Agrocarburants : les politiques comblent les raffineurs

Agrocarburants : les politiques comblent les raffineurs

La meilleure argumentation au monde est inutile si la priorité politique est ailleurs. L’environnement, la déforestation, la famine et les accaparements de terre, surtout dans le Sud, n’ont que peu de poids face à la protection de quelques industries dans le Nord. Le dossier des agrocarburants vient d’illustrer on ne peut plus clairement la difficulté – l’impossibilité devrait-on dire – qu’ont nos décideurs à sortir des intérêts particuliers pour intégrer le fait éminemment collectif que nous vivons ensemble sur une planète aux ressources finies.

Les agrocarburants, donc, posent de graves problèmes, tant sur le plan environnemental que social, c’est un fait établi sur lequel je ne reviendrai pas plus longuement ici[J’invite le lecteur à consulter les nombreuses publications faites sur le sujet, dont certaines sont citées dans l’article « [Agrocarburants, le rêve devenu cauchemar ».]]. Et ce n’est pas de gaîté de cœur que la Commission européenne revoit actuellement sa politique en la matière – il faut d’ailleurs souligner un certain courage des Commissaires. Et ce n’est ni par dérive idéologique, ni sous le fait d’une hallucination collective que tant les ONGs que des organismes tels que la FAO, l’OCDE, la Banque mondiale et le FMI se retrouvent dans une union rare pour demander l’arrêt immédiat de toute forme de soutien public aux agrocarburants.

Or c’est le moment choisi par les autorités belges pour augmenter les taux d’incorporation obligatoire d’agrocarburants dans les carburants. Selon une loi votée le 20 juin dernier et qui entrera en vigueur le 1er juillet, le diesel devra contenir mininum 6 % d’agrodiesel, et l’essence minimum 4 ou 9 % d’agroéthanol (essences E5 ou E10). Les raffineurs belges, entièrement dépendants d’un marché captif créé politiquement, peuvent se frotter les mains : le législateur ne s’est pas contenté de maintenir l’obligation d’utiliser les agrocarburants, il a encore augmenté cette obligation.

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A gauche, les taux d’incorporation exprimés en volume, à droite en énergie. En 2012, il y avait en volume 7,18 % d’agroéthanol dans l’essence et 5,42 % d’agrodiesel dans le diesel. En énergie, ces chiffres donnent 4,87 % pour l’agroéthanol et 4,98 % pour l’agrodiesel.

Et pour tenter de protéger jusqu’au bout ces raffineurs nationaux, le législateur a même pensé à limiter le recours aux agrocarburants avancés, réputés plus durables – hé oui, nos raffineurs ne sont encore actifs que dans la première génération d’agrocarburants, malheureusement la plus décriée.

Alors pour faire passer tout cela sans vague, il faut de l’aplomb. Et nous avons donc vu Melchior Wathelet, Secrétaire d’Etat compétent en la matière, et d’autres comme le député David Clarinval nous vendre une belle histoire, rassurante à souhait : les agrocarburants posent des problèmes, certes, mais pas nos agrocarburants, car en Belgique tout-est-sous-contrôle ! Et les députés de la majorité de suivre, sans la moindre exception ![ [L’appel lancé par les ONG est resté sans effet.
Voici les résultats du vote :

  • Oui (85 voix) (Arens Joseph, Bacquelaine Daniel, Bastin Christophe, Battheu Sabien, Becq Sonja, Bonte Hans, Brotcorne Christian, Burgeon Colette, Caverenne Valérie, Clarinval David, Collard Philippe, Dallemagne Georges, De Bue Valérie, De Clerck Stefaan, De Clercq Mathias, De Croo Herman, de Donnea François-Xavier, Delizée Jean-Marc, De Permentier Corinne, De Potter Jenne, Deseyn Roel, Destrebecq Olivier, Detiège Maya, Devin Laurent, Devlies Carl, Dewael Patrick, Dierick Leen, Emmery Isabelle, Fernandez Fernandez Julia, Flahaut André, Fonck Catherine, Frédéric André, Galant Jacqueline, Geerts David, George Joseph, Giet Thierry, Goffin Philippe, Gustin Luc, Henry Olivier, Jabour Mohammed, Jadin Kattrin, Kindermans Gerald, Kitir Meryame, Lacroix Christophe, Lalieux Karine, Lambert Marie-Claire, Landuyt Renaat, Lanjri Nahima, Lutgen Benoît, Mayeur Yvan, Meire Laurence, Michel Charles, Mouton Rosaline, Musin Linda, Muylle Nathalie, Nyanga-Lumbala Jeanne, Özen Özlem, Sampaoli Vincent, Schiltz Willem-Frederik, Schyns Marie-Martine, Seminara Franco, Slegers Bercy, Somers Bart, Somers Ine, Temmerman Karin, Terwingen Raf, Thiébaut Eric, Tobback Bruno, Tuybens Bruno, Vanackere Steven, Van Biesen Luk, Van Cauter Carina, Van den Bergh Jef, Van der Auwera Liesbeth, Van der Maelen Dirk, Van Gool Dominica, Van Grootenbrulle Bruno, Vanheste Ann, Van Quickenborne Vincent, Vanvelthoven Peter, Vercamer Stefaan, Vienne Christiane, Waterschoot Kristof, Wierinck Godelieve, Wilrycx Frank)
  • Non (12 voix) (Balcaen Ronny, Brems Eva, Calvo y Castañer Kristof, De Vriendt Wouter, Genot Zoé, Gerkens Muriel, Gilkinet Georges, Jadot Eric, Lahssaini Fouad, Louis Laurent, Snoy et d’Oppuers Thérèse, Van Hecke Stefaan)

