Automobile : une taxe à l’achat est indispensable

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Les débats relatifs à la fiscalité automobile à Bruxelles ont ranimé une vieille question. A savoir : « Si l’on s’achemine vers une taxation de l’automobile à l’usage (prélèvement kilométrique), pourquoi conserver une taxation à l’achat ? » La réponse tient en quelques mots : pour ramener un peu de rationalité dans un processus de décision (celui de l’achat d’un véhicule) qui en manque cruellement.

Sans revenir sur les potentialités de l’outil1, le prélèvement kilométrique a pour vocation d’internaliser les coûts externes2 du trafic routier afin de rationaliser l’usage que l’on fait des voitures. Le principal effet attendu est la limitation du nombre de kilomètres roulés.

Dès lors qu’il s’agit d’internaliser les coûts externes, il est normal d’appliquer des tarifs de prélèvement kilométrique plus importants aux véhicules les plus polluants. Les promoteurs de cet outil en déduisent couramment que, vu la perspective de payer plus avec un véhicule plus polluant, beaucoup de personnes vont, au moment d’acheter un véhicule, en choisir un qui ne pollue pas beaucoup. Outre la limitation du nombre de kilomètres roulés, l’application d’un prélèvement kilométrique aux voitures permettrait ainsi de réorienter le marché automobile vers des véhicules moins polluants.

L’IRMf à la rescousse des constructeurs

Cette attente, qui semble relever du bon sens, fait hélas peu de cas des subtilités de fonctionnement du cerveau humain et de la capacité des spécialistes en marketing à les exploiter. À de rares exceptions près – et même s’il s’agit d’une vérité à laquelle il est assez désagréable de se confronter – nos comportements d’achat reposent rarement sur la rationalité. Et ceci est particulièrement vrai pour l’achat d’une voiture. La rationalisation intervient souvent a posteriori : « Nous ne justifions pas nos comportements en consultant nos archives mentales ; en fait, le processus d’explication de nos pensées, comportements et actes, est un processus de création. »3 La culture automobile dont nos sociétés sont imprégnées et l’omniprésence de la publicité automobile (dans l’espace public comme dans la sphère privée) n’y sont bien sûr pas étrangers4. Les commerciaux du secteur excellent à nous emmener sur la pente glissante des émotions. Certaines firmes se sont fait une spécialité de les y aider, en usant de technologies de pointe. Pour ne citer qu’un exemple, Brain Impact étudie les processus neuronaux lors des décisions d’achat à l’aide d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et propose aux firmes qui font appel à ses services de « renforcer [leur] positionnement en évaluant le territoire émotionnel de [leur] produit, logo, emballage, publicité, design et prix. »5 Or, « Si vous êtes en proie à l’émotion, vous pouvez rationaliser, avancer tel ou tel argument, etc., mais tout sera faux. »6

Les superpouvoirs d’une pièce de 10 cents

Sans même utiliser le secours de la technologie moderne, il est assez aisé de modifier du tout au tout notre comportement. De nombreuses études de psychologie et philosophie morale expérimentale ont permis d’objectiver l’importance des relations entre l’environnement dans lequel se trouve une personne et les comportements qu’elle adopte ou non7. L’une des plus célèbres expériences, menée en 1972 dans un centre commercial des environs de Philadelphie, consistait à observer les réactions de personnes sortant d’une cabine téléphonique lorsqu’une passante (faisant en fait partie de l’équipe de chercheurs) laissait, comme par accident, tomber un paquet de feuilles devant elles. Sans conditionnement particulier, 4 % seulement aidaient à ramasser les feuilles. Si les personnes sortant de la cabine avaient trouvé dans celle-ci une pièce de 10 cents (laissée là par les expérimentateurs), elles étaient alors 87,5 % à aider la passante.8 Ce simple petit événement heureux et inattendu, vécu comme un « coup de chance », avait fondamentalement modifié l’état d’esprit des personnes concernées, les rendant plus enclines à aider autrui. De même, il est possible de modifier, à l’aide de petits détails a priori insignifiants, l’inclination à acheter tel ou tel produit. Il faut vraiment entretenir un rapport strictement utilitaire à la voiture (et encore…) pour pouvoir s’affranchir de ces influences.

Le paradoxe du TCO

Certaines personnes adoptent néanmoins une approche qui leur donne un maximum de maîtrise sur leur processus décisionnel, par exemple en dressant l’inventaire des besoins objectifs auxquels doit répondre le futur véhicule, en listant les priorités à respecter, en adoptant certaines « lignes rouges » à ne pas dépasser ou en calculant l’ensemble des coûts liés à la possession du véhicule. Souvent désignés par l’acronyme TCO (pour total cost of ownership), les coûts de possession comprennent non seulement le coût d’achat mais aussi les dépenses de carburant, d’assurance, d’entretien, de réparation, …sans oublier les éventuelles rentrées financières (valeur de revente). Divers travaux ont montré que les personnes qui achètent une voiture ne tiennent pas compte – ou mal – du TCO. En fait, « quand les consommateurs achètent un véhicule, ils ne possèdent pas les connaissances de base supposées connues par les modèles théoriques de prise de décision économiquement rationnelle et font de grosses erreurs d’estimation des futurs frais de carburant »9

Une étude menée en 2017 en Suède auprès de 980 personnes ayant récemment acheté une voiture montre que, toutes catégories socio-économiques confondues, seuls 4 % avaient mené une analyse TCO complète avant leur achat. Les auteurs proposent d’appeler « paradoxe du TCO » le fait d’acheter un véhicule sur des bases économiquement irrationnelles.10

