Alimentation : un menu correct mais qui manque de piquant

Alimentation : un menu correct mais qui manque de piquant

La Déclaration de politique régionale (DPR) wallonne contient plusieurs mesures intéressantes pour favoriser le développement des circuits courts et de proximité, de l’agro-écologie et des filières biologiques.  Les intentions restent cependant assez floues avec peu d’objectifs chiffrés et de prévisions budgétaires. Le Gouvernement Wallon (GW) confirme son soutien à la mise sur pied du Conseil wallon pour une alimentation durable (CWAD), mais ne précise pas ses objectifs, ses missions précises, son statut… Permettra-t-il d’influer concrètement sur les décisions ?

Un souhait marqué de soutenir les systèmes alternatifs et réduire le gaspillage

De façon positive, le GW souhaite adopter un nouveau plan stratégique pour le développement de l’agriculture biologique et prendre toutes les mesures possibles pour faire de la Wallonie un modèle de réduction du gaspillage alimentaire. Il veut continuer à assurer la promotion de produits agricoles wallons et stimuler la mise en place d’outils collectifs de transformation et de commercialisation de ces produits. Il souhaite faire évoluer ses marchés vers des repas et fournitures alimentaires issus des circuits courts, de l’agriculture biologique ou de l’agro-écologie. Dans ce cadre, un plan de formations pour les différents professionnels impliqués sera mis en place en concertation avec la Fédération Wallonie Bruxelles. Une alliance emploi-environnement-alimentation sera lancée et, dans cette perspective, le GW encouragera la création de conseils de politiques alimentaires.

Nous regrettons cependant le manque d’objectifs chiffrés et de prévisions budgétaires. Quel est l’objectif chiffré de la Région en terme d’autonomie alimentaire? Quel budget sera consacré à l’alliance emploi-environnement-alimentation ? Combien d’écoles et d’acteurs seront formés ?

Il faut aussi s’attaquer aux racines de la non durabilité du système alimentaire

Soutenir les systèmes alimentaires « alternatifs » est évidemment essentiel mais est-ce suffisant pour atteindre la durabilité du système alimentaire wallon ? On peut sérieusement en douter. Comme le souligne une carte blanche[1], signée par un collectif dont Olivier Deschutter et parue le 18 septembre dernier dans le journal Le Soir : “il n’est pas crédible, par exemple, de prétendre soutenir les petites exploitations agricoles, ou de favoriser le passage à l’agroécologie (…) tout en important des produits agricoles à bas prix en provenance de pays ne s’imposant pas les mêmes exigences, ou en encourageant toujours plus, en Europe même, les cultures et les élevages d’exportation(…).”  La mondialisation des chaînes d’approvisionnement qui continue de s’accélérer doit aujourd’hui être interrogée y compris en Wallonie. En effet, poursuivent les auteurs « reliant producteurs et consommateurs à travers des circuits logistiques entre les mains de grands groupes, elle encourage la production de masse de matières premières agricoles permettant aux firmes de l’agroalimentaire de fournir à bas prix une alimentation transformée. »

Le Président de l’Union wallonne des entreprises, Jacques Crahay, également patron de Cosucra, va exactement dans le même sens. « Aujourd’hui, des matières premières venant du Brésil sont transformées en Europe puis redistribuées dans le monde entier, à nouveau transformées et à nouveau redistribuées dans le monde entier… Cela ne tient pas la route. À l’avenir, il faudra un approvisionnement plus proche en matières premières, des lieux de transformation plus proches pour alimenter des clients plus proches et, tout ça, avec le moins d’énergie fossile possible. Je ne dis pas qu’il faut retourner à la cueillette et au potager pour tous, mais le but est d’avoir une alimentation saine et moins consommatrice de ressources[2]. »

Par ailleurs, nous le savons, nos comportements d’achat sont largement influencés par la publicité et les techniques de marketing (cadeaux associés à l’achat d’un produit, offres spéciales,…). Celles-ci entrent très souvent en contradiction avec les messages environnementaux et de santé publique. Il est également urgent de s’attaquer à cette problématique.

