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Se faire plaisir et respecter l’environnement
Pierre Courbe  •  30 juin 2010  •  Aménagement du territoire  •  Tourisme et loisirs

Les activités de loisirs en vogue dans notre société ne sont pas celles qui étaient en usage il y a 50 ans. Grosses consommatrices d’espace et d’énergie, ces pratiques sont-elles encore compatibles avec les enjeux environnementaux et climatiques actuels ? Quelle est leur réelle valeur ajoutée ?

Aviation amateur, quad, motocross, navigation hors-bord ne constituent que des arbrisseaux cachant la forêt des activités de loisirs qui impactent, à divers titres, l’environnement. Avec les beaux jours, reviennent les festivals de musique qui génèrent des déplacements massifs de personnes et un parcage intensif sur terrains agricoles. L’impact CO2 de ces migrations ponctuelles est nettement plus important que celui induit par l’événement lui-même, y compris pour une course cycliste ou de formule 1 [1] ! Si l’on additionne les centaines de milliers de déplacements vers les activités de solfège, de danse, de football, de mouvements de jeunesse, on obtient un total oppressant.

Le vol à voile est très exemplatif d’une consommation cachée d’énergie - ce que l’on appelle aujourd’hui l’énergie grise - et de nuisances indirectes. Dans la majorité des cas, l’adepte rejoint le terrain d’aviation en voiture. Il doit se munir d’un harnachement et d’un casque spécifiques. Avant qu’il puisse faire corps avec la machine, l’exercice de son loisir nécessite qu’un avion tracte le planeur jusqu’à l’altitude voulue. Nous pouvons considérer le trajet en voiture comme une goutte d’eau n’ayant ni plus ni moins d’importance que des gouttes d’eau de taille similaire, mais il participe aux incidences du loisir lui-même : émissions de CO2, émissions de polluants locaux affectant la santé humaine tels que particules fines, oxydes d’azote et autres joyeusetés, impacts sur la sécurité, nécessité de retraitement des déchets en fin de vie du véhicule. L’avion-tracteur, outre les pollutions inhérentes aux engins motorisés, va perturber les riverains du terrain d’aviation quant à leur quiétude. En matière de loisirs, ces riverains préfèrent peut-être la sieste dans un environnement calme, qui sait ?

Faudrait-il, dès lors, tout abolir ? Supprimer tout divertissement à l’extérieur ? Assigner la population à résidence ? Non, bien sûr. Mais il est plus que nécessaire d’interroger nos pratiques en matière de loisirs. Sont-elles compatibles avec les impératifs énergétiques de la diminution de la consommation, et l’urgence climatique qui nous appelle à une réduction des émissions de CO2 ? Sont-elles compatibles avec le respect dû à nos concitoyens ? Quelle est leur réelle valeur ajoutée ? S’agit-il de sources de réel bien-être, de plaisir pur ou n’est-ce pas plutôt l’image individuelle et sociale qui est en jeu ? D’autres voies de développement personnel ne sont-elles pas disponibles ?

Energie et CO2

La planète peut absorber environ 12 milliards de tonnes d’équivalent CO2 (12 GtéqCO2 [2]) par an. Equitablement répartie entre six milliards et demi d’être humains, cette masse représente 1,5 tonnes de CO2 par personne et par an. Le Wallon en émet environ dix fois plus ! La seule utilisation d’une voiture explose déjà le quota annuel : si l’on compte environ 2,7 tonnes associées à la consommation de carburant et 500 kg annuels calculés sur l’énergie grise dépensée lors de la construction du véhicule, on obtient un total annuel de 3,2 tonnes, à diviser en deux afin de tenir compte du taux de motorisation, lequel est actuellement d’une voiture pour deux personnes. Un Wallon, rien qu’en roulant en véhicule privé, dépasse avec ses 1,6 tonnes la masse individuelle tolérable.

Face à ce constat sans appel, une question se pose naturellement : quelles seraient les activités auxquelles nous devrions attribuer en priorité le « droit » d’émettre du CO2 ? Cette question rejoint celle du type de combustible. L’énergie utilisée dans les transports provient à 99% du pétrole. Or les gisements pétroliers vont, sous peu, entrer en déplétion [3]. Pourrons-nous encore nous permettre de brûler inconsidérément cette matière extraordinaire, tout à la fois source d’énergie et matière première, très polluante et néanmoins incontournable pour nous nourrir, nous vêtir, nous soigner ? Où placerons-nous, individuellement et collectivement, nos priorités ?

Envie et plaisir

Prenons en considération les motivations personnelles. D’où vient l’envie de s’adonner à tel ou tel loisir, s’agit-il de peaufiner une image de soi en conformité avec les standards prônés par la société de consommation ? Est-il vraiment indispensable d’inscrire ses enfants à plusieurs activités extrascolaires si c’est pour les transporter en voiture de l’une à l’autre, dans une course-poursuite qui limite les moments d’échanges ? De nombreux concitoyens soumis à la logique des standards sociaux, ont tout oublié du loisir simple – ou préfèrent ouvertement le mépriser. Englués dans une mécanique trop huilée, ils oscillent entre le désabusé « je n’ai plus que ça ! » et le « c’est mon plaisir ! » râleur et vindicatif. Un refrain connu plane au-dessus du reste : le « ouais c’est trop top ! », exclamation de ralliement à la fois blasée et avide de reconnaissance.

Respect de l’environnement et plaisir

Concilier activités de loisir et respect de l’environnement nécessite de concevoir des solutions tant collectives qu’individuelles, tant physiques que culturelles.

L’aménagement du territoire doit jouer un rôle central dans ce processus. Il permettrait de stopper la surmultiplication des infrastructures lourdes et de recentrer leur localisation dans une logique de mixité des fonctions : pistes pour sports moteurs, méga-complexes sportifs, par exemple. La réappropriation de l’espace public pourrait être une autre voie, qui s’articulerait autour d’une réduction de l’espace aujourd’hui attribué à la voiture : déplacement, stationnement, man½uvres, garages, etc. Reconquérir un peu de territoire permettrait d’aménager ici une aire de pétanque, là un terrain de jeu pour les enfants, autant d’occasions de renforcer les liens sociaux et de préserver des enjeux tels que la proximité, la convivialité, l’égalité face aux moyens à dépenser pour se divertir. D’où l’importance que nous devons aussi accorder à la qualité de notre cadre de vie quotidien - nos quartiers - pour trouver du plaisir à s’y détendre, y flâner, être là...

Plus largement, des plans de durabilité centrés sur les transports, le climat, la diminution et la fin du pétrole, permettraient de baliser le champ des pratiques socialement acceptables à court, moyen et long terme.

A la jonction entre éthique et commerce, l’interdiction de toute publicité pour des engins utilisant des moteurs à combustion devrait, on peut rêver, se fixer pour objectif de démythifier nombre de loisirs polluants – et de permettre d’en redécouvrir d’autres, respectueux de la nature et sources de sérénité.

S’activer autrement, à rebours de toutes les conventions actuelles, permet de diminuer l’intensité énergétique de ses loisirs. Et puis, ce n’est pas pour rien que « vacances » évoque le vide, et que « farniente » veut dire « ne rien faire » !


[1Sur les 8.400 tonnes de CO2 associées au grand prix de Francorchamps de 2007, seuls environ 7% étaient attribuables aux formules 1 selon un calcul réalisé par Pierre Ozer

[2Unité utilisée pour comparer entre eux différents gaz à effet de serre n’ayant ni le même effet immédiat ni la même durée de vie dans l’atmosphère



 
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