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Sol : érosion d’une ressource peu renouvelable (partie 1)
Lionel Delvaux  •  17 septembre 2015

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Cumulée à l’échelle de l’Union européenne, la perte annuelle de sols équivaut à l’érosion d’une épaisseur de 25 cm de terre sur les 360.000 ha de terre arable en Wallonie… Un constat qui n’épargne pas la Wallonie, loin de là : 30 % des sols agricoles y ont perdu plus de 40 cm de terre en 50 ans. Et si le taux d’érosion semble stabilisé, il reste très préoccupant.

Le centre européen de recherche (JRC) a évalué [1] les pertes de sols sur l’ensemble du territoire européen sur base des données "Corine land cover" de l’affectation des sols en 2010. Pour ce faire, les scientifiques ont utilisé l’équation universelle des pertes de sol. Elle dépend de 5 facteurs qui ont été étudiés et adaptés aux différents contextes de l’Union Européenne : l’érosivité des pluies, l’érodibilité des sols, la couverture du sol, les pratiques culturales et la topographie. Le modèle inclut également les aménagements anti-érosifs « traditionnels » tel les haies, vieux murs ou les bandes enherbées. Les pratiques culturales ont été adaptées pour refléter leur réalité sur le terrain : non labour ou techniques culturales simplifiées, couvertures hivernales des sols, résidus laissés sur le sol, ...

Au niveau européen

En Europe, 67 % des sols présentant une érosion inférieure à 2 tonnes, il reste donc 33 % des sols européens qui sont soumis à une érosion supérieure qui représente précisément 93 % de l’érosion. Totale. Le taux moyen de perte de sol dans les terres cultivées de l’Union européenne est ainsi évalué à 2,67 tonnes par hectare et par an. Cette dégradation est l’une des principales menaces pour les sols dans l’Union européenne, avec un impact négatif sur les services écosystémiques associés tels que la production agricole, l’eau potable et les stocks de carbone.
Le rapport souligne également l’émergence de pratiques agricoles plus favorables à la protection des sols. Elles auraient permis de réduire de 20 % l’érosion. Les pratiques agricoles les plus bénéfiques sont la réduction du travail du sol et le non labour. 21% des terres cultivées en bénéficient, essentiellement en Allemagne, en France et en Angleterre. Ensuite, viennent les couvertures hivernales du sol et le maintien de résidus de culture (chaume, ..). Les aménagements pris en compte ont globalement eu peu d’effet, essentiellement du fait de leur faible mise en œuvre sur le terrain. Le rapport souligne en conclusion qu’il faut apporter une attention particulière aux 4 millions d’hectare de terres arables caractérisés par des pertes de sol supérieures à 5 tonnes par ha et par an et pour lesquelles des mesures politiques devraient être adoptées.

Et en Wallonie…

L’étude du JRC met en évidence des niveaux d’érosion des terres arables situés entre 2 et 5 tonnes par ha. Mais la Wallonie dispose de son propre outil de modélisation [2], plus précis et rigoureux que le modèle européen. La modélisation aboutit à des conclusions plus préoccupantes : 50 % des terres cultivées ont un niveau d’érosion compris entre 5 et 10 tonnes de sol par an tandis que 25 % des terres cultivées sont caractérisées par des pertes supérieures à 10 tonnes par hectare. Le tableau de bord de l’environnement relève quant à lui que la situation est « légèrement défavorable mais en amélioration ». Il semble en effet que le niveau d’érosion soit relativement stabilisé mais l’érosion des sols a plus que doublé entre les années 70 et les années 90…

Il semble opportun de s’interroger sur l’appréciation toute relative de « légèrement favorable » au regard des recommandations de l’étude réalisée par le JRC. En fait, les scientifiques ont pris le parti de relativiser l’érosion sur base de la ressource disponible. Le stock de sol étant important, nous pourrions en perdre davantage [3]… Heureusement, ils reconnaissent le caractère simpliste de cette proposition.

