Biodéchets: il est temps d’agir !

Biodéchets: il est temps d’agir !

Pour certains, les biodéchets constituent une ressource inépuisable qui permettra d’atteindre les objectifs de production d’énergie renouvelable de la Région wallonne (13% de notre électricité devra être d’origine renouvelable en 2020). D’autres, dont le Bureau Environnemental Européen1, estiment, chiffres à l’appui que leur utilisation comme compost permettrait de remplacer 10% des engrais phosphatés utilisés en Europe (issus de l’industrie pétrolière) en plus de l’amélioration de 7% du sol européen ; et ils ajoutent que le compostage créé plus d’emplois que l’augmentation de capacité d’un incinérateur. Le débat est donc ouvert : faut-il brûler les biodéchets pour produire de l’énergie ou les recycler via le compostage pour amender les terres agricoles en se substituant aux engrais chimiques ? Une troisième option, prometteuse, serait de combiner compostage et production d’énergie grâce à la biométhanisation. La mise en ½uvre de la récente Directive Cadre sur les Déchets(2008/98/CE) amplifie le débat; il faut dire que les intérêts en jeu sont énormes, et que les choix politiques à effectuer dans les prochains mois vont fortement influencer les investissements à effectuer par le secteur de la gestion des déchets: verra-t-on s’agrandir les incinérateurs, ou bien se développer les centres de compostage et de biométhanisation?

La Directive 2008/98/CE définit les biodéchets comme “les déchets biodégradables de jardin ou de parc, les déchets alimentaires ou de cuisine issus des ménages, des restaurants, des traiteurs ou des magasins de vente au détail, ainsi que les déchets comparables provenant des usines de transformation de denrées alimentaires”. Cependant, en Région wallonne, la législation sur les centres de compostage utilise le terme de biomatière, soit “tout déchet, substance ou matière décomposable par voie aérobie ou anaérobie”, ce qui élargit considérablement le champ d’application. Cette définition offre le cadre le plus cohérent pour la gestion des déchets organiques qui sont ainsi tous susceptibles d’être traités par les mêmes procédés.

Ces déchets ont une valeur calorifique variable et, à ce titre, peuvent être incinérés pour produire de l’électricité et/ou de la chaleur. Ces déchets, du fait de leur origine végétale ou animale, sont d’emblée considérés par certains comme une source d’énergie renouvelable. Sur base de notre « production » actuelle, cette “ressource” pourrait être inépuisable: elle représente déjà la moitié du poids de notre poubelle, avec une augmentation attendue de 10% d’ici à 2020[[BEE, EEB’s view on Biowaste, Conférence Don’t waste your biowaste, organisée par la Présidence Belge de l’Union Européenne, 21 Septembre 2010.]].

Autre utilisation possible de cette «masse organique» : fournir un compost utilisé comme amendement en lieu et place des engrais chimiques fabriqués à partir du pétrole. Outre l’économie d’énergie fossile que cela permet, on mettra en évidence la séquestration de carbone et l’évitement de la production de gaz à effet de serre liée à leur incinération. Enfin, ces déchets organiques compostés contribuent à entretenir la vie du sol en reconstituant l’humus, améliorant ainsi la texture des sols lourds et la capacité de rétention d’eau des sols légers, tout en diminuant l’érosion.

Le dilemme est donc le suivant: priorité à la production d’énergie “durable” (même si la durabilité dont il est question ici est plutôt faible), ou à l’amélioration de la qualité des sols? Qu’est-ce qui est le plus intéressant pour l’environnement? Les paramètres à prendre en compte sont nombreux (pouvoir calorifique du déchet, collecte séparée ou non, rendement des incinérateurs etc).
Une filière permet, nous l’avons évoqué, de gagner sur les deux aspects: la biométhanisation. Dans les digesteurs, les biodéchets subissent une fermentation qui libère du méthane lequel peut ensuite être brûlé pour produire de l’électricité et de la chaleur. La fraction restante peut, elle, être compostée pour servir d’apport organique aux sols. Une revue des analyses cycle de vie sur le sujet[Bio Intelligence Service, Copenhagen Resource Institute, Environmental benefits of recycling – 2010 update ; [www.wrap.org.uk/document.rm?id=8671 ]] conclut à l’avantage de la biométhanisation avec compostage du résidu, qui permet de remplacer la tourbe utilisée dans les substrats horticoles. D’autres études vont dans ce sens, en établissant notamment que, même pour les fractions hautement calorifiques, l’incinération n’est pas plus intéressante que le compostage ou la biométhanisation[[Universität Stuttgart, Composting or energy recovery? The example of green-waste based on CO2 balance, Conférence Don’t waste your biowaste, organisée par la Présidence Belge de l’Union Européenne, 21 Septembre 2010.]],[[Umweko GmbH, GHG savings from biological treatment and application of compost, Conférence Don’t waste your biowaste, organisée par la Présidence Belge de l’Union Européenne, 21 Septembre 2010.]].

