C’est quoi, occuper le terrain ?

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Cette année, le thème du festival Esperanzah ! était « Occupons le terrain ». Nous y avons donc participé en tant que membres du réseau du même nom, rassemblant de nombreux collectifs en lutte contre des projets destructeurs (immobiliers et autres) afin de préserver le territoire et ses ressources. Mais que signifie « occuper le terrain » ? Quelle diversité d’actions et de concepts ces termes évoquent-ils pour le grand public ? Pour le savoir, nous avons interrogé les festivalières et festivaliers sur cette thématique.

« Porteu.r.se.s de paroles » : un dispositif d’animation grand public

Le dispositif « Porteu.r.se.s de paroles » est un outil d’animation issu de l’éducation populaire, qui permet d’engager un débat avec des gens que l’on ne connaît pas, pour toucher un public large. Concrètement, une question est affichée dans l’espace public, les animateurs/trices discutent avec les passant.e.s sur ce thème, et les réponses collectées sont affichées afin de mettre en évidence la diversité des points de vue. On peut ainsi assister à une sorte de débat différé où les réponses suscitent à leur tour des réactions (« j’aime bien ce que cette personne a écrit », « je suis d’accord avec ça », « je ne suis pas du même avis parce que… »). Ce dispositif peut être animé de manière fixe (les animateurs/trices accrochent la question quelque part et attendent que les passant.e.s s’y intéressent) ou mobile (les animateurs/trices se déplacent avec la question pour aller directement à la rencontre des gens).

Nous avons testé les deux méthodes afin de toucher différents publics : citoyen.ne.s engagé.e.s dans le Village des Possibles (=village associatif), grand public dans le reste du festival. Des interviews de militant.e.s ont également été réalisées par Nationale 4. En quatre jours, nous avons posé plusieurs questions et rassemblé une grande diversité de réponses. En voici la synthèse.

Occuper le terrain, c’est…

Au sens propre du terme, occuper le terrain, c’est prendre sa place, prendre la place. Cela peut parfois avoir un sens négatif (« s’accaparer la place des autres » pour montrer qu’on est là). Mais pour la plupart des personnes interrogées, occuper le terrain, c’est avant tout reprendre sa juste place d’humain, comme partie de système universel et non comme les maîtres ou maîtresses de la planète. C’est aussi s’affirmer, être soi-même, prendre sa place en tant que personne, reprendre ce qui nous appartient. C’est oser s’exprimer, se faire voir/entendre, être visible dans l’espace public. C’est vivre un territoire, se sentir appartenir à un lieu.

C’est une attitude de non-soumission : pousser comme une « bonne mauvaise herbe », dans les failles, essayer de ne pas seulement subir, construire son autonomie, revendiquer des droits, oser dire « non ».

C’est une manière de lutter, pas seulement pour soi-même mais pour le bien commun : prendre en compte les enjeux écologiques et sociaux, se rassembler pour défendre les communs, sauver l’habitabilité de la planète, préserver la biodiversité, faire entendre les voix de ceux qui n’en ont pas (qu’ils soient humains ou animaux), réaffirmer notre volonté de vivre dans un monde meilleur, plus juste et équitable, occuper sans dominer, s’imposer sans oppresser, préserver ce qui est légitime, ne pas laisser les idées arbitraires et fascistes s’immiscer dans nos luttes.

C’est créer d’autres possibles, proposer autre chose que le « caca-pipi-talisme », apporter un autre point de vue, faire émerger d’autres manières de faire vivre nos territoires autrement que par des projets prédateurs pour le vivant humain et non-humain.

C’est s’engager dans une lutte, rejoindre un collectif, gueuler, s’indigner, défendre, résister, agir, réclamer, emmerder les promoteurs et spéculateurs en les empêchant d’imposer leur vision des territoires, dénoncer l’anarchie immobilière, refuser les projets nuisibles, montrer qu’il y a de la résistance, militer pour le « Stop Béton ! ».

C’est soutenir et fédérer, en créant du lien, en mettant en réseau, en organisant des luttes collectives, en y contribuant par la communication, des échanges de bons procédés, une aide administrative. C’est aussi l’occasion de rencontrer « en vrai » Jean Peltier, l’auteur du Manuel de résistance aux projets inadaptés, imposés et nuisibles.

C’est occuper le terrain juridique, entreprendre des actions en justice contre des projets destructeurs.

C’est occuper le terrain médiatique, communiquer sur le web et les réseaux sociaux, distribuer des flyers, faire connaître les luttes en en parlant autour de soi.

C’est occuper son propre espace mental pour rester acti.f.ve.s et ne pas désespérer en regardant l’état du monde. C’est se réapproprier sa santé, vivre sainement, produire sa propre nourriture, bien manger, « occuper l’assiette ». C’est participer à des projets d’agriculture urbaine, organiser l’entraide sociale, déconsommer, acheter local. C’est occuper le terrain des terres rares en utilisant des logiciels libres pour lutter contre l’obsolescence programmée du matériel informatique.

C’est contribuer au développement et à la connaissance de la biodiversité : créer des prairies fleuries, installer des nichoirs, planter des arbres, faire pousser, préserver le sol qui est notre plus grande richesse, faire connaître les espaces naturels menacés et les bestioles qui y vivent.

C’est occuper l’espace, physiquement, en construisant et en aménageant des habitats alternatifs (éco-lieux, tiny houses, kerterres) ou en créant des ZAD (zones à défendre : occupation permanente d’un lieu pour empêcher un projet destructeur).

