BMW dévoile LA voiture climate friendly !

BMW dévoile LA voiture climate friendly !

Le Fonds monétaire international s’inquiète pour le climat, dans ses perspectives économiques automnales, mais aussi, et bien plus, pour la croissance qui stagne sur fond d’une production industrielle ralentie. L’industrie automobile serait « en contraction ». Et de fait, celle-ci, inquiète pour sa santé financière, se cantonne dans la niche qui marche d’un point de vue économique mais qui s’avère être un parfait climate killer : le SUV. Dans cette ambiance morose et anxiogène, BMW sort une petite pépite qui, à son insu, ouvre des perspectives souhaitables !

L’économie mondiale va mal

Le mardi 15 octobre, le Fonds monétaire international (FMI) a publié ses perspectives économiques d’automne. Il y souligne que la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la résilience aux conséquences des changements climatiques sont devenus des « impératifs mondiaux urgents », précisant que « l’avenir du changement climatique se joue maintenant et les risques vont s’intensifier considérablement si on n’y répond pas d’urgence » 1.

Cette précaution oratoire étant prise, le Fonds déplore longuement le ralentissement de la croissance mondiale qui en serait à son rythme le plus faible depuis la crise financière de 2009, soit à 3% maximum pour 2019. Et il appelle de ses vœux une reprise rapide des tendances haussières 2.

Qu’il s’agisse là d’un cas exemplaire d’injonction paradoxale ne semble pas l’effleurer.

L’industrie automobile est « en contraction »

Une des principales conséquences de cette décélération de la croissance serait un ralentissement de la production industrielle. Et le cas de l’industrie automobile est évoqué dans le rapport du FMI et plus y est particulièrement développé. Elle serait « en contraction » car elle subirait les effets d’une transition fondamentale : la « décarbonation »… Le rejet du diesel suite au dieselgate et à la mauvaise réputation de ce carburant en milieu urbain d’une part et les nouveaux test d’émission WLTP de l’autre sont évoqués comme cause de ce phénomène. Ce sont les mêmes arguments qui sont avancés pour expliquer que les émissions de CO2 du secteur automobile ne parviennent plus à baisser.

La « contraction » a débuté en 2018 et pourrait atteindre les -4% en 2019. D’autres explications sont pourtant sur le tapis.

Une seule issue : le SUV

Le 15 octobre également, paraissait sur le site de The International Energy Agency (IEA) un commentary 3 interpellant. Partant d’une part du constat que les constructeurs automobiles prévoient un décuplement de la vente annuelle de véhicules électriques d’ici 2030 et reprenant d’autre part les mêmes constats que le FMI, les auteurs se demandent si on a là les signes tangibles de la « fin de l’âge des moteurs à combustion interne », soit des voitures roulant aux énergies fossiles.

Mais, ils en viennent alors à évoquer un « changement structurel silencieux » qui aurait la forme d’un « dramatic shift towards bigger and heavier cars » (un transfert dramatique vers des véhicules plus grands et plus lourds). Ils l’objectivent au moyen la figure suivante :

Les Sport Utility Véhicles (SUV) représentent, depuis 2010, 60% de l’augmentation du parc de véhicules dans le monde et 40% des ventes annuelles de voitures. La Belgique suit fidèlement la tendance. Mais vous remarquerez que la Chine réagit depuis peu en s’en écartant. Ce qui stresse le secteur vu l’espoir que constitue pour lui ce marché potentiel gigantesque.

« La plupart des pubs automobiles sont pour les SUV, pourquoi ?, interroge Mathieu Chassignet ingénieur en charge des mobilités à l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise énergie – France). « Parce que ce sont des véhicules qui sont plus rentables pour les constructeurs ».(…) « Aujourd’hui on voit que la plupart des constructeurs recentrent leur stratégie sur le tout-SUV »4.

Stratégie qui n’est pas sans conséquence comme le résume bien la page de couverture d’un quotidien économique allemand : « le SUV, profits colossaux, écobilan dévastateur ».

Ecobilan dont la composante « (de)carbonation » est parfaitement illustrée par la figure suivante :

Les SUV occupent la seconde place du classement des principaux secteurs ayant contribué à l’augmentation des émissions de CO2 depuis 2010. Devant l’industrie lourde et l’ensemble de tous les autres modes de transport utilisant des énergies fossiles. A eux seuls, si la tendance persiste, ces véhicules pourraient annihiler les économies en énergies fossiles réalisées d’ici 2040 grâce à la mise sur le marché de 150 millions de véhicules électriques. Rien que ça !

