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La lucidité, tonique et sereine
Pierre Courbe  •  19 janvier 2017

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« Sur les squelettes blanchis et les vestiges épars de maintes civilisations sont écrits ces mots pathétiques : « Trop tard ». » [1] En 1967, dans un discours dénonçant la guerre menée par les USA au Vietnam, Martin Luther King mettait ainsi en garde la société américaine contre le risque de faillite morale, prélude à l’effondrement. 50 ans plus tard, c’est un effondrement global qui menace l’humanité - et avec elle d’innombrables espèces vivantes. L’examen lucide des indicateurs environnementaux et sociaux indique qu’il est déjà « trop tard ». Comment vivre, comment agir dans une telle perspective ? Est-il possible, est-il souhaitable d’être lucide ?

De tous temps les populations humaines (et, plus largement, animales) ont influé sur leur environnement. A l’échelle de l’histoire humaine, les dommages infligés à la nature sont, jusqu’à un passé très récent, demeurés limités dans leur étendue géographique, dans leur portée. Depuis quelques décennies, l’humain prend doucement – trop doucement - conscience d’un changement d’échelle : les incidences actuelles des activités humaines sont à la hauteur des énormes progrès techniques des deux derniers siècles. Progrès qui ne sont ni bons ni mauvais en eux-mêmes et ne valent que par l’utilisation qui en est faite. Or, comme le constatait Montaigne : « En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au point de son besoing : de volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peut estreindre. » [2]

Portés par cette tendance, les êtres humains ont infligé à la biosphère des dommages irréparables : c’est l’habitabilité même de la planète qui est aujourd’hui en question. Clive Hamilton, professeur d’éthique publique australien, porte un regard particulièrement clairvoyant sur la situation : « Même en retenant les hypothèses les plus optimistes concernant la probabilité que le monde prenne les mesures nécessaires, et même en supposant qu’il n’y ait rien que nous « ignorions ignorer », un changement climatique aux conséquences dramatiques est aujourd’hui à peu près certain. Dans ces conditions, refuser d’accepter que nous allons affronter un avenir très désagréable devient une attitude perverse. Un tel déni suppose une interprétation délibérément erronée de la science, une vision romantique de la capacité des institutions politiques à agir, ou la croyance en une intervention divine. » [3] Les dernières observations [4] confirment la validité de son constat. Convient-il de le suivre sur la voie de la lucidité ?

Celles et ceux qui, en 1937, chantaient avec Charles Trénet « Y a de la joie », qui écrivaient jusqu’en 1938 que « C’est cette heureuse confiance en la sincérité et en l’honnêteté de Herr Hitler qui est la clef de la paix européenne » [5] , avaient-ils raison contre celles et ceux qui acceptaient le constat résultant d’une analyse rationnelle de la situation, à savoir qu’un conflit majeur autant qu’inéluctable était en gestation ? [6] Question délicate - personnelle jugeront certains. Le parallèle est flagrant avec l’attitude à adopter face à un diagnostic de maladie incurable ou offrant des chances minimes de guérison. Question, cependant, qu’il convient aussi d’analyser collectivement : le diagnostic concerne l’ensemble de l’espèce humaine, l’ensemble de la biosphère. Et de la manière dont on le reçoit dépendent notamment la stratégie et les actions que peuvent ou doivent mener les sociétés, les collectivités, les groupes - dont une certaine fédération d’environnement.

Si l’on accepte le postulat selon lequel il n’est pas possible – sauf effet du hasard – de résoudre un problème que l’on ne comprend pas ou dont on mesure mal la portée, la lucidité est un devoir pour qui entend porter remède aux problèmes environnementaux et sociaux. [7] Même si l’analyse lucide conduit à conclure que, quoiqu’on puisse faire, ceux-ci demeureront au moins partiellement : « Le fait qu’il n’existe pas de solution réaliste ne veut pas dire que le problème n’existe pas. » [8] Cela signifie plutôt qu’il faudra s’y adapter. Constat que beaucoup refusent, comme le soulignait rétrospectivement Primo Levi, rescapé d’Auschwitz : « Bien des menaces qui nous semblent évidentes aujourd’hui étaient alors voilées par l’incrédulité volontaire, par le refoulement, par les vérités consolatrices échangées généreusement et autocatalytiques. » [9] Parfois même, toute velléité d’adaptation est illusoire. Avec la sagesse et la sérénité qui la caractérisent, Etty Hillesum, qui mourut à Auschwitz, écrivait plusieurs semaines avant d’y être emmenée : «  Les gens ne veulent pas l’admettre : un moment vient où l’on ne peut plus agir, il faut se contenter d’être et d’accepter. » [10]

