Analyse transactionnelle et changements climatiques

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Voilà, c’est la dernière fois que je prends la plume (ou plutôt le clavier) pour Inter-Environnement Wallonie. A partir de février 2021, j’ai décidé de me lancer dans une nouvelle aventure : des études de psychologie. J’ai du coup envie de vous partager quelques liens entre nos attitudes par rapport aux changements climatiques et des concepts d’Analyse transactionnelle, à laquelle je me forme depuis bientôt trois ans auprès de Catherine Pilet.

L’Analyse transactionnelle : kesako ?

Non, il ne s’agit pas d’une discipline pour intervenir sur les marchés financiers. Analyse transactionnelle  – AT pour les intimes – c’est le nom donné à une théorie du développement de la personnalité et de la communication créée dans les années 50 par Eric Berne, un neuropsychiatre américain. L’AT connaît quatre champs principaux d’application : la psychothérapie, la guidance, l’éducation et les organisations. L’AT étant centrée principalement sur les niveaux intrapsychique1 et interpersonnel, elle n’est donc pas utilisée en général comme un cadre pour comprendre des dynamiques sociétales. Je me risque  néanmoins à vous partager ici quelques réflexions exploratoires.  

Enjeux environnementaux et  méconnaissances

En AT, une méconnaissance se définit comme une omission inconsciente mais néanmoins active d’une information utile à la résolution d’un problème ou à la satisfaction d’un besoin.

L’AT reconnaît  quatre modalités de méconnaissance d’un problème, par ordre décroissant de gravité :

  • La méconnaissance de son existence ;
  • La méconnaissance de son importance ;
  • La méconnaissance des possibilités de changements ;
  • La méconnaissance des capacités personnelles à résoudre le problème.

Si on les applique aux changements climatiques, ces différents modes de méconnaissance offrent un outil intéressant pour analyser où se situent nos freins à l’action :

  • Est-ce l’existence des changements climatiques qui est remise en cause ? Ex : « Le climat a changé de tout temps. Les changements actuels ne sont pas dus à l’activité humaine ».
  • Est-ce leur importance qui est mise en doute ? Ex : « La terre va se réchauffer, mais l’homme est parfaitement capable de s’y adapter. »

Ces types de discours sont heureusement de moins en moins présents !

  • Est-ce les possibilités de changements qui ne sont pas identifiées ? Ex : « On ne peut pas mettre des éoliennes partout et même si on le pouvait cela ne suffirait pas à produire l’électricité dont nous avons besoin. »
  • Ou enfin est-ce que nos capacités personnelles à agir qui sont méconnues ? Ex : «Mes actions n’ont aucune portée. Ce sont les gros pollueurs (la Chine, les Etats-Unis, les entreprises) qui doivent prendre des mesures, pas la Belgique/pas moi. »

La majorité d’entre nous, se situent probablement à un niveau ou à un autre de ces modes de méconnaissance par rapport aux changements climatiques.

Symbiose et triangle dramatique

En AT, le but d’une méconnaissance est d’éviter une responsabilité, de créer (ou de rester) dans une relation symbiotique (une relation où une autre personne prend en charge la satisfaction de mes besoins de manière plus ou moins importante2).  En méconnaissant la réalité des enjeux environnementaux, peut-être évite-t-on la responsabilité (et l’effort) de devoir apporter des changements importants à son mode de vie ? Peut-être espère-t-on secrètement, qu’un jour le progrès technologique et/ou la classe politique résoudront le problème sans qu’on ait trop à s’y impliquer ?

Notons que la relation entres les décideurs politiques et les citoyens évoquent souvent le jeu du triangle dramatique, le concept d’AT probablement le plus connu. Le triangle dramatique, ou triangle de Karpman, décrit un jeu relationnel inefficace et malheureux où les différents protagonistes occupent (et s’échangent) un des trois rôles : Persécuteur, Sauveur ou Victime.  Chacun des rôles implique une méconnaissance. La Victime méconnaît ses capacités à penser et à agir par elle-même. Le Sauveur méconnaît les capacités de la Victime et souvent ses propres besoins. Le Persécuteur  méconnaît la valeur et la dignité des autres3.