Reléguer à l’Europe ou au fédéral, la responsabilité de travailler sur ces enjeux commerciaux ou de publicité serait trop facile. La Région wallonne peut et doit agir. Un tout petit exemple: le Plan Wallon Environnement Santé indique que la Wallonie peut agir à son niveau pour réduire la présence de publicité commerciale incompatible avec les enjeux de santé environnementale sur l’espace public via notamment le contenu des contrats publicitaires passés par la région ou en proposant des projets pilotes « communes sans publicité ». La Fédération Wallonie Bruxelles propose de renforcer les mesures de limitation de la publicité notamment des alcools forts et des médicaments. Supprimer les publicités qui font la promotion de la malbouffe nous semble également être un enjeu de santé publique.

Construire une politique alimentaire globale et concertée

La Région peut s’inspirer d’un rapport publié en février 2019 par l’International Panel of Experts on Sustainable Food Systems (IPES-Food), l’équivalent du GIEC pour l’alimentation. Le fil rouge de ce rapport est la transversalité tant sur le fond que sur la forme. Ce document remarquable est en effet issu d’un travail concerté avec la société civile et reprend une série de recommandations pour tendre vers une politique alimentaire commune pour l’Union Européenne[3]. Il indique la nécessité absolue d’avoir une politique alimentaire globale et concertée pour renforcer les politiques durables et réduire celles qui ne le sont pas.

En tête du chapitre de la DPR consacré à l’agriculture et l’alimentation, nous pouvons lire très justement que « L’alimentation joue un rôle crucial dans la vie des citoyens. Elle implique des liens transversaux avec les enjeux de la santé, de l’agriculture, de l’emploi, de l’environnement et du climat qui constituent des défis dans la Wallonie. » Il serait nécessaire d’ajouter les enjeux d’aménagement du territoire, d’éducation, de recherche et de développement, les politiques fiscales et sociales, de commerce et de publicité.

Désigner un ministre de l’alimentation (comme cela avait été évoqué lors de la précédente législature) et créer une commission “alimentation” pour les Parlements wallon et de la fédération Wallonie Bruxelles constitueraient des signaux vers davantage de transversalité.

La création – soutenue dans la DPR – de conseils de politiques alimentaires (CPA) dont le Conseil wallon de l’alimentation durable (CWAD) permettra une meilleure concertation au niveau des politiques alimentaires. Comme nous le soulignions dans cet article, de nombreux points restent cependant à éclaircir sur les missions, le statut juridique, le degré d’influence sur la prise de décision, le mode de fonctionnement de ce CWAD. Rappelons également qu’il ne suffit pas de mettre des acteurs autour de la table pour créer de l’intelligence collective (voir à ce sujet, cet article et celui-ci). Les CPA peuvent devenir des lieux de démocratie participative à condition de créer les conditions permettant à l’intelligence collective d’émerger. (…) en prenant le temps de débattre ouvertement des gagnants, des perdants, des effets collatéraux et des compromis inéluctables pour passer d’une situation insuffisante à une situation plus satisfaisante globalement, et en accompagnant le changement.[4] »

Pour conclure, je citerai à nouveau Jacques Crahay  décidément inspiré et inspirant: « Le Gouvernement est conscient des enjeux. On le voit dans sa déclaration de politiques régionale qui intègre bien trois visions complémentaires de la société: libérale, sociale et environnementale. Si les partis de la coalition parviennent à faire abstraction de leurs différences pour développer un vrai plan sur le long terme à 10, 20 ans, alors on est dans le bon.[5]»


[1] Le Soir Plus, Face à l’urgence sociale et climatique, l’alimentation au défi de la réforme.  17/09/2019

[2] Paul Gérard, L’Echo, Interview de Jacques Crahay« L’économie n’est pas là pour nous dicter sa loi », 28 septembre 2019

[3] IPESfood, Towards a Common Food Policy for the EU, février  2019

[4] Stephen Boucher, Petit manuel de créativité politique. Comment libérer l’audace collective. Editions du félin, 2017 p.115

[5] Paul Gérard, L’Echo, Interview de Jacques Crahay« L’économie n’est pas là pour nous dicter sa loi », 28 septembre 2019

Anne Thibaut

Alimentation durable & Société

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