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Yann Arthus-Bertrand, le gnangnan style
La Pastèque  •  17 décembre 2015  •  Climat / changements climatiques / Effet de serre  •  Société / Alternatives

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J’ai résisté pendant des semaines devenant des mois puis des années.
Dix fois, cent fois, la tentation me vint de commenter une œuvre ou des déclarations et dix fois, cent fois, je m’abstins, plus ou moins convaincu par les « « A quoi bon ? » » et « Il y a quand même des enjeux plus importants auxquels consacrer ton énergie et l’espace de cette chronique… » que je m’objectais. Après tout, l’artiste était libre de sa création et l’homme de ses opinions.

J’ai résisté longtemps mais en entendant l’autre soir [1] Yann Arthus-Bertrand s’expliquer sur le soutien qu’il apporta à la candidature du Qatar pour l’organisation de la Coupe du Monde de football 2022, j’ai craqué. Car si je peux être compréhensif, ouvert, magnanime, clément, accommodant, indulgent, tolérant voire latitudinaire, ma mansuétude a des limites au-delà desquelles je refuse de me perdre. Et là, pour paraphraser l’ami Doré [2], « YAB [3] a dépassé ces limites aisément, facilement, sans un problème d’éthique ».

Le verbe fier et la moustache altière, monsieur Arthus-Bertrand plaidait donc sa cause dans la télé. Il commença logiquement par replacer les choses dans leur contexte.
Alors qu’il cherchait, cherchait, cherchait de l’argent pour terminer son film « Home », il croisa « la famille du Qatar » (sic), qu’il connaissait pour « avoir fait un livre sur les chevaux ». Il proposa l’exclusivité de diffusion de « Home » dans les pays arabes – « Grâce à ça, le film a été diffusé en prime-time partout – Algérie, Liban, Arabie Saoudite… C’est génial ! » – en échange du million d’euros manquant pour boucler son budget. Tope-là, win-win et basta, rien à voir, promis-juré-craché avec la suite des événements.
Le temps passa et…
« Un jour, ils m’appellent et me disent “On voudrait organiser la Coupe du monde de football.” – je n’y connais rien en foot, que dalle. “C’est un super projet car on va construire les stades puis on les démontera pour les amener dans des pays en développement.” C’est génial ! C’est une super bonne idée ! “Et tout ce qu’on va faire sera compensé carbone, on va calculer le CO2 émis et donner l’argent aux pays en développement.” Je dis : c’est génial !
Un peu plus tard, j’ai une équipe de télé qui arrive chez moi, à la Fondation, et me filme :
“Voilà, je soutiens la candidature du Qatar parce que c’est bien que les stades soient démontables et c’est bien que toutes les activités polluantes soient compensées carbone.” Mais j’ai touché 0 francs, 0 centimes ! Et je croyais bien faire. J’avais donné ça à quelqu’un au bureau pour vérifier, on m’a dit “Tu peux y aller, ça à l’air clean” et je n’ai pas fait attention. Quand l’info est sortie que les stades seraient climatisés, je me suis dit “Mais qu’est-ce que je suis con !”. J’ai fait une bêtise mais je l’ai faite de bonne foi.  »

C’est bien là tout le problème de YAB : sa candeur de Bisounours finit par le rendre con ! A force de se doper au « génial », de cultiver l’optimisme débridé et le positivisme imperturbable, il en oublie les réalités du monde dans lequel il évolue. Tant et si bien que même ses mea-culpa finissent par aggraver son cas. Ainsi, s’il reconnaît une ignorance coupable des contraintes liées à la pratique du football dans un pays où la température ambiante dépasse les 40°C, il n’interroge ni ne nuance en rien ses enthousiasmes pour les stades « démontables » et une compensation carbone que son logiciel inscrits dans une case « Good deals ». La pertinence de la construction de stades ex-nihilo et la facture carbone des démontages / transports / remontages de ces infrastructures ne semblent pas faire débat dans son esprit. Et l’indifférence paraît également de mise face au volume des émissions générées par ce mondial exotique ; pourvu qu’elles soient « compensées »…
De même, n’imaginez pas voir poindre l’ombre d’un questionnement quant aux conditions de travail présidant à la mise sur pied de l’événement. Comme il ignorait l’incompatibilité du climat estival qatari avec une activité physique intense, l’homme semble ne rien savoir de l’esclavage moderne organisé par « la famille du Qatar » ni des centaines de travailleurs déjà morts sur les chantiers du Mondial 2022.

Ce qui pose problème, c’est que l’homme est un leader d’opinion jouissant d’une audience XXL et qu’il véhicule à travers ses films et les tribunes qui lui sont offertes un message équivoque pour ne pas dire dangereux.

A la pointe d’un mouvement à la mode qui prétend déconnecter l’écologie et la défense de l’environnement de tout enjeu idéologique, balayer les marqueurs politiques de « gauche » et de « droite » considérés comme dépassés, YAB prône une « révolution par l’humain » : « On a besoin d’une révolution. Elle ne sera pas politique, elle ne sera pas scientifique, ce ne sera pas économique non plus, ce sera spirituel. Ce sera par l’éthique et la morale. Le jour où on aura un changement de comportement personnel, ça changera le monde. » [4] Et de préciser, pour ceux qui n’auraient pas compris : « Aujourd’hui je pense que le monde écolo est un monde de combat. Ce n’est pas comme cela que je vois l’écologie. Je la vois beaucoup plus amoureuse, et pleine de bienveillance. On est dans un monde un peu paranoïaque où tout le monde cherche à se bagarrer les uns contre les autres alors qu’on devrait s’aimer un peu plus.  » – « Aujourd’hui, “Aimez-vous les uns les autres” est perçu comme un message ringard. Mais c’est pourtant essentiel. Si ça c’est ringard, je veux bien être le mec le plus ringard du monde. » [5]

