Certains meurent, d’autres crèvent

Certains meurent, d’autres crèvent

Dans la nuit du 13 au 14 janvier dernier, le Costa Concordia, paquebot présenté par sa compagnie propriétaire comme « imposant et grandiose », « véritable temple du divertissement flottant », s’échouait à quelques brasses de l’île de Giglio, en mer Tyrrhénienne, au large des côtes toscanes. A l’heure où je rédige cette chronique, le bilan du naufrage s’élève à quinze morts et une vingtaine de disparus.

Régulièrement, depuis plusieurs années, des embarcations surchargées de migrants partis des côtes africaines chavirent dans les eaux territoriales italiennes[[Pour ces migrants, les principales portes d’entrée en Europe sont l’Italie, essentiellement via l’île de Lampedusa, et l’Espagne, via les Canaries. Leur voyage passe donc tantôt par la Méditerranée, tantôt par l’Atlantique.]]. Si ces clandestins péris en mer échappent par essence à toute quantification officielle, on estime, au regard des accidents recensés et des témoignages recueillis, qu’ils sont annuellement plus de mille[[Hypothèse basse, certaines estimations parlant de 2.500 ou 3.000 morts.]] à perdre ainsi la vie dans leur quête d’un meilleur avenir.

La mésaventure du Costa Concordia a immédiatement retenu l’intérêt des médias et bénéficié d’une exposition de premier choix. Il faut dire que l’évènement recelait tous les ingrédients du sujet en or: un drame qui survient dans une atmosphère de fête; des victimes auxquelles chacun(e) peut s’identifier; des interrogations et des zones d’ombre permettant d’entretenir le suspens. Sans oublier des personnages et des anecdotes qu’un romancier hésiterait à inventer tant elles semblent trop belles pour être vraies : un capitaine au physique italianissimo désertant son poste au c½ur de la catastrophe; un équipage philippin qui témoigne d’un courage exemplaire en dépit de son statut low-cost dénoncé par les syndicats de marins européens; un violoniste pris au piège des flots après avoir veillé à mettre son précieux instrument à l’abri; etc.

A l’opposé, la valeur médiatique des Tunisiens, Libyens, Somaliens et autres disparus en mer affiche un cours plancher vouant leur histoire aux oubliettes. Leur mort apparaît à l’image de leur vie : misérable et insignifiante. Que dire, en effet, de ces destins brisés ? Que ces hommes, femmes et enfants étaient prêts à tout pour échapper à une existence indigne, sans espoir ni perspective de lendemains qui chantent ? On le sait déjà et si on ne s’en fout pas (enfin, pas toujours), on n’a pas de solution à leur proposer. Auraient-ils réussi leur traversée qu’ils seraient devenus des problèmes à gérer. Sans papiers, illégaux, ils auraient dû comprendre que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, que « c’est pas fait pour les perdants, le paradis »[[« (…) Toi qui viens de loin d’ici
avec ta peau et tes os,
on t’a parlé du paradis,
on t’a menti, tout est faux.
Ô mon ami, ô mon frère, tout ce nerf
perdu pour la guerre.
Tu vas voir tout l’amour
qui traîne au fond du discours.
Dis, t’en veux des papiers ?
Dis, tu l’as vu mon palais ?
T’auras rien, c’est ainsi,
c’est pas fait pour les perdants, le paradis. (…) » Extrait de la chanson « Gagnants, perdants » de Noir Désir.]]. Alors, même si leur sort est triste – et peut-être même attriste –, mieux vaut le passer sous silence[[Et le silence est effectivement préférable s’il permet d’échapper à l’indécence que constitue l’annonce en dix lignes et dans une rubrique intitulée « En vitesse » (sic) du naufrage et de la mort de vingt-cinq clandestins (pratique relevée dans un quotidien pourtant considéré « de référence »).]] . Ce qui s’avère d’autant plus facile que ces braves gens ont généralement le bon goût de disparaître sans faire de vagues : peu de corps ramenés sur les rivages ; des embarcations légères qui se disloquent sans générer de pollution ; personne pour pleurer et/ou dénoncer le drame… C’est propre et vraiment pas dérangeant.

Exceptionnellement, ce n’est pas le fameux étalon-or du journalisme, le « mort-kilomètre » (plus un événement se passe loin, moins il intéresse le public), qui explique cette différence de traitement entre les évènements mais une autre règle journalistique de base, la loi de la proximité. Laquelle stipule que le public se sent d’autant plus concerné par l’information qu’elle lui est proche (dans le temps et/ou dans l’espace ; de ses idées, de sa situation socio-professionnelle, de son quotidien, de sa vie affective ou émotionnelle). Autrement et plus clairement dit, il est de bon ton de servir au lecteur de quoi flatter et cultiver son égocentrisme. En vertu de quoi les quelques dizaines de victimes du Costa Concordia nous intéressent car elles appartiennent à notre caste et le malheur qui les frappe pourrait un jour nous prendre pour cible. A contrario, les milliers de « harragas »[[Terme générique désignant ces immigrés clandestins. Il signifie “qui brûlent”, en l’occurrence leurs papiers afin de cacher leur pays d’origine et compliquer ainsi une expulsion en cas d’arrestation en Europe.]] qui meurent à nos frontières ne nous émeuvent pas car ils sont issus d’un monde « tiers » que l’on préfère ignorer.

Rien de nouveau sous le soleil ? Peut-être. Mais chaque démonstration/illustration d’une humanité de classes où la vie des uns prévaut sur celles des autres doit nous interpeller et nous mobiliser. Car accepter cette injustice fondamentale, c’est renoncer à notre dignité, se satisfaire d’être né du bon côté du monde en niant ceux qui n’ont pas eu cette chance.

On peut évidemment considérer qu’ « on a déjà bien assez de problèmes à gérer comme ça sans devoir s’occuper de ceux des autres », voire qu’ « il y a déjà tant de misère chez nous, que voulez-vous qu’on fasse… ». On peut. Mais cela ne devrait pas dispenser de s’intéresser au monde tel qu’il va.

Occulter le phénomène des candidats à l’exil disparus en mer, ce n’est pas seulement mépriser la valeur de leurs vies, considérer ces victimes comme indignes de notre intérêt. C’est aussi ne pas voir le niveau de désespoir qui les a conduit à passer à l’acte, c’est regarder béatement se consumer la mèche d’une bombe qui nous explosera tôt ou tard à la figure. Les opprimés finissent en effet toujours par se révolter. Et lorsque des individus en arrivent à considérer que l’alternative se résume à « partir ou mourir » et jouent leur vie à la roulette russe vu que « une chance sur mille de réussir, peut-être, mais en restant, c’est zéro chance », le point de rupture risque à tout moment d’être atteint. Il en faut peu pour enflammer la douleur et la ranc½ur accumulées et nous ne pourrons indéfiniment nous réfugier dans notre forteresse de papier pour fuir leur légitime colère et éviter notre devoir de solidarité.

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)