« Agriculture écologiquement intensive », mais de quoi nous parle-t-on ?

« Agriculture écologiquement intensive », mais de quoi nous parle-t-on ?

On parle de plus en plus de l’agriculture écologiquement intensive. Elle est vantée comme une approche alliant productivité et durabilité. Elle permettrait de résoudre l’impasse écologique dans laquelle se trouve aujourd’hui l’agriculture industrielle intensive. Elle serait la solution.

Si cette approche est à première vue tentante, elle ne résiste pas à une analyse plus exigeante qui prendrait en compte les enjeux de l’agriculture de demain.

Les miracles de la technologie…

Un des défis majeurs qui doivent être relevés par l’agriculture est celui de la sécurité alimentaire des populations actuelles et surtout à venir, lesquelles compteraient 9 milliards d’humains en 2050. Les approches pour y arriver sont parfois radicalement différentes, et vont même jusqu’à s’opposer. Pour certains il s’agit d’un problème d’approvisionnement et pour d’autres plutôt de répartition et d’accessibilité.

Pour l’agriculture écologiquement intensive, l’augmentation de la productivité devant répondre à une demande d’approvisionnement dans le monde entier, l’agriculture serait toujours plus tournée vers l’exportation, au service du marché.

Et pour y arriver aucune technique, ni technologie ne devrait être laissée de côté même celles créées spécifiquement pour l’agriculture intensive sur les grandes exploitations industrielles. La révolution technologique que les tenants de l’agriculture écologiquement intensive appellent est majoritairement développée par les multinationales de l’agro-industrie.

Par ailleurs, l’agriculture écologiquement intensive propose aussi des méthodes agricoles issues de l’agroécologie, et ce, à côté des OGM. De quoi être dérouté ! L’agriculture écologiquement intensive « cherche à s’appuyer sur les processus et fonctionnalités écologiques pour produire ». « Elle propose d’utiliser les fonctions des écosystèmes1».

C’est « une agriculture qui tend à utiliser intensivement les capacités spécifiques des écosystèmes selon les lois scientifiques de l’écologie, et à s’inscrire dans une perspective de développement viable »2.

La Fédération Internationale des Amis de la Terre a récemment publié un rapport détaillé sur l’application sur le terrain du concept de l’agriculture écologiquement intensive 3.

Il en ressort notamment qu’il ressemble à un fourre-tout dans lequel s’engouffre surtout les multinationales de l’agrobusiness y voyant une nouvelle opportunité de faire des bénéfices. Les investissements seraient surtout technologiques et tournés en priorité sur la productivité avant la durabilité.

Á la lecture de ce rapport, on peut légitimement s’inquiéter de la mise en œuvre, même si certaines définitions de l’agriculture écologiquement intensive défendent une durabilité forte.

L’agriculture demain, un « simple » problème de méthode agricole à résoudre ?

Si l’agriculture écologiquement intensive propose une plus grande durabilité dans les méthodes agricoles, elle ne soulève pas les questions politiques et les enjeux sociaux et économiques pourtant essentiels tels que :

  • l’accès à une alimentation saine et adéquate pour tous,
  • la répartition équitable des revenus de la production,
  • la question de l’emploi,
  • l’impact de nos modes de consommation.

Elle ne remet pas en question le système alimentaire actuel ni le modèle social agricole qui pourtant nous montrent leurs impasses. Rien non plus sur la gestion du territoire avec le risque que la spécialisation régionale s’accentue encore.

L’agriculture écologiquement intensive ressemble à bien des égards au business as usual de l’agriculture industrielle intensive, teinté ici de vert, et pas vraiment à un changement d’orientation agricole. De nouvelles méthodes agricoles pour ne rien penser, ni changer au système.

Agriculteurs, rien à dire ?

Est-ce judicieux que les agriculteurs dépendent toujours plus du marché international dans lequel ils risquent fort de rester noyés face aux géants de la production ? Ils risquent bien de continuer à être soumis aux normes de la grande distribution et de l’industrie. Vont-ils vraiment tous voir leurs revenus augmenter ou seulement les plus gros ?

L’agriculture écologiquement intensive est une approche dans laquelle les décisions sont prises par les politiques fortement influencés par les scientifiques, les industriels et les financeurs. Peu ou pas de réelle place pour les agriculteurs ni pour la société civile pour orienter notre agriculture et notre système alimentaire et pour reconnecter les citoyens et les agriculteurs.

Pas tout seul…

Les politiques et les agriculteurs ont un grand rôle à jouer pour construire l’agriculture de demain. Cette co-responsabilité peut s’appuyer sur :

  • les agriculteurs en quête de sens dont certains ont déjà choisi de changer de cap,
  • les scientifiques qui ont renoncé à une approche top down pour travailler plus directement,
  • les besoins des agriculteurs et dans une approche scientifique transversale,
  • des citoyens qui sont de plus en plus nombreux à se poser des questions sur leur alimentation,
  • les politiques qui notamment dans les pays du Sud, mais pas seulement, osent un véritable changement d’orientation de politique agricole.

Nous pouvons nous appuyer sur tous ces porteurs de changement pour repenser notre alimentation et notre agriculture.

Au-delà des dénominations, agriculture écologiquement intensive, agro-écologie, agriculture durable, il importe surtout de se poser les bonnes questions et de prendre en compte les enjeux non seulement environnementaux mais aussi sociaux et économiques de l’agriculture et de l’alimentation dans une approche véritablement systémique.

  1. Sylvie Bonny, [L’agriculture écologiquement intensive : nature et défis, Cah Agric, vol. 20, n8 6, novembre-décembre 2011
  2. Michel Griffon, Qu’est ce que l’agriculture écologiquement intensive ?, Edition Quae, 2013
  3. Le loup dans la bergerie ? Analyse de « l’intensification durable » de l’agriculture, Les Amis de la Terre International, octobre 2012