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Sortir du syndrome de Nauru
Fil d’infos  •  10 avril 2014  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre

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Alors que vient de sortir le cinquième rapport – alarmant – du GIEC [1] sur les impacts des changements climatiques, la plupart des décideurs politiques sont davantage préoccupés par la résolution de la « crise » économique sans grande considération pour les écosystèmes. Nauru est une minuscule île de l’océan Pacifique souvent désignée comme la plus petite nation du monde. Si son histoire mérite que l’on s’y attarde un peu, c’est parce que c’est aussi la nôtre. Comme l’écrit Luc Folliet, « Nauru parle de nous-mêmes confrontés à la richesse et à l’abondance [2] ».

Un article de Renaud Duterme [3] paru sur le site du CADTM

Ce pays, classé il y a peu parmi les plus riches du monde (en tête du classement PIB par habitant), se trouve aujourd’hui dans une situation désastreuse : paysages ravagés, maladies chroniques endémiques, perte des valeurs traditionnelles, taux de chômage le plus élevé du monde (90% de la population active en 2009), endettement excessif, … Un coup d’œil à la succession des événements montre qu’il ne pouvait en aller autrement.

L’histoire de Nauru est celle de l’exploitation du phosphate, principale ressource minière de l’île et nécessaire notamment pour fabriquer des engrais. D’abord contrôlée par les puissances étrangères, l’extraction de cette matière première s’est poursuivie après l’indépendance sous le joug de l’État en 1968. Elle a engendré une prospérité sans égal et une redistribution grâce à laquelle chacun pouvait vivre dans un luxe incroyable. Consommation de masse effrénée et investissements démesurés furent les deux ingrédients d’un cocktail qui allait faire basculer le pays dans une dévastation sans précédent.

En effet, le rêve tourna au cauchemar lorsque les réserves de phosphate entamèrent leur déclin. Comme toute l’économie était fondée sur l’extraction de cette ressource, son épuisement provoqua un désastre : l’endettement prit des proportions considérables, l’environnement fut saccagé et l’instabilité politique atteint son paroxysme – vingt-trois présidents se succédèrent en vingt-deux ans. Cette situation fut encore aggravée par les effets dramatiques de la surconsommation, à savoir une explosion des maladies dites « de civilisation » (diabète et obésité principalement) et une forte dépendance envers un mode de vie ostentatoire. L’économie plongea, le pays dut louer une partie de ses terres à l’Australie voisine pour l’accueil de réfugiés et monnayer son droit de vote onusien aux grandes puissances [4]. Une solution (très) provisoire fut mise en place dans les années 2000 : pour relancer l’économie, le gouvernement décida d’exploiter… les maigres réserves de phosphate restantes, reportant de la sorte un déclin pourtant inéluctable.

Ce qui nous intéresse dans cette histoire, c’est de constater à quel point une population enfermée dans une logique hyper-productiviste et consumériste peut avoir des œillères quant à ses solutions d’avenir. Un habitant témoigne : « Il y avait ce sentiment que rien ne pouvait nous arriver. L’argent coulait à flots. Quand il n’y en avait plus, il y en avait encore. Nous vivions dans une sorte de bulle, loin de tout. Avec ce sentiment de toute-puissance [5]. » Certains détails parlent d’eux-mêmes : plusieurs voitures par famille (sur une île de 21 kilomètres carrés) ; des femmes de ménage payées par le gouvernement ; des investissements démesurés partout dans le monde…

À l’image des Nauruans, notre société se trouve actuellement empêtrée dans une vision minière de l’environnement [6], essentiellement basée sur le profit à court terme. On creuse toujours plus et toujours plus vite pour entretenir l’activité économique, et on ne s’arrête que lorsque le filon coûte plus qu’il ne rapporte. Cette conception reporte sans cesse l’échéance, avec le risque bien réel de voir les conséquences devenir de plus en plus dramatiques. L’histoire de Nauru doit constituer un avertissement pour l’ensemble des forces politiques, de droite comme de gauche. Il ne peut y avoir d’économie sans nature. Même avec des mécanismes de redistribution des richesses, un système qui ne tient pas compte des limites environnementales est voué à l’échec.

À Nauru comme ailleurs, la consommation matérielle déstabilise de nombreuses coutumes et activités traditionnelles. Au début de la crise, bien des Nauruans ne savaient plus cuisiner ni réparer les objets de la vie quotidienne. Jusqu’alors, l’abondance d’argent était telle qu’on se faisait livrer ses repas quotidiennement et qu’on changeait de voiture au moindre problème mécanique. À une autre échelle, nous ne sommes pas si différents des Nauruans. Comme eux, nous refusons de voir la réalité, qui est un épuisement prochain des ressources ; comme eux, nous préférons rester dans un mode de « confort » et de luxe insoutenable ; comme eux, nous nous sommes détachés de nombreuses activités indispensables à notre survie (l’agriculture en tête). Reste à savoir si, contrairement à eux, nous prendrons conscience du désastre avant qu’il ne survienne [7].


[1Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat.

[2Luc Folliet, Nauru, l’île dévastée. Comment la civilisation capitaliste a détruit le pays le plus riche du monde, Paris, La Découverte, 2009. L’ensemble de ce texte repose sur cette enquête.

[3Renaud Duterme est enseignant en géographie, auteur de Rwanda – Une Histoire volée, éditions Tribord, 2013 et co-auteur avec Eric De Ruest de La dette cachée de l’économie, qui vient de paraître aux éditions Les liens qui libèrent.

[4Cela permet sans doute de comprendre pourquoi Nauru a voté contre l’octroi à la Palestine du statut d’État observateur à l’ONU en décembre 2012.

[5Luc Folliet, Nauru, l’île dévastée, op. cit., p. 147.

[6L’expression est de Jared Diamond.

[7Ironie du sort, Nauru fait partie des territoires les plus vulnérables à une montée des eaux consécutive au réchauffement de la planète.



 
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