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HUMEUR : Prospère, youpla… BOUM !
Pierre Titeux, chroniqueur  •  19 janvier 2017  •  Gaz à effet de serre / CO2  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre

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Je suis déçu. Déçu, déçu, déçu. Près de neuf années et plus de cent chroniques d’une constance sans faille pour en arriver là… Quel désaveu !
Il suffit donc qu’une analyse se pare d’une appellation scientifico-ronflante et bénéficie d’un marketing efficace pour devenir respectable ? Car enfin, « collapsologie », mon c… : il n’y a là rien de plus que le constat lucide que je me suis obstiné à poser au mépris des procès en démobilisation des foules. Et on ouvre aujourd’hui à cette théorie catastrophiste voire mortifère les pages qu’on me ferma jadis au prétexte d’un pessimisme outrancier ? Dégoûté, je suis. D’ailleurs, si j’écoutais mon ego, je boycotterais ce numéro spécial. Mais comme nous ne sommes pas en très bons termes, je refuse de lui concéder ce plaisir. Je m’en vais donc plutôt po-si-ti-vi-ser et considérer cette livraison made in collapsologie comme une réhabilitation des propos hier fustigés. Hmmmmmmmm, ça fait du bien !!! Ben non, même pas.

Donc, « la planète » est mal en point et ne s’en sortira pas sans des séquelles irréversibles, seule la gravité de celles-ci posant encore question. Si je n’éprouve évidemment ni amertume ni satisfaction à voir reconnaître ici et maintenant une situation dont on me contesta longtemps la réalité, je ne peux m’empêcher de regretter le temps perdu à nier les exigences de l’urgence et à laisser les choses dériver vers leur point de non-retour.

Combien de fois n’ai-je pas entendu « on ne mobilise pas autour de messages négatifs » ou « il faut donner envie des changements et non les imposer »... Sauf qu’en état de guerre – ce que nous étions censés être pour contrer le réchauffement global mais aussi l’épuisement des ressources, les inégalités, la dualisation de la société –, on ne demande pas aux soldats et aux appelés s’ils auraient l’obligeance de bien vouloir monter au front ! De même, la population n’a plus alors l’opportunité de choisir ses conditions de vie mais subit celles que les circonstances lui imposent. A tous les niveaux, dans le chef des politiques mais aussi de nombreuses organisations, on refusa plus ou moins consciemment d’assumer un discours et une mobilisation à la hauteur de l’enjeu. Beaucoup trop cultivèrent une schizophrénie les amenant à vouloir soigner avec des placebos le cancer qu’ils avaient diagnostiqué.

Bien sûr, imposer un remède adapté à la gravité du mal n’aurait pas été populaire mais c’était un devoir auquel il fut irresponsable de se soustraire. Cela laissa non seulement l’infection se propager mais contribua également à tromper et démobiliser le malade. Car comment croire au sérieux d’une menace qui semble modulable à souhait – depuis 2006, pas une conférence climat qui ne fut présentée comme LA dernière chance d’éviter le pire… – et que l’on prétend combattre avec des mesurettes, à l’image du vaillant colibri qui combattit – mais l’histoire ne dit pas qu’il l’a éteint… – l’incendie de sa forêt avec les gouttes d’eau transportées dans son bec ?
Seul un positionnement clair, sans concessions ni ambiguïtés sur l’ampleur du danger et la radicalité de l’action à entreprendre pour le neutraliser aurait (peut-être) pu rallier des populations solidaires mais on fut très loin du compte.

