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Le monde en 2052, selon le Club de Rome
Noé Lecocq  •  28 mars 2013

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Quarante ans après le célèbre rapport « Les limites de la croissance », publié par le Club de Rome en 1972, un de ses auteurs s’est lancé dans un exercice de prévision pour les 40 prochaines années. Sans langue de bois, mais avec une certaine malice, Jorgen Randers nous livre une vision informée des évolutions qui nous attendent plus que vraisemblablement d’ici à 2052 [1].

D’entrée de jeu le ton est donné, et si bon nombre de prévisions du rapport de 1972 se sont réalisées depuis, « le monde est bien moins soutenable aujourd’hui qu’il y a 40 ans » note l’auteur. Au vu des connaissances accumulées depuis lors et de son observation des processus de décision qui transforment (ou non) les sociétés, Jorgen Randers s’estime fort confiant dans les prévisions aujourd’hui mises sur la table. Pour lui, il n’y a guère de doute sur le fait que les choses vont se passer à peu de chose près de la manière résumée ci-dessous, même si ce tableau l’attriste profondément.

Un monde post-croissance, mais inégalitaire et avec un climat fichu

La population va se stabiliser aux environs de 8 milliards d’individus en 2040, à cause de la poursuite de la baisse du taux de natalité. Il en résultera une croissance bien plus faible que celle des 40 dernières années, le PIB mondial doublant là où il avait précédemment quadruplé. L’innovation technologique se poursuivra à un rythme identique.

La consommation va stagner, car de plus en plus de ressources seront mobilisées pour résoudre les nouveaux problèmes, après leur apparition. En clair, les futurs « investissements » ne seront pas principalement des dépenses planifiées, faites en vue de diminuer les émissions de CO2 par exemple, mais plus certainement des dépenses de réparations des dégâts, rendues obligatoires suites aux catastrophes climatiques plus fréquentes, aux pollutions de tous ordres, aux conflits conséquents, etc.

L’utilisation globale d’énergie culminera en 2040, l’humanité n’utilisant au final que la moitié des réserves d’énergie fossiles. Les émissions de CO2 culmineront ainsi en 2030, ce qui mènera à franchir la barre des 2°C de réchauffement global en 2052, pour atteindre 3°C en 2080 avant une stabilisation. Cela amènera des événement climatiques extrêmes de plus en plus nombreux, mais probablement pas de cataclysme global, du moins dans les quarante prochaines années. Le futur ressemblera au scénario 2 du rapport de 1972, scénario intitulé « la crise de la pollution ».

Au niveau social, les inégalités croîtrons. Il y aura beaucoup plus de personnes pauvres, notamment dans les pays riches où le revenu moyen par personne stagnera. La production alimentaire satisfera la demande solvable, mais pas les besoins de tous : «  La famine est un problème de distribution des richesses, pas un problème de production ».

Jorgen Randers justifie sa vision peu optimiste par le fait que le capitalisme et la démocratie se sont révélés compatibles avec un large dépassement des limites de la planète. Et que selon lui, nous n’abandonnerons pas ces systèmes dans les 40 années à venir [2].

Un monde meilleur est (techniquement) possible

Pour avoir un monde nettement meilleur, il suffirait de transférer 2 % de l’activité économique depuis les secteurs sales vers les secteurs propres. Randers est cependant catégorique : «  cela ne se produira pas, car cette solution est légèrement plus chère » et que « les hommes et leurs institutions sont enfermés dans le court-termisme ».

Il détaille alors 5 mesures chocs qui seraient nécessaires, en insistant sur le fait qu’il n’y a aucune chance qu’elles soient mises en place :

  1. Limiter les naissances dans les pays développés, notamment en s’inspirant de la politique chinoise de l’enfant unique ;
  2. Bannir l’usage des énergie fossiles, d’abord dans les pays riches ;
  3. Construire un système énergétique qui respecte le climat, en particulier dans les pays pauvres ;
  4. Mettre en place des institutions supranationales qui soient en mesure de tempérer le court-termisme ambiant, notamment en limitant au niveau mondial les droits d’émissions de CO2.
  5. Définir de nouveaux objectifs pour les pays riches : plus de qualité de vie et moins de croissance.

Irriter pour provoquer le changement ?

En revenant sur les quarante années qu’il a passées à promouvoir sans relâche un monde soutenable, Randers explique sa vision a changé face à ses échecs : « L’éducation à l’environnement ne fait pas changer les gens », comme il le constate dans son pays (Norvège) où deux générations ont déjà été largement sensibilisées, mais où le climato-scepticisme est encore bien vivant. De même, « la peur des catastrophes ne fonctionne pas », comme il a du l’admettre avec regret après le passage dévastateur de l’Ouragan Katrina aux Etats-Unis.

« Je me suis demandé s’il était justifié d’écrire un livre qui pourrait risquer de décourager ceux qui travaillent activement sur ces matières », dit-il encore. Mais cela n’avait pas encore été essayé, alors il a décidé d’« écrire un livre qui irrite les gens en leur racontant à quel point ils vont se comporter stupidement. Peut-être que si ils sont suffisamment irrités dans leur fierté, alors ils changeront » blague-t-il en conclusion.

Au-delà des formules choc et de la provocation assumée, on perçoit un homme d’une grande expérience et d’une grande intelligence. Et chez lequel désillusions et espoirs se mêlent, non sans ambiguïté.

Les données détaillées de cette étude sont disponibles sur le site http://2052.info


[1Jorgen Randers a présenté son étude « 2052-A Global Forecast for the Next Forty Years » le 20 mars dernier à Bruxelles. Professeur en stratégie climatique, il a été directeur général du WWF international de 1994 à 1999.

[2La critique que Jorgen Randers fait à la démocratie sous sa forme actuelle, est qu’elle est enfermée dans une gestion court-termiste qui est, selon lui, un reflet de la nature humaine et des choix des électeurs, incapables par exemple d’accepter volontairement un renchérissement du coût de l’énergie pour financer les mesures nécessaires. Quant au capitalisme, il est conçu pour affecter les ressources en vue de maximiser le profit, pas en vue de répondre aux besoins de la société.