C’est occuper l’espace public par des flashmobs, des manifestations, des blocages, des détournements de publicités, des visites guidées et des conférences sur la décolonisation de l’espace public. C’est interpeller les gens, poser des questions. C’est faire de la fête une manifestation sauvage.

L’espace public, ça sert à quoi ?

L’espace public remplit plusieurs fonctions :

  • espace convivial : il sert à se rassembler, se rencontrer, partager, faire la fête entre voisins, trouver nos points communs ;
  • espace militant : il sert à manifester, faire bouger les lignes ;
  • espace artistique et culturel : il sert à exprimer sa créativité.

En théorie, l’espace public doit être ouvert à tout le monde, mais est-ce vraiment le cas ?

L’espace public appartient-il réellement à tous et toutes ?

Si quelques-un.e.s nous ont répondu que oui, l’espace public appartient bel et bien à tou.te.s puisque c’est sa définition, la majorité des personnes interrogées nous ont répondu que dans les faits ce n’était pas le cas, et ce pour diverses raisons.

Premièrement, l’espace public n’est pas également accessible à tout le monde :

  • les personnes âgées ou handicapées rencontrent des difficultés pour accéder à certains lieux qui ne sont pas correctement aménagés ;
  • les femmes ne se sentent pas toujours en sécurité dans l’espace public à cause du harcèlement de rue ;
  • la diversité culturelle n’est pas suffisamment représentée dans l’espace public (ex : la plupart des noms propres attribués aux rues sont des noms d’hommes blancs), il est donc moins accueillant pour les personnes racisées ou issues de cultures différentes ;
  • les couples homosexuels se font fréquemment insulter lorsqu’ils s’embrassent en public, contrairement aux couples hétérosexuels ;
  • certains espaces sont accaparés par certains groupes sociaux, en excluant les autres (ex : terrains de sport fréquentés uniquement par des hommes, quartiers réservés à une certaine classe socio-économique, etc.) ;
  • les SDF et les sans-papiers ne sont les bienvenus nulle part !

Deuxièmement, on ne peut pas y faire ce qu’on veut, ce sont les pouvoirs politiques qui décident quelles sont les activités admises ou non dans l’espace public. Par exemple, si on veut organiser une manifestation ou une performance artistique, il faut demander une autorisation. D’après la police, la situation s’améliore car on est passé d’une politique de « maintien de l’ordre » à une politique de « gestion négociée de l’espace public », censée mieux prendre en compte les intérêts de tous. Cependant, force est de constater que dans les faits, la décision de ne pas autoriser une manifestation est encore trop souvent prise de manière arbitraire par les pouvoirs locaux, en particulier lorsque le message porté entre en contradiction avec les intérêts particuliers de certains…

Troisièmement, l’espace public est de plus en plus souvent accaparé par des propriétaires privés. On peut notamment citer les propriétaires forestiers qui entravent l’accès à des chemins publics, les sociétés de parking privées qui font payer cher le stationnement, et bien sûr les promoteurs immobiliers qui construisent logements, commerces et zonings au détriment d’espaces qui étaient auparavant publics et librement accessibles (parcs urbains, jardins partagés, zones naturelles, friches, etc.).

Enfin, l’environnement et la pression sociale influencent aussi la manière d’agir dans l’espace public. Certains lieux conditionnent certains comportements, et le regard des autres et la peur du jugement font qu’on ne se sent pas toujours libre dans l’espace public. Bien sûr, il est important de veiller à ce que ses propres comportements dans l’espace public ne nuisent pas au bien-être des autres (« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » – John Stuart Mill), mais les restrictions imposées par les normes sociales vont souvent au-delà de ce principe.

L’évolution de cette situation devra passer par un changement politique et l’éducation. En tant que citoyen.ne.s, on peut aussi se réapproprier l’espace public, que ce soit par la réalisation de projets dans son quartier ou par l’art.

Se réapproprier l’espace public, c’est aussi une manière d’occuper le terrain !

Bibliographie

Campagne Esperanzah – Occupons le terrain : https://www.esperanzah.be/engagement/campagne/
Réseau Occupons le terrain : http://occuponsleterrain.be/
Porteurs de paroles  (Sensibilizaction): https://www.sensibilizaction.fr/libererlaparole/les-porteurs-de-paroles-2/
Média Nationale 4 : https://www.nationale4.be/
Gestion négociée de l’espace public : https://www.police.be/5343/fr/contact/services/gestion-negociee-de-lespace-public
Sentiers publics – Les dérives du collectif ruralité : https://www.iew.be/sentiers-publics-les-derives-du-collectif-ruralite-alias-lobby-anti-sentiers-publics/
Manuel de résistance aux projets inadaptés, imposés et nuisibles : http://occuponsleterrain.be/2021/02/18/le-manuel-de-resistance-aux-projets-inadaptes-imposes-et-nuisibles/
Ecovillage : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89covillage
Tiny house – Beaucoup en rêvent, peu sautent le pas : https://www.rtbf.be/article/tiny-house-beaucoup-en-revent-peu-sautent-le-pas-10734760
Kerterre : https://www.rtbf.be/article/tiny-house-beaucoup-en-revent-peu-sautent-le-pas-10734760
La Chartreuse occupée, une nouvelle ZAD contre la bétonisation : https://fr.squat.net/2022/04/12/liege-belgique-la-chartreuse-occupee-une-nouvelle-zad-contre-la-betonisation/

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Jessica Delangre

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