 entre Duisbourg et Dortmund (AFP).

Mais qu’entend-on exactement par « réversibilité » ? Que s’agit-il de rendre réversible ? Il nous semble possible de distinguer trois objets, ou stades d’approche, auxquels la réversibilité peut s’appliquer, pour imaginer une programmation qui supporte l’inattendu, l’incertain, la surprise.

Le premier stade est celui du projet : à quel moment un projet est-il dit irréversible ? Quand atteint-il un point de non-retour qui l’empêche d’être à nouveau révisé, rediscuté ? Peut-on imaginer un projet « évolutif », qui supporte intrinsèquement des possibilités de remaniement ultérieur ?

Le deuxième stade est celui de la réalisation en tant que telle, par exemple de l’infrastructure créée (un espace public, un habitat, un équipement collectif) : comment rendre celle-ci flexible, adaptable, modulable aux enjeux futurs ? Quelles formes lui donner qui permettent l’imprévu ?

Le troisième stade, enfin, est celui des usages, de l’appropriation par les citoyens de l’infrastructure créée : comment augurer des modifications des manières de vivre, des changements des modes d’habiter, de se déplacer, de consommer, des nouvelles façons d’user des infrastructures existantes ?

Si planifier, c’est prévoir, peut-on redéfinir le travail de planification en intégrant la possibilité de changer d’avis, de s’adapter à de nouveaux enjeux, de revenir sur des propositions précédemment écartées ? Comment y intégrer l’assurance d’une sécurité juridique pour les populations les plus fragiles ? Peut-on laisser ouverte une plage d’indétermination dans les projets urbains par une « action mesurée [5] » capable d’absorber changements et fluctuations, mais aussi de laisser libre cours à une créativité nouvelle, à un urbanisme qui cesserait de vouloir ordonner le chaos à tout prix ?

« Le pouvoir, la domination, la liberté, ne sont plus seulement des questions de position et de statut mais toujours plus des questions de contrôle de la réversibilité. Pouvoir décider de ‘‘revenir en arrière’’, de réexaminer des choix ou des situations, devient pour les acteurs individuels la liberté la plus fondamentale [6] ».

Pour en savoir plus :
-  BARTHE, Y., « Les qualités politiques des technologies. Irréversibilité et réversibilité dans la gestion des déchets nucléaires », Tracés, n°16, Lyon, ENS Editions, 2009.
-  BECK, U., La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Éditions Aubier, 2001 (édition originale : 1986).
-  BESSIN, M., BIDART, C., GROSSETTI, M., Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, Paris, La Découverte, 2010.
-  BOYER, R., CHAVANCE, B., GODARD, O., Les figures de l’irréversibilité en économie, Paris, Editions de l’EHESS, 1991.
-  CALLON, M., LASCOUMES, P., BARTHE, Y., Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001.
-  D.A.T.A.R., Territoires 2040, Aménager le changement, Paris, Automne 2010.
-  GROSSETTI, M., Sociologie de l’imprévisible, Paris, PUF, 2004.
-  KLEIN, O. (dir.), Temps, irréversibilités et grands projets d’infrastructures, Actes du Colloque, 5 mars 1998, Lyon, LET, 1998.
-  ROSA, H., Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010.
-  SCHERRER, F., VANIER, M. (dir.), Villes et territoires réversibles, Colloque de Cerisy-La-Salle, 20-26 septembre 2010.


[1Voir entre autres Beck, 2001 et Grossetti, 2004

[2Selon certains auteurs, la ville du XXe siècle, marquée par la pensée moderne, aurait ainsi été profondément structurée par une tendance lourde à produire de l’irréversibilité, pensée comme condition historique du progrès. Voir Scherrer, F. et Vanier, M. (dir.), Villes et territoires réversibles, Colloque de Cerisy-La-Salle, 20-26 septembre 2010

[3Rosa, H., Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010

[4Scherrer, F., Vanier, M. (dir.), Op. Cit.

[5Callon, M., Lascoumes, P., Barthe, Y., Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001

[6Grossetti, M., Sociologie de l’imprévisible, Paris, PUF, 2004, p. 208



 
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