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Hyperloop ou la technologie sans sens
Pierre Courbe  •  29 juin 2017  •  Mobilité

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Ces dernières semaines, la presse a fait écho aux projets de concrétisation du concept d’hyperloop. Ces projets de transport terrestre à des vitesses de plus de 1.000km/h peuvent impressionner. Et conforter l’idée que le « génie humain » peut tout accomplir. Tout et n’importe quoi, hélas, dès lors que l’exploit technique devient une fin en soi.

Monsieur Elon Musk, directeur des sociétés Tesla motors et SpaceX, proposait en 2013 un nouveau concept de transport par voie de terre à des vitesses actuellement impensables : 1.200 km/h. Très schématiquement, il s’agissait de propulser une capsule dans un tube sous basse pression pour limiter les frottements. La capsule se déplace sur un coussin d’air, sous l’action de forces électromagnétiques. E. Musk, grand seigneur, laissait libre de droits son « Hyperloop alpha » présenté dans un petit ouvrage en téléchargement gratuit. Plus fort : sa société SpaceX organisait des concours pour faire naître des projets concrets. Ce qui a fonctionné : plusieurs start-ups sont actuellement dans la course, avec des projets de concrétisation dans les cinq ans à venir. Deux sociétés se disputent la première place.

Hyperloop one

Hyperloop one a pour slogan : « be everywhere, move everything, connect everyone », ce que l’on pourrait traduire par « Etre partout, transporter tout, connecter tout le monde ». Se présentant comme une société ayant commencé en 2014 « dans un garage de Los Angeles », Hyperloop One compte maintenant 200 collaborateurs sur trois campus à Los Angeles et au Nevada. On appréciera au passage la fine référence au mythique garage de Steve Job dans lequel la légende prétend qu’est né le premier ordinateur Apple.

« Ca arrive plus vite que vous ne le pensez » selon Hyperloop One, qui précise avoir testé son moteur en 2016 et son système complet début 2017. Des itinéraires potentiels sont étudiés dans 5 pays, l’objectif étant de transporter des marchandises en 2020 et des passagers en 2021.

Devant leurs propres œuvres, les ingénieurs peuvent devenir lyriques : « le monde est prêt pour un nouveau mode de transport qui va changer notre manière de vivre […] Quand les villes deviendront des arrêts de métro, les régions deviendront florissantes ». Merci à celles ou ceux qui pourraient établir le rapport de cause à effet de bien vouloir éclairer notre lanterne.

Désireuse d’investir le marché européen, la start-up californienne ajoute que « le système de transport le plus rapide au monde va donner une hyper accélération à la croissance économique et revitaliser l’intégration européenne  ». Sans s’interroger, évidemment, sur le bienfondé d’une croissance infinie dans un mode fini. Et sans se soucier que pour bien vivre ensemble il importe peu de voyager vite : le défi qu’ont à relever nos sociétés réside plutôt dans une mise en pratique effective de la déclaration universelle des droits de l’hommedont nous rappellerons juste ici le premier article : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Hyperloop Transportation Technologies

Hyperloop TT revendique haut et fort son caractère international : plus de 600 collaborateurs en tout, pour plus de 50 équipes réparties dans 38 pays. La société adopte une approche inverse de son principal concurrent : transporter d’abord des passagers. Le premier prototype de capsule est en cours de construction, « culmination de plus de trois années et des milliers d’heures de conception, de recherche et d’analyses ». Cette merveille de technologie sera révélée au monde ébahi en 2018, dans le centre de recherche et développement de Hyperloop TT installé à Toulouse. Différents projets d’implantations sont actuellement étudiés et négociés.

« Le transport de masse est dépassé, surchargé et coûteux à entretenir » analyse Hyperlopp TT qui ajoute « trop de villes sont gangrénées par la congestion du trafic et une mauvaise qualité de l’air. Le besoin d’un transport plus vert, plus efficient n’a jamais été aussi grand. Il y a une meilleure manière de se rendre de A à B  ». On ne peut que partager ce constat. Mais s’étonner, aussi, que l’hyperloop soit sensé y répondre, son but n’étant pas vraiment de réaliser du transport de proximité. Du reste, les transports de proximité parfaitement « verts et efficients » existent : ils ont pour nom marche et vélo.

Rêve de puissance

Les deux sociétés dirigées par E. Musk (Tesla Motors et SpaceX) sont spécialisées l’une en voitures très haut de gamme, très puissantes (et électriques) et l’autre en engins spaciaux (lanceurs et navettes spatiales). La vitesse, la puissance font intrinsèquement partie des projets portés par Monsieur Musk. D’un poids à vide supérieur à 2 tonnes et équipée d’un moteur dépassant les 500 ch de puissance, la Tesla S P100D passe de 0 à 100 km/h en 2,7 secondes. Pour l’anecdote, cette voiture est équipée d’un « Système de défense contre les armes biologiques ». Pour les incrédules : https://www.tesla.com/fr_BE/models. La Tesla, présentée par certains comme la voiture « durable » constitue dans les faits la quintessence de tous les excès automobiles.

Hyperloop ou Tesla, le but est de créer des objets technologiques haut de gamme pour transporter le plus vite possible. Point. Les tentatives de « justification » a posteriori d’Hyperloop One et d’Hyperloop TT sont à cet égard symboliques – et pathétiques. Le premier établit d’autorité un lien de cause à effet entre le transport à 1.200 km/h et la prospérité économique. Le second propose ce même transport comme solution aux problèmes de pollution dans les villes. Qu’importe, finalement : personne ne va s’inquiéter de ces affirmations ridicules. Mais chacun va s’émerveiller, s’extasier, s’abîmer en contemplation devant cette preuve supplémentaire de la toute-puissance du génie humain. Sans se demander si tout cela est bien raisonnable, si tout cela fait sens au regard des défis auxquels est confrontée l’humanité (crise climatique, perte de la biodiversité, pollution chimique, accumulation de déchets, délitement social, guerres, migrations, …). L’Hyperloop ne s’inscrit dans aucune stratégie de réponse à aucun de ces défis.

Ce serait risible si ce n’était dangereux. Car cela participe d’une « déconnection toujours plus grande de l’homme d’avec son milieu naturel, ce qui ne permettra pas des prendre les questions environnementales à bras-le-corps [1] » . L’être humain moderne, toujours « connecté » est en fait plus déconnecté que jamais de la nature à laquelle il appartient. Au seizième siècle, Rabelais estimait que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Affirmation d’une parfaite actualité, particulièrement s’agissant des délires technologiques sans sens.


[1BIHOUIX P., MAUVILLY K. 2016. Le désastre de l’école numérique – Plaidoyer pour une école sans écran. Paris : Seuil, p. 220



 
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