Alimentation et changements climatiques : deux publications inspirantes

Alimentation et changements climatiques : deux publications inspirantes

Le Réseau Action Climat France et Solagro viennent de sortir deux publications1 « à lire absolument » pour tout qui s’intéresse aux enjeux liés à l’alimentation, au climat et à la santé publique.

En s’appuyant à la fois sur des publications scientifiques et des expériences à l’international et dans les territoires, le Réseau Action climat et Solagro ont mis en évidence, la multiplicité des facteurs et la pluralité des dynamiques qui déterminent les choix alimentaires rendant l’action publique en matière d’alimentation particulièrement complexe. Jusqu’à présent, la grande majorité des politiques alimentaires mises en œuvre ont eu pour but de favoriser « le choix informé » des consommateurs, principalement à travers des campagnes d’information et d’éducation à la nutrition dans les écoles. Cette approche s’avère largement insuffisante. Articuler les outils pour agir en même temps sur plusieurs leviers du changement tout en réfléchissant à leur complémentarité est indispensable pour faire évoluer l’assiette des mangeurs. Ils soulignent – comme nous l’avons déjà fait à plusieurs reprises par exemple ici ou ici – que les seuls choix des consommateurs – même avec la meilleure volonté du monde- ne suffiront pas à faire évoluer les comportements si le « paysage » alimentaire n’évolue pas.

Deux grands champs d’actions se dessinent donc : l’éclairage du choix du consommateur, à travers une information indépendante et claire, et l’amélioration de l’environnement alimentaire. Cette amélioration passera par une meilleure accessibilité financière et géographique en renforçant la présence de magasins facilement accessibles physiquement et vendant des produits sains et durables à des prix abordables. Elle passera aussi par une disponibilité, une commodité ou encore une désirabilité des produits alimentaires adaptées à la demande actuelle en proposant notamment des produits préparés et conditionnés de façon facilement appropriable (par exemple des pois chiches précuits).

Solagro et le Réseau Action Climat France ont également formulé des recommandations pour les politiques publiques alimentaires rassemblées dans un cahier publié en septembre 2019. Pour avoir une chance de diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole et alimentaire, le rapport souligne que c’est l’ensemble des politiques agricoles, alimentaires et de santé qui doivent fortement évoluer, de concert avec les politiques environnementales et climatiques, et accompagner l’indispensable transition de notre système alimentaire.

Sans surprise, des recommandations transversales pour des politiques publiques cohérentes et transparentes sont ainsi proposées. Cette cohérence doit être assurée à la fois en intersectoriel, mais également entre différents échelons de gouvernance (local, national, européen, international). À l’échelle nationale, ce besoin de cohérence dépasse donc la seule politique de l’alimentation et doit être étendu à toutes les politiques publiques : agriculture, alimentation, santé, transition écologique, économie, recherche, éducation, affaires européennes mais également commerce extérieur. Nous avions déjà évoqué cette recommandation dans notre récente analyse du volet alimentation dans la DPR.

Dans le même souci de cohérence entre les politiques au niveau local, l’augmentation des financements des projets alimentaires territoriaux (PAT) doit être conditionnée à des critères environnementaux, de santé publique, et d’accessibilité pour tous. Ainsi, les PAT doivent être cohérents avec les autres plans régionaux et locaux (aménagement du territoire, climat air énergie, santé, etc). A l’heure où le GW souhaite soutenir les Conseils de politiques alimentaires ou les ceintures alimentaires, il importe que cette cohérence soit également soutenue.

Les auteurs formulent également des propositions pour instaurer la diversité et la transparence dans les instances de gouvernance alimentaire. Ces recommandations sont particulièrement inspirantes dans le cadre de la création du futur Conseil wallon pour une alimentation durable (CWAD) et de l’émergence de futurs conseils de politiques alimentaires locaux.

A côté des recommandations transversales, les propositions des auteurs s’articulent autour de trois axes : 1) donner les moyens au mangeur de choisir ce qu’il mange, 2) améliorer l’accessibilité géographique et financière pour tous à une alimentation saine et durable, 3) encourager les productions agricoles et alimentaires saines et durables sur le territoire français. Voici quelques mesures phares reprises du document :

  • Eduquer et accompagner le changement à l’école et tout au long de la vie et sans discrimination.
  • Former et outiller les cuisiniers de la restauration collective aux bases de l’alimentation saine et durable et à la préparation des protéines végétales.

