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Après Trump, vers un devoir moral de désobéissance civique ?
Pierre Courbe  •  20 décembre 2016

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L’élection de Donald Trump à la présidence américaine le 8 novembre 2016 est, tant dans le processus que dans les conséquences potentielles, proche – osons la comparaison - de la nomination d’Adolph Hitler à la chancellerie allemande le 30 janvier 1933. La prise de pouvoir – même « démocratique » - par une personne qu’animent la colère et la haine annonce invariablement des lendemains qui déchantent, des lendemains qui pleurent. L’action associative aux USA en sera inévitablement affectée. La radicalisation du discours politique et l’émergence de dirigeants nationalistes étant un phénomène mondial, c’est toute la société civile qui devra, à terme, repenser son action.

« César règne par l’ambition de tous ; c’est notre espérance couronnée » [1]. Cette remarque d’Alain, qui pourrait s’appliquer au milliardaire américain, rejoint le constat amer posé par Aldous Huxley en 1937 : « Dans nos sociétés, les gens sont paranoïaquement ambitieux, parce que l’ambition paranoïaque est admirée comme une vertu, et que les arrivistes qui réussissent sont admirés comme s’ils étaient des dieux. » [2] Huxley toujours, remarquait en 1954, désabusé, que « Avec les méthodes utilisées aujourd’hui pour vendre du candidat politique comme s’il s’agissait d’un désodorisant, le corps électoral est positivement garanti contre tout contact avec la vérité, sur quelque sujet que ce soit . » [3] De nombreux autres éléments – structurels et conjoncturels – expliquent ce que nous avons tant de mal à accepter et ont fait l’objet de très pertinentes analystes politiques. Mais quels enseignements, quelles lignes directrices en tirer pour l’action de la société civile demain ?

Les êtres vivants sont mortels – ainsi en va-t-il des sociétés humaines. Contrairement aux individus, celles-ci, avant de périr physiquement, passent souvent par un stade de mort morale. Ethnologue, résistante durant la seconde guerre mondiale, déporté à Ravensbrück, Germaine Tillion tire de nombreux enseignements de son parcours de vie, dont celui-ci : « Aujourd’hui, je suis convaincue qu’il n’existe pas un peuple qui soit à l’abri d’un désastre moral collectif. » [4] Face aux choix politiques posés dans son pays, Martin Luther King faisait, dans un discours prononcé le 04 avril 1967, cette mise en garde dont la pertinence apparaît d’autant mieux avec le recul historique : « Une nation qui continue, au fil des ans, à dépenser davantage pour sa défense militaire que pour le progrès social approche de sa mort spirituelle. » [5] Ainsi, des choix politiques désastreux préparent progressivement le terrain au désastre moral. Ces choix étant posés en cohérence avec les valeurs communes – ou communément admises ou tolérées - la défense des valeurs humanistes, démocratiques, revêt une importance capitale.

Amin Maalouf, témoin du délitement de la démocratie libanaise, rappelle à juste titre que « La loi de la majorité n’est pas toujours synonyme de démocratie, de liberté, d’égalité ; parfois, elle est synonyme de tyrannie, d’asservissement et de discrimination. » [6] Le suffrage universel doit être vu, selon son analyse, comme un moyen de préserver certaines valeurs, non comme un absolu : « Ce qui est sacré, dans la démocratie, ce sont les valeurs, pas les mécanismes. Ce qui doit être respecté, absolument et sans la moindre concession, c’est la dignité de tous les êtres humains, femmes, hommes et enfants, quelles que soient leurs croyances ou leur couleur, et quelle que soit leur importance numérique.  » [7]

Si l’on entend la morale comme l’ensemble des valeurs qui sous-tendent la déclaration universelle des droits de l’homme et des règles d’action qui en découlent, il est évident – il était évident bien avant Trump - que la légalité et la moralité peuvent, dans certaines circonstances, être totalement opposées. Si la situation perdure, la morale peut s’en trouver redéfinie et l’éthique des individus profondément perturbée. Dans son remarquable essai consacré aux camps allemands et soviétiques, Tzetan Todorov insiste sur le fait que « Les gardiens responsables d’atrocités ne cessent pas de distinguer entre le bien et le mal, ils n’ont subi aucune ablation de leurs organes moraux ; mais ils pensent que cette « atrocité » est en fait un bien – puisque l’Etat – détenteur des critères du bien et du mal – le leur dit. » [8]