Schématiquement, il existe trois niveaux de gravité d’un incident, d’une crise. A chacun correspond une attitude appropriée. Un, la lutte pour supprimer ou limiter les causes si cela est encore possible. On ne peut, rétrospectivement, arrêter le bras qui a lancé une pierre ; mais, tant que la pierre n’a pas quitté la main, on peut la retenir ou à tout le moins modifier la trajectoire qu’elle suivra. Deux, la mise en place de mesures d’adaptation aux effets s’ils sont inéluctables mais qu’il est possible de les atténuer (celui qui voit que la pierre va l’atteindre au visage peut au moins lever le bras pour se protéger). Trois, l’acceptation de son impuissance à changer le cours des événements si toute action sur les causes ou les effets est vaine (la pierre est déjà là). L’analyse lucide est indispensable pour juger de la gravité de la crise. L’acceptation du constat est tout aussi nécessaire pour choisir la bonne attitude.

Face à toute situation anxiogène, face à toute crise sérieuse, l’être humain cherche à se persuader que le niveau de gravité est « un » - ou zéro - qu’il peut « se battre » - ou qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter. De là les tentatives pour minimiser la gravité de la situation ou maximiser l’effet potentiel de ses propres actions ou de celles des autres : « Pour leur confort mental, les gens sont prêts à s’accrocher à n’importe quoi. » [11]. S’il perçoit que la gravité est de niveau « deux », l’humain est naturellement porté à la fuite. Fuite physique (devant un animal sauvage, une inondation, un incendie, une guerre, …) ou fuite mentale (réaction de déni), les deux se rejoignant parfois, comme dans les scénarios de colonisation d’autres planètes. Lorsque, exceptionnellement, il accepte le constat du niveau « trois », l’humain a tendance à perdre le contrôle de ses actes : il se débat inutilement, il implore, il reste prostré, « attendant la fin », ... Il est d’autant plus difficile d’être lucide sur l’horreur à venir qu’elle nous est étrangère. Pour les européens « de l’ouest », le dernier conflit armé est loin, plus loin encore la dernière pandémie, les dernières famines. D’autres – et ils sont plus nombreux – n’ont pas cette chance : le futur immédiat de centaines de millions de personnes est plus qu’incertain. Les personnes qui, dans une précarité extrême, voient leurs proches mourir de faim, celles qui, prisonnières d’un conflit, voient massacrer leurs amis sont, en quelque sorte, « forcées à la lucidité ». Elles n’en continuent pas moins de vivre.

Que ce soit dans la Belgique du vingt et unième siècle ou dans une société paléolithique, « la fin » est inéluctable, toujours : la mort est la seule certitude de toute vie. Mais il reste à remplir l’espace-temps qui nous en sépare (dont nous ignorons la durée), et à le remplir utilement. L’action environnementale s’inscrit pleinement dans cette approche. Fondamentalement sociale, elle vise à garantir à la communauté humaine, élément de la biodiversité, des conditions de vie optimales dans une nature pas trop meurtrie à défaut d’être préservée. Pour reprendre la sobre expression de Clive Hamilton, il est certain que nous allons, dans les prochaines décennies, affronter un avenir « très désagréable ». Inondations, sécheresses, désertifications, ouragans, famines, migrations de masse, conflits affectent aujourd’hui des centaines de millions de personnes. La fréquence, l’intensité, l’étendue de ces problèmes vont, de manière sûre, aller en s’accroissant. Quelle est, dans cette perspective, l’utilité de développer un potager collectif, de plaider pour un renforcement des normes d’émissions des voitures ou pour la fermeture des centrales nucléaires ? Au-delà de l’apport de nourriture, le potager collectif reconnecte les personnes les unes aux autres et à la nature. Les normes, qui engendrent des réductions d’émissions, affirment la primauté de l’humain sur la finance. La fermeture des centrales peut éviter, dans un monde soumis aux conséquences des dérèglements climatiques, complètement désorganisé, que l’enfer nucléaire ne vienne s’ajouter au reste – elle exprime donc le souci des générations à venir. L’utilité de ces actions, dans une société menacée d’effondrement, réside avant tout dans les valeurs qu’elles incarnent, non dans les effets matériels auxquels elles tendent. Dès lors, la radicalisation environnementale (marquée, comme toute radicalisation, par l’intolérance, le rejet de « l’autre », l’utilisation de tous les moyens (y compris violents) à la poursuite de fins que la lucidité oblige, en l’occurrence, à qualifier d’incertaines – voire d’utopiques) relève du déni (croyance qu’il est encore possible de « sauver la nature ») et fait fi de l’utilité de l’action environnementale en tant qu’expression de valeurs fondamentales pour le bien-être des personnes : respect, amour, compassion.