J’écris au passé non parce que ces comportements auraient massivement changés mais parce que le pire n’est plus évitable. Ainsi, feindre de croire et faire accroire que l’Accord de Paris permettra de limiter le réchauffement global à 2°C maximum – « voire 1,5°C » qu’ils disent ! – à l’horizon 2100 constitue une imposture intellectuelle au regard des observations et projections disponibles. Georges Monbiot, célèbre chroniqueur du quotidien anglais « The Guardian » a livré dans un de ses textes [1] une analyse édifiante à cet égard : « Pour éviter un réchauffement global de 2°C, le GIEC suggère que le monde réduise, pour 2050, ses émissions à un niveau qui correspond à environ 15% du total des émissions en 2000. (…) Une réduction de 85% signifie, si le chiffre de population reste constant, que l’émission globale par tête devrait être réduite à 0,537 tonne pour 2050. Actuellement, le Royaume-Uni produit 9,6 tonnes par tête et les Etats-Unis 23,6 tonnes. Réduire ces quantités à 0,537 tonne signifie une diminution de 94,4% pour le Royaume-Uni et de 97,7% pour les Etats-Unis. » Monbiot considère que ces chiffres sont vraisemblablement sous-estimés. D’abord parce que la population va atteindre 8 à 9 milliards d’ici 2050. Ensuite, parce que « (…) l’impact de la réponse de la biosphère n’a pas été complètement considéré (...) » Enfin, parce qu’il y a cette croissance, véritable moteur de nos sociétés : si sa moyenne mondiale est de 3% – hypothèse basse au vu du potentiel des pays émergents et en développement – d’ici 2030, cela nous amènera à consommer jusqu’à cette échéance (soit en 20 ans) « l’équivalent de tout ce que nous avons consommé depuis que l’homme se tient sur ses deux pieds...  » Conjecturer la concrétisation de pareils objectifs ne relève ni du politique, ni de la technique mais de la mystique !

Le personnel politique a perdu la confiance du peuple en affirmant pendant des décennies pouvoir lutter efficacement et durablement contre les tares inhérentes au système économique dominant. Son incapacité chronique à éradiquer le chômage et préserver les acquis sociaux a fini par décrédibiliser sa parole et son action.
Le mouvement environnemental se fourvoie aujourd’hui dans la même impasse en maniant des slogans et des mots d’ordre incantatoires déconnectés de la réalité des citoyens. Prôner « 100% d’énergies renouvelables en 2050 » dans un monde où les vacances en avion restent un must et la voiture électrique une solution d’avenir, c’est non seulement inaudible mais aussi irresponsable car totalement irréalisable. De même, présenter des initiatives transitionnelles portées par des initiés comme des actions pouvant sauver la planète de l’apocalypse annoncée, c’est tourner le dos au domaine du plausible.

Dans un cas comme dans l’autre, la démarche souffre d’un péché originel : refuser de mettre en cause le cadre dans lequel elle s’inscrit, faire comme la sortie de crise était envisageable avec des aménagements à la marge. Or, non. Toute solution passera inévitablement par l’abandon des référents sur lesquels nous fondons notre développement depuis des décennies. Nos rapports de production et de consommation doivent impérativement être repensés pour intégrer les diverses limites auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés.

Ce discours, aucun responsable d’envergure n’a malheureusement eu (jusqu’ici) le courage de le porter et de le défendre face à une opinion supposée hostile. Car ayons l’honnêteté de refuser l’hypocrisie politiquement correcte qui voudrait que l’Homme soit un animal intrinsèquement bon et généreux ; si ce qui motive majoritairement son action était le bien commun, il y a longtemps que ce serait le paradis sur Terre, que la pauvreté serait éradiquée, l’accès à l’eau potable généralisé et le développement mondialisé (liste malheureusement non exhaustive). On peut le déplorer mais c’est ainsi : l’humain se mobilise peu pour les causes étrangères à son vécu, aussi nobles ou importantes soient-elles. Les grandes réformes sociales ont abouti parce que le progrès collectif rejoignait les avancées individuelles ; c’est l’agrégat des aspirations personnelles qui a fait triompher la revendication collective. Ce primat de l’intérêt particulier est encore plus vrai aujourd’hui que les crises financière, économique et sociale nous ont refermés sur nous-mêmes, davantage préoccupés par la sauvegarde de nos acquis que par la construction d’un « autre monde ». Tel Vladimir et Estragon, les personnages d’ « En attendant Godot » de Becket, nous avons renoncé à l’action et tuons le temps avec des distractions en attente d’un on ne sait trop quoi porteur de changement. Je ne me souviens pas que l’histoire finisse bien.

Le refus d’un discours de vérité considéré comme moralisateur et anxiogène nous a conduit à rendre inexorables des catastrophes environnementales majeures ; évitons de reproduire la même erreur face aux défis sociaux que nous devons affronter. Osons pilonner sans relâche un système vicié et à bout de souffle qui ne vit plus que par et pour le mythe d’une croissance vue comme remède à tous les maux. C’est la seule voie qui puisse permettre l’avènement d’une société où les valeurs d’éthique et de solidarité primeront sur la course au profit et l’exclusion.

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[1« The Guardian », 04/12/2007



 
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