L’érosion des sols a des conséquences très importantes pour la société. Tant d’ordre agronomique (détérioration de la structure, perte en matière organique et en nutriments, diminution des rendements, …), qu’économique (coût pour la collectivité, pour les compagnies d’assurance, …) ou encore environnementale (eutrophisation, contamination des eaux de surface, …). Ces critères doivent prévaloir sur le « capital sol » disponible qui par ailleurs n’est pas renouvelable si l’on considère le taux actuel de sa dégradation.

L’ampleur du problème en Région wallonne peut-être illustré par une estimation de l’érosion historique sur les 50 dernières années réalisée par des mesures de terrain. Des sondages à la tarière ont été réalisés sur des sites d’étude enrégion limoneuse afin d’estimer l’épaisseur des volumes pédologiques. « Ces observations ont été comparées à celles des levés de terrain originaux de la Carte des Sols de la Belgique. Si près de 30 % des sondages ne permettent pas de mettre en évidence une évolution en terme d’érosion, la perte en sols sur 50 ans est estimée à plus de 40 cm dans 30 % des cas.  » [4]

La situation est donc préoccupante. Sa stabilisation, au regard de la modélisation, résulte probablement des politiques mises en place et de l’évolution des pratiques agricoles. Parmi celles-ci pointons les couvertures intercalaires pièges à nitrate (CIPAN) d’application en zone vulnérable pour les nitrates [5] et les bandes enherbées existantes (15 % des berges de cours d’eau concernées). Par ailleurs, le développement du non labour ou des techniques de travail simplifié du sol pourrait y contribuer s’il était plus répandu.

Une mesure spécifique est d’application dans le cadre de la conditionnalité. Celle-ci impose la mise en place d’une bande enherbée en bas de pente lorsqu’une culture sarclée est installée sur une parcelle présentant des pentes supérieures à 10 %. Cette mesure est cependant peu efficiente. Les parcelles à risque sont identifiées sur base d’un seul facteur, la pente. Or la région dispose d’une cartographie du risque érosif incluant la pente et la longueur de pente, l’érodibilité, l’érosivité. [6] Ensuite, la bande enherbée implantée l’année de la culture sarclée est d’une efficacité toute relative : cette implantation est bien trop tardive que pour être efficace.

Enfin, la face la plus visible de cette problématique, l’érosion « concentrique » par ravine n’est pas intégrée à ces modèles. Elle fait l’objet d’une gestion « ex post », à l’échelle de territoires impactés, initiée par les pouvoirs publics (communes, …) avec le soutien de la cellule GISER et d’autres acteurs (Natagriwal, …).


[2Modélisation hydrologique EPICgrid et analyse prospective réalisée pour le Tableau de bord de l’environnement (ULG) (2014).

[3« Dans la présente étude, l’évaluation de la vulnérabilité du sol se base sur l’établissement de seuils d’érosion tolérables par type de sol. Ces seuils d’érosion tolérables ont été définis en faisant l’hypothèse, certes simplificatrice, que la capacité du sol à remplir ses fonctions est proportionnelle au volume de sol explorable par les racines. » Cartographie du risque d’érosion hydrique à l’échelle parcellaire en soutien à la politique agricole wallonne (Belgique)

[4Pierre Demarcin, Journée d’Étude du projet GISER 11 novembre 2011

[5Ce qui couvre l’essentiel des terres arables.

[6« En effet, pour 2009, les parcelles en code R10 présentaient une perte en sol potentielle annuelle moyenne de 115t.ha-1, contre 135 t.ha-1 pour les parcelles identifiées par le code R GISER. 25% de la surface en culture identifiée par le code R GISER n’est pas identifiée par le code R10. En moyenne, les parcelles identifiées par le code R GISER sont plus grandes que les parcelles identifiées par le code R10. » p.2 http://www.giser.be/wp-content/uploads/2014/06/Fiches_r%C3%A9sultats.pdf