      Abstentions (38 voix) (Annemans Gerolf, Bracke Siegfried, Clerfayt Bernard, Coudyser Cathy, De Bont Rita, Dedecker Jean Marie, Degroote Koenraad, De Man Filip, De Meulemeester Ingeborg, Demir Zuhal, Demol Elsa, De Wit Sophie, D’haeseleer Guy, Dumery Daphné, Francken Theo, Goyvaerts Hagen, Grosemans Karolien, Jambon Jan, Luykx Peter, Maertens Bert, Maingain Olivier, Pas Barbara, Ponthier Annick, Schoofs Bert, Smeyers Sarah, Sminate Nadia, Thiéry Damien, Uyttersprot Karel, Valkeniers Bruno, Vandeput Steven, Van Eetvelde Miranda, Van Esbroeck Jan, Van Noppen Florentinus, Van Vaerenbergh Kristien, Veys Tanguy, Weyts Ben, Wollants Bert, Wouters Veerle)]]

Le problème, c’est que ces propos rassurants sont tantôt à côté de la plaque, tantôt carrément fauxDavid Clarinval a ainsi été épinglé par [le « détecteur de mensonges » du Vif, et [Melchior Wathelet a soutenu à tort devant la Chambre des représentants que la nouvelle loi permettait de rester sous le seuil de 5 % en énergie préconisé par la Commission européenne (vidéo à 4h12min).

Or, pour comparer les niveaux en volume et les niveaux en énergie, il faut savoir que les agrocarburants ont un moindre contenu énergétique que les carburants fossiles : 1 litre d’éthanol contient seulement 64,8% de l’énergie contenue dans un litre d’essence. 1 litre de biodiesel contient 90,5% de l’énergie contenue dans 1 litre de diesel. Pour atteindre 5% de contenu énergétique dans l’essence (le diesel) après mélange, il faut donc 7,5% (5,5%) en volume d’éthanol (de biodiesel) dans l’essence (le diesel).

En tenant compte du fait que 85% des volumes de carburants vendus sont du diesel et que le projet de loi fixe en volume minimum 6% pour le biodiesel et minimum 4% pour l’essence E5 (pas d’E10 ni de multiple comptage pris en compte, ce qui correspond à peu près à la situation qu’on aura au premier juillet), on arrive à un taux d’incorporation d’agrocarburants minimum de 5,07% en énergie en Belgique, indiscutablement supérieur au maximum de 5% prévu par la Commission européenne. ]]

On peut certes le regretter, mais les agrocarburants produits en Belgique posent des problèmes de durabilité , tout comme ceux produits dans les autres pays européens. Seuls les effets directs sont contenus par les critères de durabilité en vigueur. Le débat européen actuel porte au contraire sur les effets indirects – qui concernent tous les agrocarburants de première génération (dont les belges) – et ce sont ces effets indirects, difficilement évitables, qui motivent le seuil de 5% d’agrocarburants maximum proposé par la Commission.

Les impacts indirects sont liés au fait que la production d’agrocarburants utilise des terres auparavant utilisées pour d’autres usages, dont la production alimentaire. Comme ces terres ne remplissent plus leur rôle antérieur, d’autres terres sont mises en culture ailleurs pour les remplacer. Quand 65 % de l’huile végétale produite en Europe est engloutie par les agrocarburants, les importations d’huile augmentent. Par ce jeu, les agrocarburants produits en Belgique, notamment, sont bien la cause de déforestation et d’accaparements de terres, notamment en Asie du Sud .

Terminons avec le témoignage d’un environnementaliste indonésien reconnu. Nego Tarigan, directeur de l’ONG Walhi (Amis de la Terre Indonésie), s’exprime en ces termes sur la politique des états européens en matière d’agrocarburants:

« Civil society organisations in southern countries are really afraid of this biofuels policy in Europe, because this will escalate the land grabbing, the deforestation and land conflicts. Biofuels demand must be capped and reduced, because Indonesia is having enough difficulty solving the existing problems from palm oil, we don’t need to escalate or increase the problems. Maintaining high demand from Europe on biofuels will only increase the problems in southern countries like Indonesia. »

Noé Lecocq

Climat & Mobilité