Confrontées à l’arrivée au pouvoir, par l’effet du scrutin universel, de personnes haineuses niant la nécessité de protéger les plus faibles, de protéger la nature à laquelle nous appartenons dans un contexte où l’action sociale et l’action environnementale sont plus qu’urgentes, que doivent faire les associations actives dans ces domaines ? Jeter aux orties le suffrage universel, instaurer des « tyrannies rouges et vertes » ? Certes non, mais se rappeler avec Montesquieu que « Une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais elle doit être loi parce qu’elle est juste » [9]. Se rappeler avec Martin Luther King que : « Toute loi qui élève la personne humaine est juste. Toute loi qui la dégrade est injuste. » [10] Ou encore : « Nous ne pourrons jamais oublier que tous les agissements de Hitler en Allemagne étaient « légaux » et que tous les actes des combattants de la liberté en Hongrie étaient « illégaux ». » [11] Le prix Nobel de la Paix 1964 soutenait dès lors que : « quiconque enfreint une loi parce que sa conscience la tient pour injuste, puis accepte volontairement une peine de prison afin de soulever la conscience sociale contre cette injustice, affiche en réalité un respect supérieur pour le droit. » [12]

Une telle attitude n’est guère à la portée de tous. Tzetan Todorov, qui a grandi dans une Bulgarie sous dictature communiste, l’a très bien analysé : « Si l’intérêt national est placé au-dessus de celui de l’humanité, Auschwitz devient possible. L’obéissance à la loi est nécessaire au bon fonctionnement de l’Etat, sans être pour autant source de vertu ; mais si la loi est inique, il faut lui désobéir et la dénoncer, ce qui est possible dans certains régimes et non d’autres : voilà un moyen pratique pour distinguer parmi eux les meilleurs des moins bons. » [13] Outre les limites posées par les autorités à la liberté de penser et d’agir, il existe d’autres limites, individuelles, au premier rang desquelles « La propension du plus grand nombre à se soumettre aux ordres d’une autorité cruelle, lors même qu’elle n’exerce sur eux d’autres pressions que celles qui résultent de la légitimité qu’ils lui accordent. » [14] C’est pourquoi Tzetan Todorov estime, à juste titre, que « Un acte de protestation comporte un certain risque et, du point de vue moral, il est légitime d’inciter les autres à le prendre, mais non de leur reprocher de ne pas l’avoir fait (c’est un reproche qu’on ne peut s’adresser qu’à soi-même).  » [15]

L’action environnementale, fondamentalement, est sociale : produit de la société humaine, elle vise à garantir à celle-ci, en tant qu’élément de la biodiversité, des conditions de vie optimales dans une nature préservée. Lui garder son sens dans un contexte où la haine et la colère mettent à mal les édifices démocratiques péniblement construits au fil des siècles nécessite un travail de réflexion en profondeur. Réflexion relative aux valeurs fondamentales. Dont l’altruisme, le respect du vivant et le rejet de la violence qui « n’engendre que la violence, dans un mouvement pendulaire qui grandit au lieu de s’amortir. » [16]. « L’essentiel ? La liberté de tous, la dignité de chacun et les droits, d’abord, de l’autre » [17]. Réflexion relative à l’éducation à offrir à tous les membres de la société pour leur permettre d’adhérer à ces valeurs (« S’accommoder de l’ignorance, c’est renier la démocratie, c’est la réduire à un simulacre. » [18] ). Réflexion relative à la nécessité de cohérence par rapport à ces valeurs. Réflexion, enfin, relative aux conséquences qui en découlent. Dont le refus de certains comportements économiquement « imposés », culturellement valorisés (city-trip en avion, achat du dernier équipement électronique à la mode, …). Dont, aussi, une possible « obligation morale de désobéissance civique non violente » à cadrer très clairement. En l’absence d’une telle réflexion, l’action des ONG d’environnement risque de perdre en pertinence, en légitimité, en portée. Et d’aider, au lieu de contrer, la montée de la haine symbolisée, en ce mois de novembre 2016, par l’accession de Donald Trump à la présidence américaine.


[1Alain, Propos sur le bonheur

[2Aldous Huxley, La fin et les moyens

[3Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes

[4Germaine Tillion, Ravensbrück

[5Martin Luther King, Un temps pour rompre le silence

[6Amin Maalouf, Les identités meurtrières

[7Amin Maalouf, Les identités meurtrières

[8Tzetan Todorov, Face à l’extrême

[9Montesquieu, Cahiers

[10Martin Luther King, Lettre de la geôle de Birmingham

[11Martin Luther King, Lettre de la geôle de Birmingham

[12Martin Luther King, Lettre de la geôle de Birmingham

[13Tzetan Todorov, Face à l’extrême

[14Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité – Banalité du mal, banalité du bien

[15Tzetan Todorov, Face à l’extrême

[16Primo Levi, Les naufragés et les rescapés

[17André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus

[18Amin Maalouf, Le dérèglement du monde