Des acheteurs myopes

Ces résultats ont été confirmés par une étude basée sur un événement survenu en 2012-2013 aux USA. Suite à un audit de l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA), Hyundai et Kia ont dû revoir à la hausse la consommation officielle de plusieurs modèles de voitures. L’analyse de la manière dont a évolué le prix d’achat de ces voitures (qui, avec une consommation officielle supérieure, voyaient leur TCO augmenter à la hausse) indique que les consommateurs sont « myopes », c’est-à-dire qu’ils sous-évaluent leurs futurs frais de carburant.11

Les acheteurs de voiture semblent avoir inconsciemment intégré leur propre myopie. Ou assumer leur indifférence aux coûts d’utilisation du véhicule. Une enquête menée en 2019 auprès de 2.000 citoyens britanniques révèle que le premier critère mentionné par les personnes à propos de l’achat de leur voiture est le prix. Le TCO ne vient qu’en sixième position, après le type de voiture, le type de carburant ou de motorisation, les options de financement et les performances. La consommation de carburant vient en neuvième position.12 On retrouve le prix d’achat à la première position et le TCO à la sixième dans le « Car Buyers Report » d’Autotrader (société spécialisée dans la vente et l’achat de voitures en ligne).13

Taxer à l’achat au bénéfice des consommateurs

Qu’on le veuille ou non, répondre aux enjeux environnementaux (aux premiers rangs desquels l’effondrement de la biodiversité et les bouleversements climatiques) implique notamment14 de (1) diminuer très fortement le nombre de voitures et (2) améliorer leur efficacité énergétique15. Ce deuxième objectif peut être atteint, quelle que soit la motorisation, en diminuant la masse et la puissance mécanique des voitures. Comme le révèlent les nombreux travaux très rapidement présentés ci-dessus, il est illusoire de miser sur le prélèvement kilométrique pour atteindre les deux objectifs précités. Par contre, réformer la taxe à l’achat (la taxe de mise ou circulation, ou TMC) dans le but d’amener un peu de rationalité dans le processus d’achat d’une voiture pourrait s’avérer très bénéfique.

Pour les auteurs d’une des études mentionnées ci-dessus, « Si les consommateurs semblent agir de manière myope et sous-évaluent la consommation de carburant lors de l’achat de nouveaux véhicules, cela signifie qu’il est possible qu’une politique qui pousse les consommateurs à acheter des véhicules plus économes en carburant améliore le bien-être, même si les externalités environnementales sont entièrement internalisées. »16 Pour le dire autrement, une taxe de mise en circulation dont le montant augmente avec la masse et la puissance (deux facteurs qui influent sur la consommation d’énergie, la pollution et l’insécurité routière) va amener les consommateurs à acheter des véhicules plus modestes (donc moins chers à l’usage : moins de frais de carburant/d’énergie, d’assurance, d’entretien, …) et moins polluants. Ceci au bénéfice de leurs utilisateurs, de l’ensemble de la société et de l’environnement.


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  1. Voir à ce sujet l’analyse faite par IEW des résultats de 16 années d’application du prélèvement kilométrique aux poids lourds en Suisse : https://www.iew.be/prelevement-kilometrique-lecons-de-suisse/
  2. Les externalités des transports « se rapportent aux situations dans lesquelles un usager des transports ne supporte pas la totalité des coûts (y compris les coûts environnementaux et ceux liés aux encombrements routiers et aux accidents) de son activité de transport ou ne retire pas la totalité des béné­fices qui en découlent » (Commission européenne. 1995. Vers une tarification équitable et efficace dans les transports – Options en matière d’internalisation des coûts externes des transports dans l’Union européenne – Livre vert)
  3. Nick Chater. Et si le cerveau était bête ?
  4. Voir à ce sujet ce petit article dédié à la mythologie automobile : https://www.iew.be/mythologie-automobile/
  5. https://brainimpact.eu/our-services/
  6. Svâmi Prajñânpad. ABC d’une sagesse – Paroles choisies
  7. Voir par exemple : Ruwen Ogier. L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine
  8. Isen A., Levin P. 1972. Effect of feeling good on helping: cookies and kindness. Journal of personality and social psychology, Vol. 21, No 3, p. 384-388
  9. Turrentine et Kurani. 2006. Car buyers and fuel economy. Institute of Transportation Studies, University of California
  10. Hagman, Ritzén et Janhager Stier. 2017. The TCO Paradox—A Key Problem in the Diffusion of Energy Efficient Vehicles? KTH Royal Institute of Technology, Stockholm, Sweden
  11. Gillingham, Houde et van Benthem. 2019. Consumer myopa in vehicle purchases: evidence form a natural experiment. National Bureau of Economic Research, Cambridge, MA
  12. LowCVP. 2019. Consumer research examining the importance of total cost of ownership during the car buying process
  13. Autotrader. 2017. The Car Buyers Report – not used, not new, but next
  14. En limitant l’analyse au transport des personnes
  15. Par kilo transporté, une voiture utilise environ 4 fois plus d’énergie qu’un camion de 40 tonnes…
  16. Gillingham, Houde et van Benthem. 2019. Consumer myopa in vehicle purchases: evidence form a natural experiment. National Bureau of Economic Research, Cambridge, MA

Pierre Courbe

Mobilité