De tout temps, l’homme a modifié son environnement ; de tout temps, aussi, il a été confronté à des événements dramatiques de grande ampleur. Qu’ils soient d’origine naturelle (inondations, sécheresses, ouragans, « attaques » animales ou fongiques sur les cultures ou les récoltes, …) ou d’origine humaine (guerres, massacres, génocides, …), jamais une mauvaise estimation de la situation ne l’a aidé à y faire face. Que du contraire. De nombreuses écoles de sagesse recommandent d’accepter - le plus sereinement possible - ce sur quoi on ne peut agir et de concentrer son action sur ce que l’on peut effectivement influencer. L’acceptation de l’effondrement à venir est logiquement plus difficile pour un Occidental habitué à l’abondance matérielle et à la stabilité sociale que pour une personne quotidiennement confrontée au manque, à l’insécurité. La tentation est grande, dès lors, de verser dans le déni, qu’il soit extrême (climato-scepticisme) ou éthéré (croyance à la possibilité d’un « retour à l’équilibre »). S’illusionner, c’est simplement retarder le moment de la confrontation à la réalité – et amplifier l’intensité du choc.

L’acceptation du constat, il faut en être conscient, n’est possible ni pour tout le monde, ni « totalement ». Les médecins le savent : certains patients ne peuvent (ni intellectuellement ni émotionnellement) accepter le verdict d’une maladie grave ou incurable. Pour ceux qui le peuvent, l’acceptation intellectuelle est souvent pleine et entière – mais rarement l’acceptation émotionnelle. De même, porter un regard lucide sur l’évolution des indicateurs environnementaux et sur les effets qui en découleront est une chose. Regarder ses enfants et se dire qu’ils seront confrontés à ces effets « très désagréables » en est une autre. Mais du moins la conscience du caractère inéluctable de l’effondrement permet-elle d’agir utilement envers eux et, plus largement, envers l’humanité, en leur fournissant les bases sur lesquelles ils pourront vivre la meilleure vie possible dans les circonstances qui se présenteront. Celles et ceux qui, dans leurs premières années, ont eu la chance de recevoir respect, amour, compassion - valeurs qui sont (devraient être ?) moteurs de la défense de l’environnement – sont généralement mieux « armés » face aux épreuves que comporte toute vie humaine. [12]

Etre et accepter comme le disait Etty Hillesum. Mais agir aussi. Non dans l’espoir illusoire d’éviter l’effondrement. Mais pour faire vivre les valeurs qui font que la vie vaut la peine d’être vécue, quelles que soient les circonstances. Tout déni, toute fuite nous éloigne de cette voie. Les messages optimistes, qui nous illusionnent, nous empêchent d’accepter lucidement, d’être sereinement et d’agir utilement : « Rien de plus déprimant qu’une dégoulinade d’optimisme. Rien de plus tonique que la lucidité. » [13]

Retrouvez les autres articles de la nIEWs 200 spéciale "Effondrement"


[1Martin Luther King, Un temps pour rompre le silence

[2Michel de Montaigne, Essais, Livre III, Chapitre XII

[3Clive Hamilton, Requiem pour l’espèce humaine Sciences Po, les Presses, 2013, p. 11

[4Voir par exemple la déclaration de l’OMM sur l’état du climat mondial en 2015 : http://library.wmo.int/pmb_ged/wmo_1167_fr.pdf ou cette étude de James Hansen et al. : http://www.atmos-chem-phys.net/16/3761/2016/acp-16-3761-2016.pdf

[5Evening Standard, octobre 1938

[6Un parallèle entre les années 1930 et la situation actuelle est développé ici : http://www.iew.be/spip.php?article2132

[8Amin Maalouf, Le dérèglement du monde

[9Primo Levi, Les naufragés et les rescapés

[10Etty Hillesum, Une vie bouleversée

[11Krishnamurti, Ultimes paroles

[12Voir par exemple la description des valeurs éthiques des personnes étant venues en aide aux Juifs durant la seconde guerre mondiale dans Terestchenko M. 2007. Un si fragile vernis d’humanité – Banalité du mal, banalité du bien. Paris : la découverte, p. 229

[13André Comte-Sponville, C’est chose tendre que la vie – Entretiens avec François L’Yvonnet