Comme citoyens, ne sommes-nous pas parfois dans l’attente que nos responsables politiques agissent comme des Sauveurs, en méconnaissant nos possibilités d’action? Certains politiciens aiment jouer les Sauveurs en faisant des promesses électorales qu’ils n’ont pas les moyens de tenir ou en tenant des discours infantilisants (la crise du Covid nous en a fourni de beaux exemples).  Quant aux Persécuteurs, pour certains se sont les décideurs politiques, pour d’autres les multinationales ou la finance mondiale, pour d’autres encore les immigrés ou…. Qui projetons-nous comme responsables de nos problèmes ?

Le Mouvement de la Transition, notamment, prend le contre-pied de cette tendance en invitant les citoyens à se réunir  au niveau local pour proposer des solutions innovantes aux grands défis auxquels nous sommes confrontés. « Les Initiatives de Transition naissent par la volonté de quelques citoyens motivés qui veulent rendre leur villes, villages ou quartiers plus durables et plus conviviaux… sans attendre que l’initiative vienne d’en haut ! »4

Méconnaissance et besoins

Une méconnaissance entrave la résolution d’un problème ou la satisfaction d’un besoin. Mais est-ce que les dérèglements climatiques ou le déclin de la biodiversité sont vécus comme un problème, comme venant compromettre la satisfaction de nos besoins ? Il me semble que la réponse peut varier selon les individus.

 La pyramide des besoins de Maslow est certes une représentation simpliste mais elle offre néanmoins un éclairage intéressant : les besoins et aspirations évoluent durant la vie d’un individu et ils ne sont en conséquence pas présents de la même manière chez tout le monde.

Les effets de nos émissions de gaz à effet de serre sont  différés dans le temps (le CO2 a une durée de vie de 100 ans dans l’atmosphère) et dans l’espace (les impacts se font plus durement sentir dans les pays du sud qui émettent majoritairement peu de CO2 ). Les changements climatiques ne menacent pas (ou encore très peu) dans nos pays la satisfaction de nos besoins « de base » mais plutôt nos besoins d’estime  (reconnaissance des autres, équité, justice), qui ne sont pas présents avec la même intensité chez tout le monde.

Quand on regarde la mobilisation des jeunes pour le climat, on peut se demander quelle est leur motivation. Sont-ils davantage sensibles aux questions de justice et d’équité que leurs aînés ? Ou bien est-ce parce les plus jeunes savent que, durant leur vie, les dérèglements climatiques perturberont le fonctionnement de nos sociétés de manière beaucoup plus grave que ce que leurs aînés auront le temps de connaître ?  Peut-être est-ce un mélange des deux ?  Dans le « how dare you » de Greta Thunberg il y a aussi l’agacement de voir l’inertie de personnes qui ne subiront pas directement les effets les plus graves des changements climatiques et qui font tout pour en profiter aujourd’hui, en remettant les problèmes aux générations futures… Cette juste colère est une importante motivation à l’action.

Nombreux sont donc ceux qui appellent à une prise de conscience pour prendre à la racine les multiples crises auxquelles nos société font face. Nos technologies nous permettent de perturber la planète entière. Nos consciences n’ont pas évolué aussi vite. Il s’agit de passer de la maximisation de notre satisfaction personnelle (ou de celle de notre communauté) à la conscience de faire partie de notre système Terre. C’est le voyage proposé par exemple par la Théorie U pour passer de la conscience de « l’ego-système à l’éco-système ».

Il me semble important d’ajouter qu’il ne faut pas porter de jugements de valeur sur ces différents niveaux de conscience. Frédéric Laloux l’exprime parfaitement dans son livre « Réinventons nos organisations ». « La conscience évolue par stades successifs et il serait futile de nier les recherches multiples qui attestent cette réalité. Le problème n’est donc pas dans la réalité, mais dans l’idée que nous nous en faisons. Les difficultés commencent dès lors que nous croyons que les stades avancés valent mieux que les stades initiaux. Il est plus juste de définir les stades avancés comme des façons plus complexes d’entrer en relation avec le monde […]. Une autre façon d’éviter de donner une valeur aux différents stades est de reconnaître que chacun est adapté à un contexte particulier »5.

Reconnaissons que la complexité des problèmes auxquels nous devons faire face, appellent des manières d’être au monde nouvelles et plus complexes. C’est aussi le sens du plaidoyer pour une approche systémique rédigé en été 2020 en introduction du mémorandum d’IEW.

Impasses

Une conscience plus aigüe des enjeux environnementaux n’empêche pas de se retrouver dans des situations de conflit intérieur. Dans l’immédiat, les mesures nécessaires pour réduire nos émissions peuvent être vécues comme réduisant notre liberté ou notre confort (ne plus prendre l’avion, rouler à vélo plutôt qu’en voiture, moins chauffer notre logement etc.)