Certains y voient une ambition salvatrice, un souffle régénérant, un élan vers des lendemains enchantés ; j’échoue pour ma part à y déceler autre chose qu’un discours d’intention certes louable mais mièvre, déconnecté des enjeux réels et proche d’une forme de résignation.
On se trouve face à une reprise de « Quand les hommes vivront d’amour » [6] – « Quand les hommes vivront d’amour, il n’y aura plus de misère, et commenceront les beaux jours ; quand les hommes vivront d’amour, ce sera la paix sur la Terre, les soldats seront troubadours… » – qui prend le parti d’ignorer la dernière strophe « et nous nous serons morts mon frère »… Car cela fait plus de deux mille ans qu’on essaye de s’aimer les uns les autres, deux siècles qu’on prétend mettre l’égalité et la fraternité à l’ordre du jour et le résultat est pour le moins mitigé. Mais il est comme ça, Yann, il sait ce qu’il veut, montre la planète dont il rêve, un milieu préservé où tout le monde il serait beau, tout le monde il serait gentil, et refuse de se confronter à une réalité qui lui déplaît.
«  On en a marre, on a plus envie de ça. On n’a pas envie d’hommes politiques qui se battent, on a envie d’hommes politiques qui se rassemblent. Quand les forces se contrarient, c’est moins. Quand les forces s’additionnent, c’est plus » [7], assène-t-il.
Merci pour le constat. Et avec ça, on fait quoi… ? Ben, globalement, pas grand chose : « Je ne sais pas, je n’ai pas les solutions, mais en tout cas, ça ne marche pas. » [8] Comme feuille de route, c’est un peu rikiki…

L’énergie nucléaire ? « C’est dépassé cela, avec le nombre de pesticides que l’on met tous les jours dans les champs... Le nucléaire chez les écolos c’est devenu une espèce d’idéologie, je n’ai pas d’avis là-dessus. Je ne suis pas pour le nucléaire mais je ne suis plus autant anti-nucléaire qu’à une époque. » [9]
L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ? « Que veux-tu que je te dise ? On n’a pas besoin d’un autre aéroport. Mais en même temps, est-ce que ça vaut le coup de jeter des parpaings sur la gueule des flics ? » [10]
Et s’il faut aller vers la décroissance, cela suppose-t-il l’abandon du modèle économique capitaliste ? « Je n’ai pas la solution, je ne sais pas. » [11]

Autant d’humilité en deviendrait presque touchante… Sinon qu’on ne peut se contenter de ne pas savoir. Il faut assumer de se positionner sous peine de se trouver face à un grand tout indifférencié où les options politiques, économiques et sociales seraient interchangeables sinon inexistantes et où la destinée collective aurait laissé la place à une somme de résiliences individuelles dont seraient de facto exclu(e)s celles et ceux qui n’ont ni la foi, ni la force de se prendre en main.

Par-delà son succès ou son échec en matière d’environnement, cette approche « idéalisée » ignorant voire niant l’existence de forces et d’intérêts antagonistes ne saurait constituer une alternative acceptable dès lors qu’il entérine in fine le succès d’un système dominant ayant trouvé là le moyen de métaboliser ses dernières oppositions. « Les initiatives de Transition présentent une vision du monde et un imaginaire pacifiés où chacun est appelé à collaborer avec chacune, où le conflit ne semble plus avoir sa place, où la coopération et la bonne volonté semblent être à même de venir à bout de tous les problèmes. Ce caractère consensuel, ce gommage de la conflictualité est une caractéristique également partagée par le « nouvel esprit du capitalisme », qui utilise volontiers l’euphémisme pour adoucir nos représentations de la réalité et réduire notre capacité d’indignation. (…) Au train où vont les choses, il ne nous restera bientôt plus de mots pour critiquer efficacement le capitalisme ! » [12]

Mais plus que tout commentaire, toute analyse, toute démonstration, l’échange qui suit illustre les limites pour ne pas écrire l’impasse mortifère du « changement » porté par Yann Arthus Bertrand : « Avez-vous compensé carbone la réalisation de « Human » ? » “Oui bien sûr. La compensation carbone est un outil formidable. Elle est toujours attaquée par les écolos et je ne comprends absolument pas. On a pu faire des milliers de fours à biogaz en Inde, je trouve cela vachement bien. Si tous les gens qui prennent l’avion compensaient carbone ça changerait le monde, ça ferait beaucoup d’argent pour lutter contre la déforestation dans les pays du Tiers monde !” Mais la compensation carbone, cela revient à payer plutôt que de changer son mode de vie, non ? “Mais puisqu’on ne change pas nos modes de vie, il vaut mieux payer, non ? C’est ridicule ce que vous dites.” » [13]

No comment.


[1« On n’est pas couché », France 2, samedi 12 décembre 2015

[2Julien Doré, « Les limites » sur l’album « Ersatz », 2008

[3Diminutif utilisé par les initiés et ils sont nombreux, l’homme brillant par ses performances ès relations publiques

[5« Le Soir », samedi 26 et dimanche 27 septembre 2015

[6Chanson écrite et composée en 1956 par le Québécois Raymond Lévesque. La version chantée par le trio Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Robert Charleroi en ouverture et clôture du Festival international de la jeunesse francophone en 1974 à Montréal lui valu une renommée internationale.

[7« Le Soir », samedi 26 et dimanche 27 septembre 2015

[8« Le Soir », samedi 26 et dimanche 27 septembre 2015



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