Former et outiller les professionnels du social, de l’enfance et de la santé (assistants maternels, enseignants, pédiatres, infirmières, etc.) aux bases de l’alimentation saine et durable et à l’accompagnement à la diversification des protéines. La Wallonie trouvera là aussi matière à inspiration vu le souhait évoqué dans la DPR de renforcer les formations sur l’alimentation durable.

  • Informer de façon efficace et indépendante en ciblant et en diffusant mieux et de façon répétée les campagnes d’information. Les auteurs pointent le manque d’efficacité des précédentes campagnes de communication publiques qui s’explique en partie par la faiblesse des budgets alloués (via le Plan national nutrition santé par exemple comme en Belgique) terriblement modestes face aux milliards d’euros déployés par l’industrie pour conforter l’assuétude à une alimentation faiblement diversifiée et déséquilibrée.
  • Réglementer et réduire la publicité et le marketing promouvant la malbouffe et en particulier ceux ciblant les enfants (comme c’est le cas au Québec pour la publicité). Pour l’ensemble des programmes d’une journée regardés par les enfants de 4 à 10 ans, 80 % des publicités alimentaires qui leur sont destinées portent sur des produits trop gras ou trop sucrés2.
  • Faciliter l’accessibilité financière et géographique aux produits promus : fruits et légumes frais, légumes secs, produits bio au cœur des quartiers et des zones délaissées par les commerces. Il s’agit de renforcer le maillage des distributeurs en ville (création de marchés, etc.). Favoriser l’accessibilité financière pourra être développé en mettant en place des projets pilotes pour travailler sur la fiscalité alimentaire, ou sur l’allocation de chèques permettant d’acheter des produits durables et sains ou encore sur la mise en place d’une sécurité sociale alimentaire à l’instar du programme expérimental « territoire zéro chômeur » mené dans certainses régions.
  • Fixer aux entreprises agroalimentaires des objectifs de diminution des émissions de gaz à effet de serre incluant leurs émissions amont liées à la production agricole tout en prévoyant des mécanismes de contrôle et de sanctions financières en cas de non- respect. Les pouvoirs publics ne comptent pour l’instant que sur l’effet d’entraînement pour améliorer la composition des aliments : via l’apposition du Nutri-Score, ou les opérations volontaires de reformulation des produits. Mais cela ne suffira pas. Une rehausse de la qualité nutritionnelle, sanitaire et environnementale des produits alimentaires mis en vente par voie réglementaire est nécessaire.
  • Pour soutenir une production agricole durable, rediriger les aides de la PAC vers une production alimentaire saine et durable, et notamment aides couplées pour les fruits et légumes frais, les légumes secs et les élevages en agroécologie.

 Toutes ses recommandations nous semblent pertinentes. Puisse les multiples gouvernements de la Belgique y trouver matière à agir.

C’est en effet urgent : en Belgique, l’empreinte carbone liée à l’alimentation est par exemple estimée à 14%3. Ou encore : 58 % des hommes en Wallonie sont en excès de poids (dont près d’un tiers sont obèses) ainsi que 41 % des femmes (dont plus d’un tiers sont obèses).

  1. Solagro et Réseau Action Climat, août 2019. Alimentation, climat et politiques publiques – État des lieux : pourquoi et comment changer notre alimentation ?Solagro et Réseau Action Climat, Septembre 2019, Cahier de recommandations. Politiques publiques : pour une alimentation bénéfique à la santé de tous et au climat.
  2. INPES (institut national de prévention et d’éducation pour la santé), 2014, Publicités alimentaires à destination des enfants et des adolescents, https://bit.ly/2NFXrnr cité dans Réseau action climat et Solagro, Septembre 2019, Cahier de recommandations. Politiques publiques : pour une alimentation bénéfique à la santé de tous et au climat.
  3. Plateforme wallonne pour le GIEC, lettre n°9, avril 2008

Anne Thibaut

Alimentation durable & Société

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