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Un Décodage de terrain, c’est le pied !
Hélène Ancion  •  4 octobre 2018  •  Aménagement du territoire  •  Urbanisme

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« Qu’est-ce qui fait vivre un quartier ? » La question est posée à chaque Décodage de terrain organisé par IEW. Et elle intéresse visiblement de plus en plus de gens, puisque les participants sont à chaque fois plus nombreux, même si le Décodage a lieu en pleine journée, en pleine semaine. Au Ry-Ponet, nous avons choisi de parcourir ce site de 300 hectares, afin de comprendre le rôle irremplaçable qu’il joue en tant que « poumon vert », localement et à l’échelle de l’agglomération. Nous avons notamment décodé l’expression « Reconstruire la ville sur la ville », et envisagé les conséquences que peut entraîner cette expression, dont la signification varie au gré des intérêts des acteurs du développement territorial.

Mais d’abord, c’est quoi, les Décodages d’IEW ? Ce sont des formations à l’aménagement du territoire qui décodent les réalités de terrain de la Wallonie et des régions limitrophes, pour les raccrocher à des notions théoriques utilisées en aménagement du territoire et en urbanisme. Elles sont ouvertes à tous.

Comme il s’agit de visites de terrain, la découverte se fait à travers les sens, à travers le déplacement, et à travers les discussions entre participants. Nos Décodages sont plus que des visites guidées : l’écoute active se double d’un échange sur les bonnes pratiques et chacun peut intervenir pour apporter son éclairage sur une notion complexe. Par exemple, à Belval en 2017, en cours d’ascension du haut-fourneau, une participante a expliqué le processus de la fusion. Cette intervention spontanée reposait sur ses compétences en matière de sidérurgie, mettant à profit les panneaux didactiques et les pièces exposées.

Vous êtes tentés de nous rejoindre pour un prochain Décodage de terrain ? Le programme 2019 est déjà en pleine construction. Envoyez-nous votre adresse mail pour rester au courant ! Mais la saison 2018 des formations d’IEW n’est pas finie : nous vous proposons le dernier Mardi [tabou] centré sur l’immobilier. Jean-Marie Halleux, le 6 novembre, répondra à vos questions sur le logement et la fiscalité immobilière en explorant des pistes inédites. Il reste des places, inscrivez-vous ici.

Reconstruire la ville sur la ville

Dans le discours des politiques et des urbanistes à propos des quartiers existants, « Reconstruire la ville sur la ville » est une expression générique qui revient régulièrement. Personne ne sait avec certitude qui l’a inventée [1], mais elle est servie à toutes les sauces, un peu comme le (ou la) « lasagne du CWATUPe ». On s’en sert pour justifier tantôt une chose, tantôt son contraire.

Le Décodage du 11 septembre 2018 au Ry-Ponet avait pour objectif de donner à voir deux interprétations radicalement opposées de l’expression « Reconstruire la ville sur la ville » : d’une part, le rouleau-compresseur, et, d’autre part, le recyclage. En partant du réel et du potentiel qu’il recèle pour différents acteurs, ces deux attitudes vis-à-vis des quartiers existants ont été décodées afin de faire prendre conscience de l’éventail de visions qui peuvent s’abriter derrière des termes d’urbanisme ou de développement territorial.

Chênée, la Vesdre et le quartier industriel du Lhonneux. En haut de l’image, les arpents verts du Ry-Ponet. A l’avant-plan, le site « LBP » en cours de dépollution. Photo : SPAQuE

Le site de 300 hectares du Ry-Ponet, enclave de ruralité dans le périurbain, est situé à quelques centaines de mètres d’un site industriel en cours de dépollution. Lequel des deux incarne le mieux la reconstruction de la ville sur la ville ? Un site vert, boisé, cultivé, épargné par les urbanisations successives, aux confins de quatre communes, en arrière des chaussées bâties, ou un site urbain occupant un emplacement stratégique pleinement connecté (train, bus, voiture, modes doux) ? Vaut-il mieux remplir les dernières enclaves encore vertes et cultivées, ou permettre à des quartiers, tenus à l’écart par un ancien mastodonte industriel, de rétablir des liens avec la ville toute proche ?

Selon l’interprétation « rouleau-compresseur », le Ry-Ponet est un résidu encore non urbanisé, situé en arrière de zones déjà urbanisées, donc il serait grand temps de l’urbaniser à son tour, puisque l’on manque de terrains urbanisables de grandes dimensions dans l’agglomération liégeoise. Cette vision exige de tracer des routes carrossables et de lisser cette mosaïque de terrains aux reliefs inattendus. Elle prévoit des remblais là où il y a des creux, et les bulldozers araseront les irrégularités qui résistent. La vision rouleau-compresseur veut reconstruire la ville sur la ville en urbanisant sur les terres encore vierge, en démolissant les bâtiments et les fonctions existantes qui se trouveraient en travers de son projet.