Le poids qui tue, la pub qui pue (la manipulation)

Comme le résume Nicolas Meilhan, expert chez France Stratégie, organisme rattaché au premier ministre français, « un SUV consomme environ 25% de plus qu’une voiture normale, puisqu’il est plus lourd et moins aérodynamique, en raison de sa hauteur »5.

Et l’expert de poursuivre : (les) « constructeurs, ils gagnent plus d’argent sur ces voitures à plus forte marge, donc ils investissent dans la publicité de ces modèles… ».

La publicité est en effet le mode de persuasion privilégié des constructeurs automobiles qui aiment à dire que c’est la demande de la clientèle qui oriente leur marché en omettant cependant de préciser que cette dernière est façonnée par les milliards qu’ils investissent dans ce créneau communicationnel manipulatoire. BMW, par exemple, est un constructeur régulièrement pointé du doigt sur les réseaux sociaux pour les pubs outrancières pour ses SUV.

La pépite BMW : The Small Escape

Et c’est pourtant dans une publicité qu’une étincelle d’espoir vit le jour…

Regardez ce clip, d’une qualité technique et narrative remarquable, publié sur la chaîne youtube du constructeur allemand ce 1 octobre 2019.

Le texte suivant l’accompagne :

« 1964. Berlin est une ville divisée. Tout fugitif de la République sera fusillé. Pourtant, nombreux sont ceux qui, de plus en plus désespérés, tentent de franchir la frontière vers la liberté. Ils falsifient leurs papiers d’identité, creusent des tunnels, montent dans des montgolfières… et se cachent dans des voitures en direction de l’Ouest. Toutefois, les grands véhicules sont inspectés de plus en plus souvent et minutieusement. Un habitant de Berlin-Ouest a alors une idée qui semble aussi impossible que géniale : la voiture la plus passe-partout, à l’époque la plus petite automobile du marché, la BMW Isetta6, aidera désormais à faire passer secrètement des gens au côté Ouest. »

Une première réaction pourrait être de considérer que BMW est pour le moins gonflé (restons courtois) de suggérer, en récupérant cet épisode historique, que, par les déplacements de sens que permettent les images7, sa voiture (et non l’homme qui a imaginé ce subtil stratagème) a permis de sauver des vies et a participé, voire a permis in fine, la chute du mur de Berlin.

Puis, à la réflexion, si le message premier, le plus évident de ce clip fait référence au classique et has been « mon auto, ma liberté », il serait dommage de ne pas considérer ce qui s’y dit de plus fondamental : 1) « quand il faut absolument y arriver, que c’est une question de survie, les solutions « contre-intuitives » ou « out of the box » sont parfois les plus adaptées » et 2) « là où les grands véhicules échouent, les plus petits, les plus discrets y arrivent ! »

Adapté au contexte actuel ce pourrait être : « La BMW Isetta inspire une véritable révolution de la production automobile pour lutter contre les changements climatiques ! »

Ce clip est remarquable car il traduit parfaitement l’état d’esprit de BMW et de nombreux constructeurs automobiles en 2019 : il ne peut tenir ouvertement un discours favorable à la production de véhicules « modestes » au risque de se ramasser les actionnaires et tout le monde économique, FMI en tête, sur le dos. Mais il le tient tout de même, en filigrane, entre les lignes, un peu comme un acte manqué surgi de l’inconscient. Ce lapsus témoignerait de sa conviction profonde, en tant que constructeur/ingénieur rationnel et conscient des enjeux sociétaux de son époque, que la production des véhicules légers est la seule option pour limiter les conséquences irréversibles des changements climatiques. L’intelligence serait au service de la parcimonie et de la légèreté qui sied aux solutions du futur et non au service d’une démonstration de puissance brute propre aux fabricants de tanks ou autres engins de chantiers.

BMW tirera-t-elle les leçons de cette étincelle marquée du sceau de l’inconscient ?

« Quelle naïveté »,« Tu rêves tout haut ». Voire : « tu délires ». Oui, bien sûr ! :- ;. Si ce n’est pas ce que ce clip souhaite dire, c’est en tous cas ce que l’on peut y lire, lorsqu’on est convaincu, sur base des arguments rationnels de nombreux experts (voir ci-dessous), de la nécessité impérieuse d’orienter la production d’automobile, vers des véhicules raisonnables pour… participer au sauvetage de l’humanité, rien de moins.