Devant la diversité des filières possibles et les études qui s’accumulent en faveur du «recyclage» des biodéchets, on aurait donc pu attendre une guidance claire sur le sujet de la part de l’Union Européenne, afin de mettre en place des politiques cohérentes dans les États membres. On espérait notamment beaucoup de la directive 2008/98 dite Directive cadre sur les déchets. Elle précise notamment une hiérarchie à appliquer dans les options de traitement des déchets: d’abord la prévention, puis la réutilisation, ensuite le recyclage (y compris compostage et biométhanisation), la valorisation énergétique (l’incinération des biodéchets si l’incinérateur satisfait aux critères de qualification comme unité de valorisation) et en dernier ressort l’élimination en décharge. Elle précise aussi que des textes législatifs plus détaillés seront fournis pour une série non limitative de déchets… mais pas pour les biodéchets, qui doivent se contenter d’un encouragement à une collecte sélective. La question d’une Directive européenne sur les biodéchets n’est pas tranchée: la Commission Européenne n’a visiblement pas envie de se jeter à l’eau. Il faut dire que si certains pays y sont favorables afin d’avoir une certitude législative sur les politiques à adopter, d’autres y sont opposés car elle pourrait entrer en conflit avec des politiques de gestion régionales. Enfin, certains soutiennent qu’une législation européenne sur les biodéchets n’est pas nécessaire car les textes existants suffisent pour adopter des politiques ambitieuses. C’est, finalement, l’opinion de la Commission Européenne, qui se retranche derrière la hiérarchie de la Directive cadre, et qui invoque la liberté de transposition par les États membres afin de prendre en compte les spécificités régionales. Ce n’est par contre pas du tout l’opinion du Parlement Européen, qui dans son communiqué du 6 juillet 2010, a exigé de la Commission qu’elle adopte une législation sur les biodéchets avant fin 2010.

La situation au niveau européen n’est donc pas claire. Cependant, une chose est sure: si la Directive cadre déchets n’oblige pas à mettre en place une politique de gestion des biodéchets, elle offre un cadre suffisant pour que les États membres prennent des initiatives dans ce sens. Même en l’absence de législation contraignante, mettre en place une politique régionale sur les biodéchets a un intérêt majeur, puisqu’il s’agit de gérer au mieux cette ressource.
La collecte sélective des biodéchets présente plusieurs défis. Le premier tient à l’omniprésence des biodéchets: on le retrouve dans nos poubelles, mais aussi dans les restaurants, les cantines d’école, le secteur de l’agro-alimentaire… Autant de logistiques différentes à mettre en place… Deuxième défi: capter des flux suffisamment variés pour permettre de les mélanger et d’obtenir un mélange stable, garant du bon fonctionnement des digesteurs. Ainsi, en vue d’une bonne biométhanisation ou d’un bon compostage il est nécessaire d’équilibrer différents facteurs dans le digesteur: pH, fraction liquide/solide, rapport Carbone / Azote, taux de phosphore… Ce serait donc une erreur d’incinérer le bois, sur base de sa valeur calorifique intéressante, et d’essayer de biométhaniser les fractions “molles” des biodéchets (déchets de table, herbes, etc): pour les biométhaniser correctement, un apport en bois peut être nécessaire. Si celui-ci a été incinéré par ailleurs, la biométhanisation ou le compostage ne peut pas se faire… et on finira par incinérer également cette fraction molle, ce qui n’est pas avantageux pour l’environnement.

Pour IEW, un cadre cohérent de gestion des déchets organiques doit être mis en place, sans attendre une hypothétique Directive biodéchets, en vue notamment de:

 encourager le compostage à domicile ou dans des composts de quartier;

 généraliser la collecte sélective des biodéchets; planifier des installations de biométhanisation couplées à un compostage du résidu;

 établir des normes de qualité sur le compost le rendant apte à être épandu sur les sols agricoles ou à être utilisé comme substrat de culture;

 (ré)insister sur l’importance de la prévention.

L’incinération des biodéchets n’est pas une bonne option, leur gestion se doit de suivre la pyramide de la directive cadre sur les déchets: prévention d’abord, recyclage ensuite, incinération si et seulement si il a été démontré que les autres options n’étaient pas viables environnementalement, économiquement et socialement.

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