Selon l’interprétation « recyclage », », le Ry-Ponet est un résidu encore non urbanisé, situé en arrière de zones déjà urbanisées, donc il serait grand temps de se rendre compte de son caractère exceptionnel et de tout mettre en œuvre pour le préserver, au vu de la raréfaction des espaces laissés « verts » dans l’agglomération liégeoise. Plutôt que de l’urbaniser à son tour, la vision recyclage préfère se concentrer sur des espaces déjà urbanisés, en mal de réaffectation - comme le site LBP / Cuivre et Zinc situé dans le quartier du Lhonneux, très bien connecté par des voiries existantes - en privilégiant la rénovation des bâtiments existants et en respectant l’échelle humaine dans les bâtiments à ajouter.

Chaque vision peut se vanter de s’appuyer sur le slogan « Reconstruire la ville sur la ville ». Sauf que l’une remplit un « chancre de verdure » soi-disant inutilisé, et que l’autre, pour laisser ce « poumon vert » poursuivre tranquillement sa distribution de services écosystémiques, recommande de se concentrer sur une zone déjà urbanisée pour rénover des choses déjà construites et convertir une activité ancienne en destinations plus adaptées aux besoins actuels.

Poumon vert

Revenons au Ry-Ponet, exploré par IEW le 11 septembre 2018. C’est un morceau de bocage du Pays de Herve aujourd’hui menacé par des projets immobiliers de grande ampleur, qui prévoient d’y établir de la résidence et des voies carrossables. Stop Béton ! La plateforme citoyenne Ry-Ponet propose son maintien en espace non urbanisé et sa transformation douce en parc métropolitain. Ambition folle ? J’y vois plutôt une mesure raisonnable à la hauteur des enjeux environnementaux et sociaux de notre époque.

Des membres de la plateforme citoyenne Ry-Ponet ont accompagné notre visite. Ils sont intervenus pour expliquer les méthodes de lecture des paysages, la configuration des projets immobiliers – jusqu’à présent – refusés, et les nombreuses contraintes physiques du site, qui impliquent de très lourdes interventions techniques pour viabiliser un éventuel lotissement.

L’itinéraire du Décodage du 11 septembre 2018 reporté en pointillé rouge sur fond de carte IGN

Sans entrer dans le détail des multiples haltes explicatives, voici l’itinéraire que vous pourrez refaire à votre gré, avec de bonnes chaussures.

Notre trajet a commencé à l’arrière de la Maison Communale de Beyne-Heusay (le D sur la carte), au nord du site. Nous avons longé le RAVeL vers l’est par la rue de Neufcour, puis emprunté la rue Sainte-Anne, sur la ligne de crête. Exposée à tous les vents, tracée entre champs et prairies, elle immerge en direct dans l’incroyable variété morphologique du site et son relief très accidenté. Pour effectuer un trajet plus forestier, aux conditions proches d’un mini-trail, c’est la rue du Bois de Beyne qu’il faut emprunter, par exemple au départ de l’arrêt « Romsée – Eglise » des bus 10 et 33.

Même s’ils ont du mal à différencier terrils et coteaux et à identifier Romsée, Embourg, Sart-Tilman, Ougrée, Cointe ou le Thier-à-Liège, les participants ne peuvent qu’apprécier le panorama. Après un arrêt à la chapelle Sainte-Anne entourée de quatre des cinq tilleuls centenaires plantés pour honorer la mémoire de soldats bretons (le bosquet est visible depuis la gare des Guillemins !), nous descendons le chemin creux, étroit et pavé. Les chênes qui le bordent lui donnent une ambiance portugaise, et évoquent le nom de l’ancienne commune de Liège où nous entrons : Chênée.

C’est face à une deuxième version du paysage urbain, devenu terriblement proche, que Sophie Durieux nous expose les résultats de son analyse paysagère.

L’ombre des chênes sur le groupe, en plein décodage des termes « analyse paysagère ». Photo Audrey Mathieu

Brève incursion sur la commune de Chaudfontaine, au lieu-dit Chaudthier, le bien nommé car il est très ensoleillé, et ça penche. Toujours sur chemin pavé, nous voilà aux Piedroux, qui n’ont peut-être pas grand rapport avec les pieds et évoqueraient plutôt les pierres, en abondance dans le coin et immédiatement visibles sous les champs. Un sous-sol drainant qui n’a pas rendu la vie facile aux cultures pendant cet été.

Gros plan sur le substrat des Piedroux, exposé plein sud. Photo Audrey Mathieu.

Nous rejoignons le RAVeL, tracé sur l’assiette de l’ancienne voie ferrée industrielle qui forme de larges boucles sur le versant. Cet itinéraire bis est conseillé à ceux qui veulent reproduire l’exploration en partant de la vallée, pour effectuer une ascension moins abrupte que le trajet Piedroux-Rue Sainte-Anne : le RAVeL est accessible par exemple à Basse-Ransy dans la commune de Chaudfontaine.

