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Chronique d’une frustration annoncée
Véronique Hollander  •  28 janvier 2016

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La frustration a mauvaise réputation. Reconnaissons cependant que, parfois, elle est maturante, lorsque nous nous attardons sur les raisons de cette frustration et qu’elle nous permet de mieux nous connaître. Dans certaines occasions, elle est plaisante, lorsque attendre quelque peu participe du plaisir, surtout si nous sommes certains que nos désirs seront rencontrés. Par contre, la frustration vécue lors de réunions d’informations publiques qui nous présentent les futurs aménagements de nos villes, village ou quartiers, n’est ni maturante ni plaisante.

La frustration n’est pas une émotion, c’est un état d’insatisfaction qui s’accompagne souvent d’un sentiment d’injustice : on nous prive d’un dû ou on nous fait supporter quelque chose de non-mérité. Ce qui provoque des émotions, comme la colère, la jalousie, la tristesse, selon le Guide des émotions de Michelle Larivey.

Pourtant, au départ d’un nouvel aménagement, je pense que toutes les parties, acteurs politiques, promoteurs, citoyens, sont de bonne volonté. Ils ne partagent pas la même volonté, mais je reste persuadée, qu’ils cherchent chacun à réaliser quelque chose de bien à leurs yeux, qui correspond à leurs valeurs. Que le promoteur ou l’acteur politique soit à l’initiative, il y a discussion, échange d’idées, probablement des moments de rêve et peut-être aussi quelques moments de frictions. Sans aucun doute cela prend du temps, quelques mois probablement. Mais cela se passe sans le citoyen !

Tout est alors en place pour jouer l’intéressante partition de la frustration

Le citoyen entre dans la danse au moment de la réunion d’information préalable ouvrant l’enquête publique. Beaucoup de communes prennent la peine de relater les projets dans les revues communales. Nous pouvons aussi nous mettre au courant des futurs aménagements en prenant connaissance des comptes-rendus des réunions du Collège.

Bien peu d’entre nous le font. Souvent, nous apprenons l’existence d’un projet au moment de l’enquête, quand nous passons à proximité des panneaux jaunes apposés aux abords du futur chantier. Sans toujours les lire ou sans même les voir car, si nous n’habitons pas cet îlot, les panneaux jaunes ne seront pas sur notre chemin. Alors même que le projet pourrait impacter notre quotidien.

Lors de l’enquête publique, les citoyens découvrent un projet pensé depuis plusieurs mois par les acteurs politiques et le promoteur. Ils arrivent à la réunion d’information préalable sans préparation. Ils sont présents dans la salle avec une préoccupation bien légitime : qu’est-ce que ce projet va changer pour moi ? Ils sont censés pouvoir faire toutes les remarques qu’ils jugent opportunes. Face à eux, le promoteur et les acteurs politiques, à qui le temps de travail nécessaire pour peaufiner le projet, fait que ce dernier leur semble bon et suffisamment présentable pour arriver en réunion d’information. Dans leur chef, ce projet est très peu critiquable puisqu’ils ont déjà envisagés beaucoup (si pas toutes, à leurs yeux) de variations et d’hypothèses alternatives.

Donc, dans ce contexte déjà très ficelé, les questions et les remarques des citoyens tombent assez mal, peuvent même être blessantes et ne sont pas perçues comme autant de chances d’améliorer le projet mais plutôt comme une volonté de l’empêcher d’aboutir.
Imaginez-vous à leur place. Vous venez d’accoucher, les premiers visiteurs arrivent à la maternité et y vont de leurs commentaires : « C’était peut-être pas le moment de faire un enfant », « Houlààà il a le nez de son père », « Il n’a pas un œil qui dit merde à l’autre ? »
Maintenant, ne soyons pas plus catholique que le pape ou plus musulman que l’imam, il arrive que les citoyens s’opposent d’emblée à un projet sans aucune envie de l’améliorer ou d’envisager des localisations alternatives.

Frustrons toutes les parties sans restrictions !

C’est donc une première frustration, j’imagine, pour les acteurs politiques et le promoteur, de constater que les participants à la rencontre ne se réjouissent pas, qu’il n’y a pas de félicitations pour ce projet longuement mûri, qu’il n’y a que majoritairement des questions ou des remarques qui relèvent de la crainte ou de l’inquiétude.

Une autre frustration se trouve, certainement, dans le chef des participants. Celle de ne pas se sentir entendu, parfois de se sentir insulté.
Alors, face aux remarques ou questions des citoyens, suivant une mode assez répandue depuis plusieurs années, les acteurs politiques répondent : « Si vous posez cette question c’est parce que nous avons manqué de pédagogie » ou « Nous allons aller faire de la pédagogie dans les quartiers ».