Personnellement, je peux me retrouver assez souvent dans une situation de conflit intérieur, entre un « il faut/je dois » et un « j’ai envie ».  Par exemple, « je dois préparer des collations maison pour mes enfants pour limiter nos déchets » et « je n’ai pas envie de cuisiner ». Ce type de conflit intérieur s’appelle une impasse6 en AT.

Quand nous sommes pris dans une impasse, une part importante de notre énergie peut être consacrée à ce dialogue interne. Dans l’urgence, soit nous nous soumettons à la contrainte du « il faut » et nous nous sentons frustrés, soit nous passons outre les obligations mais en nous sentant coupables. La clé pour résoudre une impasse en AT passe par :

  • prendre conscience qu’une partie de nous veut quelque chose et une autre partie veut autre chose ;
  • écouter les deux besoins ;
  • trouver une solution, un compromis créatif entre les 2 besoins. Par exemple : « j’achète cette fois-ci des biscuits en vrac au magasin bio, comme cela je ne dois pas cuisiner et je limite mes déchets » ou « j’achète des biscuits dans le commercer en évitant les emballages individuels mais je fais mes savons moi-même  parce que cela m’amuse » ou… Il y a sûrement une infinité de solutions à trouver à ce genre d’impasse. A chacun de trouver la sienne.

Le récent article « le retour du dilemme » de Noé Lecocq illustre parfaitement cette notion d’impasse, sans utiliser ce terme, et souligne l’importance d’assumer aussi les conflits à un niveau collectif que la transition bas carbone ne manquera pas de faire surgir.

Finalement le mode de résolution des conflits collectifs n’est peut-être pas très différents des conflits intérieurs que sont les impasses :

  • reconnaître l’existence du conflit ;
  • écouter les besoins sous-jacents derrière les positionnements ;
  • chercher collectivement des solutions créatives qui tiennent compte au mieux des besoins7.

Là aussi, ce type démarche nécessite une certaine manière d’être au monde : reconnaître notre interdépendance, créer un cadre de confiance, pouvoir se connecter à sa vulnérabilité, assumer la responsabilité de ses actions et de ses sentiments,….

Conclusion

Et si ces crises auxquelles nous faisons face étaient une invitation à  autre croissance, à un autre développement ? C’est ma conviction que ces crises sont une invitation à grandir en conscience, celle de faire partie de notre système «Terre» si beau et si fragile, qu’elles sont une invitation à grandir en humanité en se (re)connectant à notre vulnérabilité et à notre puissance d’action. La crise du corona virus nous le rappelle avec force. Quelle réponse donnerons-nous à cette invitation?

J’ai personnellement trouvé un chemin pour grandir avec l’AT et la psychothérapie, qui me font choisir cette voie aujourd’hui. Et je vous souhaite à chacun de pouvoir apporter votre réponse, personnelle et unique, pour faire grandir notre humanité.


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  1. Intrapsychique : qui survient ou a son origine dans le champ mental ou psychique.
  2. La symbiose entre une mère et son enfant est tout à fait saine et nécessaire au bon développement de l’enfant. Plus l’enfant grandit, plus la symbiose s’estompe jusqu’à son autonomie complète. La symbiose est malsaine quand elle implique une méconnaissance et qu’elle interfère donc avec l’autonomie des personnes.
  3. Cet extrait du film « Oui, mais » de Yves Lavandier illustre bien le concept des jeux psychologiques dont le triangle dramatique de Karpman est une clé de compréhension. Si vous avez plus de temps, vous pouvez regarder les 4 vidéos de 15 minutes réalisées par Philippe Garric. Elles expliquent clairement et avec des exemples concrets ce que sont les jeux psychologiques – auxquels nous jouons tous – et comment en sortir.
  4. https://www.reseautransition.be/je-dcouvre/la-transition/
  5. F. Laloux, 2015, Reinventing organizations. Vers des communautés de travail inspirées, Editions Diatenio, p. 70.
  6. Plus précisément une impasse de 1er type. L’AT reconnaît également des impasses moins conscientes et plus archaïques appelées de 2ème et de 3ème type.
  7. Cette méthode marche assez bien avec les enfants ! On peut par exemple leur proposer de formuler chacun une solution à tour de rôle jusqu’à ce qu’ils en trouvent une qui les  mette d’accord.

Cécile de Schoutheete

Anciennement: Développement durable & Énergie