Et si BMW n’a pas franchi le pas aujourd’hui, d’autres n’ont pas attendu : l’Isetta version 2019 existe bel et bien et s’appelle Microlino ! Elle est électrique, roule à du 90 km/h, a une autonomie de 200 km, pèse 500 kg batteries comprises et garde le gabarit du modèle initial des années 50. Elle n’est pas encore produite et a déjà 10.000 acquéreurs !

Crédit photographique : Alexander Migl — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=67247852

Les constructeurs japonais semblent s’engager dans cette voie : au Tokyo Motor Show, qui ouvre ce jeudi dans la capitale nippone, les grands constructeurs automobiles du pays présentent tous des petits véhicules électriques susceptibles de casser la barrière prix qui freine le développement de ce segment.

Pour en savoir plus :

1. (et c’est le plus important) sur la voiture raisonnable :

  • Tout sur la Lisa Car (Light and Safe car) : https://www.lisacar.eu C’est sur ce site que vous découvrirez dans le détail tous les arguments plaidant pour un encadrement de la production des constructeurs automobiles afin qu’ils s’approprient les enjeux climatiques et de santé publique.
  • Un travail récent de Nicolas Meilhan, Conseiller scientifique auprès de France Stratégie, un organisme d’études et de prospective, d’évaluation des politiques publiques et de propositions, placé auprès du Premier ministre français : Comment faire enfin baisser les émissions de CO2 des voitures
  • Inter-Environnement Wallonie se concentre actuellement sur l’adhésion la plus large possible au contenu d’une déclaration commune en faveur d’une « voiture raisonnable » visant à :
    1. préserver la santé des personnes (réduction des émissions polluantes);
    2. protéger l’intégrité physique des personnes (réduction de la dangerosité des voitures);
    3. limiter l’ampleur des bouleversements climatiques (réduction des émissions de CO2).

Voici le texte actuel de cette déclaration commune. Si vous êtes intéressés par ce travail et/ou si vous souhaitez adhérez à cette déclaration, contactez Alain Geerts, chargé de mission « mobilité » : a.geerts@iew.be

2. Sur l’analyse critique du phénomène de SUVisation du parc automobile :


  1. Gita Gopinath, cheffe économiste du FMI, auteur du rapport, citée dans Le Monde (https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/10/15/le-fmi-abaisse-encore-ses-previsions-de-croissance-mondiale_6015603_3234.html)
  2. Le FMI juge les répercussions du changement climatique à l’aune de la croissance économique, comme si cette dernière restait un horizon indépassable, aussi bien comme point de référence que comme objectif, ce qui est discutable à plus d’un titre. Les fervents partisans de la croissance ne devraient toutefois pas ignorer son message : même une nation qui n’aurait d’autre volonté que de maximiser sa production et ses richesses ne pourrait « rationnellement » se priver de lutter contre le réchauffement climatique. Voir par exemple : Le changement climatique n’épargnera pas la croissance à long terme des pays riches (https://blogs.alternatives-economiques.fr/anota/2019/10/19/le-changement-climatique-n-epargnera-pas-la-croissance-a-long-terme-des-pays-riches)
  3. Growing preference for SUVs challenges emissions reductions in passenger car market, by Laura Cozzi, Chief Energy Modeler, and Apostolos Petropoulos, Energy Modeler, 15 October 2019, https://www.iea.org/newsroom/news/2019/october/growing-preference-for-suvs-challenges-emissions-reductions-in-passenger-car-mark.html, consulté le 18/10/19.
  4. Le succès des SUV, plus polluants, est dû à « un effet de mode alimenté par les constructeurs », interview de Mathieu Chassignet sur franceinfohttps://www.francetvinfo.fr/meteo/particules-fines/le-succes-des-suv-plus-polluants-est-du-a-un-effet-de-mode-alimente-par-les-constructeurs_3663053.html, consulté le 19/10/19.
  5. Emissions de CO2: “Pour un SUV, même électrique, le problème reste son poids », interview de Nicolas Meilhan, L’Express, 19/10/19, https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/emissions-de-co2-pour-un-suv-meme-electrique-le-probleme-reste-son-poids_2104120.html, consulté le 19/10/19.
  6. Conçue par des italiens et « rachetée » par BMW, cette voiture avait les caractéristiques suivantes : 247 cm3, 13 cv, 85 km/h, 225 cm de long, 134 de large, 353 kg, forme ovoïde ou en forme de goutte d’eau (ce qui est excellent pour l’aérodynamisme). Vous pouvez la découvrir dans cette excellente description sur Wikipedia :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Isetta
  7. On parle généralement, en sémiologie, de déplacement métaphoro-métonymique ou encore par condensation et/ou remplacement.

Alain Geerts

Communication & Mobilité

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