Comme si questionner ou proposer des alternatives ne se faisait que parce que les citoyens ne comprennent pas le projet. La pédagogie, c’est l’ensemble des méthodes utilisées pour éduquer les enfants et les adolescents. Donc, dire à des adultes qu’on va faire de la pédagogie avec eux, parce qu’ils posent des questions, c’est insultant. Et c’est même faire preuve d’un manque certain de sens pédagogique !

Ceci nous amène à une énigme intéressante : comment une même personne peut-elle, à la veille des élections, être considérée comme citoyenne, lucide, intelligente et capable de discernement, puis, à l’occasion des enquêtes publiques, être perçue comme un riverain, rouspéteur, ignorant, mû par son intérêt personnel ?

Frustration nouvelle de part et d’autre lorsque des citoyens proposent des solutions alternatives, non pour reporter le problème en dehors de leur espace de confort mais pour proposer une solution qui leur paraît logique. Promoteur et acteurs politiques répondent souvent en éludant la proposition, puisqu’ils ont pensé à tellement d’hypothèses (ce n’est pas ironique). Ils prennent une position défensive en affirmant que, si l’étude n’a pas repris cette solution, c’est parce qu’elle n’était pas ou peu envisageable. Du coup, réaction des citoyens qui dansent d’une fesse à l’autre sur leur chaise pour tenter comme ils peuvent d’évacuer leur énervement. Certains choisissent alors le mutisme : « De toute façon nous ne sommes pas entendus, « on » ne nous écoute pas ». D’autres décident de se faire entendre, en réitérant leurs questions, en en posant de nouvelles, voire en haussant le ton. En face, la position de défense trouve alors à se justifier.

Des discours qui tournent en rond et ne favorisent pas l’écoute, des prises de positions qui deviennent presque des caricatures d’elles-mêmes : un sentiment de méfiance mutuelle est installé. Et de rencontre en rencontre, ces êtres humains normalement constitués vont confirmer ce sentiment de méfiance par consistance cognitive.

A l’arrivée, les riverains sont considérés comme des empêcheurs de bâtir, d’améliorer, de faire évoluer la ville, ou le village. Comme des personnes ancrées une fois pour toute dans le passé et qui ne souhaitent pas changer un iota à leur environnement direct.
Les riverains cultivent des considérations toutes aussi courtoises à l’encontre des acteurs politiques ou du promoteur. L’un est considéré comme le plénipotentiaire qui veut tout refaire à son idée, « maintenant qu’il est élu, il n’en fait qu’à sa tête ». L’autre est enfermé dans un rôle de personnage cupide, indifférent au lieu où il compte installer son projet.

Pourquoi ne pas se faire plaisir, tout simplement ?

A priori, c’est plutôt intéressant que des promoteurs souhaitent investir, que des acteurs politiques aient une vision d’amélioration de leur commune, que les riverains souhaitent être partie prenante à l’évolution de leur quartier.

Mais quel est l’espace laissé aux riverains pour se familiariser avec le projet, le mûrir, imaginer les changements que cela va lui demander, les solutions qu’il peut envisager, qui seront peut-être positives pour lui au final ? 15 jours ! Quinze jours pour s’informer, comprendre, réagir, commenter. C’est trop peu pour faire preuve d’enthousiasme. Il est logique que, souvent, les réunions d’informations tournent à des querelles personnelles ou des dialogues de sourds. Ce genre de situation, récurrent, alimente le discours qui attribue aux riverains une attitude NIMBYste.

Ce sont des personnes concernées par le sujet qui viennent à la réunion d’information préalable et qui s’inquiètent à juste titre de ce qu’il va se passer pour elles. Profitons de cet intérêt pour développer une vision plus globale de chaque acteur ! Comprendre les réalités de vie des gens, comprendre les enjeux de mobilité, d’alimentation, de culture, portés par les uns et les autres, c’est ré-inventer une participation où chacun joue son rôle. Les riverains, par une bonne connaissance de leur environnement, le politique par la volonté de développer l’intérêt collectif, le promoteur par sa force d’investissement.

On me rétorque souvent qu’associer les riverains dès le départ du projet est compliqué, que cela prendrait du temps. C’est vrai. Faire cela s’appelle mener une démarche d’éducation permanente. Et si cette démarche était menée dès les élections, avec toutes les parties, pour imaginer la mise en œuvre de la déclaration de politique générale ? Parce que, si nous demandons à nos élus d’avoir une vision d’avenir, qui prenne en compte les enjeux environnementaux, sociaux, économiques et culturels, nous ne leur demandons pas d’être des génies solitaires, ni d’être le Titan capable de tout mettre en œuvre à la force de ses seuls bras. Les citoyens sont une force de changement et d’évolution, profitez-en ! L’éducation permanente est une démarche enrichissante pour toutes les parties.

+ Vous souhaitez découvrir le dossier sur l’accès à l’information et à la justice, rédigé par Jean-François Pütz, cliquez ici : http://www.iew.be/IMG/pdf/dossier_droitenv.pdf




 
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