Traversant un ancien verger, l’itinéraire pique plein ouest jusqu’au ruisseau du Ry-Ponet, caché par un bois de feuillus. Ensuite, c’est retour à la vie urbaine via la Ferme du Père Joseph, magnifique ensemble issus de plusieurs campagnes de construction, qui gagnerait à être restauré dans les plus brefs délais.

Chênée, rue de Chèvremont, Ferme du Père Joseph, actuellement propriété de la Société immobilière Neufcour. Photo Hélène Ancion.

L’après-midi, nous sommes allés voir de près à quoi ressemble le Lhonneux, coincé entre Vesdre et Ourthe, relié à Chênée par deux ponts. Pour mieux comprendre quelles seraient les clés d’une réhabilitation du site, nous avons d’abord exploré le tissu urbanistique serré et très ancien de Chênée, aux abords de la Place du Gravier et de l’église Saint-Pierre. Enfermé sous la rue du Ry, le Ry-Ponet s’écoule avant de se jeter dans la Vesdre. L’habitat de ce quartier est dense et à taille humaine, d’une variété qui fait écho à la mosaïque paysagère de la matinée.

Une fois passé le Pont de Lhonneux, nous pénétrons en Terra Incognita via la rue de la Révision. A côté des murs d’enceinte de l’ancien site de Cuivre et Zinc – aujourd’hui rebaptisé LBP - en cours de dépollution, le quartier du Lhonneux nous révèle quelques belles surprises architecturale et, à nouveau, un habitat densément construit, bien entretenu. Les participants, un peu perplexes face à ce « bout du monde » coincé entre Vesdre, voies ferrées et voies rapides, en apprécient la tranquillité et avouent ne pas se sentir à Liège, tant l’environnement est nouveau pour eux.

Reconstruire la ville sur la ville en recyclant le site LBP, voilà la proposition de la plateforme citoyenne, qui refuse de laisser saccager le site exposé du Ry-Ponet, magnifiquement apte à poursuivre sa vocation agricole. Rentabiliser des terrains « verts » par une urbanisation à vocation résidentielle n’est pas une solution d’avenir, alors qu’à quelques encablures, un vaste espace industriel désaffecté attend sa réhabilitation en phase avec les quartiers qui l’entourent.

Les habitants du quartier ont-ils hâte qu’une nouvelle urbanisation prenne place, là où s’étalait un chancre industriel ? Leur fait-elle craindre pour leur quiétude ? Ont-ils des propositions à faire pour les formes et les fonctions que pourrait prendre ce morceau de leur quartier ? Nous n’avons pas eu l’occasion de mener l’enquête, mais ce serait certainement une belle piste pour assurer une participation citoyenne positive au projet d’urbanisation.

Le quartier du Lhonneux est, contrairement au site du Ry-Ponet, déjà quadrillé de voies carrossables de tous gabarits. Au débouché de plusieurs rues calmes, nous expérimentons la rue des Grands-Prés (N61), bruyante et brusque, longée d’écoles et d’un habitat mitoyen que la circulation automobile doit secouer de jour comme de nuit. Les commerces ne se portent pas au mieux, de nombreuses cellules commerciales sont vides, plusieurs rez-de-chaussées ont été convertis en appartement. Un renouveau du quartier ne pourrait pas se passer d’un adoucissement de la circulation et les commerces en seraient certainement ragaillardis. Ils ont déjà assez enduré, avec le développement des grandes surfaces, dont les plus proches vivotent, comme l’ancien GB planté sur pilotis à la confluence Vesdre-Ourthe, à deux pas de là.

Notre Décodage devait se terminer sur le site improbable de ce centre commercial sur pilotis, d’où l’on peut observer des cygnes, entre deux caddies. Pour respecter l’horaire, la visite a pris fin à la halte SNCB de Chênée, récemment rouverte aux voyageurs, avec vue imprenable sur le site LBP en travaux (le A sur la carte ci-dessus). Le long de la voie ferrée, une nouvelle connection RAVeL, en cours de construction, a achevé de convaincre ceux qui doutaient encore de l’accessibilité multimodale du quartier du Lhonneux.

Huit kilomètres de marche au compteur, des participants heureux de l’aventure, et IEW prêt à remettre le couvert pour de nouveaux Décodages. Avec vous ?

Carte à main levée préparatoire à l’itinéraire du Décodage du 11 septembre. En pointillé rose, le trajet prévu ; en brun, le tracé de l’ancienne voie ferrée industrielle, devenue RAVeL. Dessin Hélène Ancion

[1Jean-Marie HALLEUX et Jean-Marc LAMBOTTE attribuent l’origine de l’expression à un rapport de 1998 de l’Association Des Etudes Foncières (« Reconstruire la ville sur la ville », ADEF, Paris, 1998) dans leur article « Reconstruire la ville sur la ville. Le recyclage et le renouvellement des espaces dégradés - Rebuilding the city over the city. Recycling and renewal of run down area  », paru dans “Territoires wallons” n°2, décembre 2008.



 
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