Barroso et le climat : « il faut être réaliste ». Chiche !

Barroso et le climat : « il faut être réaliste ». Chiche !

Lors de la présentation du projet de « cadre énergie-climat 2030 » concocté par la Commission européenne, son président, José-Manuel Barroso, a défendu l’objectif proposé de 40% de réduction des émissions de gaz à effet de serre en déclarant: « La réalité est qu’aucune capitale ne proposait d’aller au-delà de 40%, même les dirigeants les plus engagés. Et certains Etats membres préféraient viser en-dessous. Il faut rester un peu réaliste ». Mais à quelle réalité faisait-il donc allusion ? En tout cas pas à celle des changements climatiques ! Le cadre mis sur la table ne mentionne même pas l’objectif de maintenir l’augmentation de la température globale sous la barre des 2°C ! Et pour cause : la proposition est en inadéquation avec une lutte efficace contre le processus en cours. Pourtant, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, elle ne répond pas non plus à une réalité économique. Elle nie, bien au contraire, les retombées positives d’une action climatique ambitieuse, retombées mises en évidence par les analyses de la Commission elle-même.

Des rapports récents de la Banque mondiale, du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) et de l’Agence internationale de l’énergie (AIE)[[World Bank (2012) Turn Down the Heat. Why a Four Degrees Warmer World Must be Avoided; UNEP (2013) The Emissions Gap Report. A UNEP Synthesis Report; IEA (2012) World Energy Outlook 2012]] indiquent que notre planète est en route vers un réchauffement de +3 à +4°C d’ici la fin du siècle et que notre génération pourrait connaître un monde à +2°C d’ici 20 à 30 ans. Les conséquences de cette surchauffe planétaire sont connues : diminution des rendements agricoles, modification du régime des pluies, pénuries alimentaires, vagues de chaleur, sécheresses et inondations, perte irréversible de biodiversité, etc. Selon le rapport du PNUE, pour avoir une chance d’éviter un réchauffement global d’une ampleur catastrophique, les émissions mondiales de gaz à effet de serre devront diminuer de plus de moitié d’ici 2050. Cela signifie que les pays développés devront atteindre un niveau de réduction atteignant la limite supérieure de la fourchette de 80-95% recommandée par le GIEC en 2007. Ces nouvelles données n’ont manifestement pas été prises en compte dans les calculs de la Commission qui visent encore une réduction de 80% des émissions en 2050…
Selon le professeur Kevin Anderson, du Tyndall Centre for Climate Change Research, les analyses qui informent tout le débat européen sur les objectifs 2030 donnent moins d’une chance sur deux de rester sous la barre fatidique des 2°C d’augmentation de la température globale . Qui accepterait de monter dans un avion qui a une probabilité de 50% de s’écraser ?

En matière d’énergie renouvelable, la proposition de la Commission est également décevante. L’objectif de 27% en 2030 est à peine supérieur aux 24 % attendus avec un scénario « busines as usual ». Pire : cet objectif ne serait plus réparti entre les Etats membres et deviendrait non contraignant au niveau de ceux-ci, ce qui minerait la sécurité dont les investisseurs ont besoin dans ce secteur clé de la transition énergétique. On peut également craindre que les gouvernements feront moins d’effort pour lever les différentes barrières tant sur le plan technique (fonctionnement du réseau), que sociétal (acceptabilité des projets pour les riverains) ou légal. Avec la baisse prévisible des coûts dans le secteur, ces barrières non économiques risquent de devenir un facteur déterminant dans le développement des renouvelables durant la prochaine décennie. On peut déjà observer de tels freins pour les économies d’énergie où nombre d’investissements rentables ne sont pas réalisés. Pensons à l’exemple classique des propriétaires bailleurs qui ne rénovent pas leur bien puisque les dépenses énergétiques sont à charge des locataires.

Concernant les économies d’énergie, on peut regretter que la Commission ne propose aucun objectif pour 2030 alors qu’il s’agit d’un levier essentiel de toute politique « énergie-climat ». La Commission préfère attendre l’évaluation en juin des progrès réalisés pour atteindre l’objectif de 20% d’économie d’énergie en 2020.

S’il importe de regarder en face les risques à moyen terme liés aux changements climatiques, il ne s’agit pas pour autant de négliger le présent. Crise économique et financière, concurrence des pays à bas salaires, baisse du prix de l’énergie aux Etat-Unis grâce au gaz de schiste, etc. : nos entreprises sont indiscutablement sous pression. Justement : les analyses de la Commission démontrent que les politiques climatiques sont intrinsèquement favorables à l’économie ! Et les scénarios les plus ambitieux sont aussi ceux qui apportent les plus grands bénéfices, tant en termes de réduction des importations d’énergies fossiles (qui atteignaient plus de 400 milliards d’euros en 2012 pour l’UE), que de création d’emplois (500.000 emplois supplémentaires) ou encore de diminution de la pollution de l’air et des problèmes de santé qui y sont liés (9 millions d’années de vie supplémentaires épargnées).

La baisse des dépenses pour les importations d’énergies fossiles permet de contrebalancer en bonne partie les investissements à consentir dans les infrastructures de production alternative tout en créant des emplois locaux. Quant aux impacts sur le PIB ou sur le prix de l’électricité, ceux-ci différent peu entre les scénarios. Bien sûr, certains secteurs industriels, notamment « électro-intensifs », sont plus exposés que d’autres mais le risque de « fuites » vers des pays « carbon friendly » ne doit pas être exagéré. Selon la Commission, elles n’existent pas à ce jour et l’augmentation du prix de l’énergie comme celui du carbone sous l’ETS n’ont eu que peu d’impacts sur la compétitivité relative de l’Union par rapport à ses partenaires commerciaux.

La balle est maintenant dans le camp des Etats membres appelés à se prononcer prochainement sur la proposition de la Commission. Espérons qu’ils feront, eux, preuve de réalisme et prendrons les décisions qu’impose le simple examen objectif des faits.

Cécile de Schoutheete

Développement durable & Énergie