Charleroi Rive Gauche : un projet “urbicide” !

Charleroi Rive Gauche : un projet “urbicide” !

Le fonctionnaire délégué de la Région Wallonne et la Ville de Charleroi ont remis mi-novembre, respectivement un permis d’urbanisme et un permis d’environnement, à un nouveau projet de shopping-center à Charleroi. Il s’agit de « Rive Gauche », un projet qui vise à développer 31.500 m² de commerces entre le boulevard Tirou et la Sambre, à la place d’un îlot bâti et d’un tiers de la surface d’une place historique, la place Albert 1er avec ses fameuses colonnades. Ce projet nous interpelle à de nombreux niveaux…

La Fédération Inter-Environnement Wallonie s’oppose fermement au projet Rive Gauche[ [Une brève parue dans la Lettre des CCATM de septembre 2011 pointait l’inquiétude des riverains à l’issue de l’enquête publique : démolition massive de bâtiments et de circulations emblématiques, chantier interminable, tout cela pour augmenter un nombre déjà assourdissant de m² de cellules de vente, à l’avenir incertain.]] tel que proposé. Sans être opposée à l’idée de shopping-centers en ville, la Fédération ne peut accepter un projet urbicide risquant de déstabiliser le fragile équilibre commercial carolo.

S’il est clair que le centre-ville de Charleroi a besoin d’investissements pour retrouver son attractivité, cela n’y justifie en rien l’implantation d’un tel shopping-center. Bien au contraire. Ce dont le centre-ville a besoin, c’est d’une rénovation urbaine qui améliore son habitabilité, d’activités économiques urbaines offrant des emplois à ses habitants, et… d’un soutien aux commerces de rue.

La justification du projet Rive Gauche est d’ailleurs très faible.

Dans un contexte commercial saturé (multiplication des shopping-centers et rues commerciales historiques déclinantes) le projet mettrait 30.000 m² supplémentaires de commerce sur le marché. Au mieux cela déstabilisera les commerces de rue existants. Au pire cela les condamnera.
Qu’il y ait ou non succès commercial, le tribut urbanistique payé par la ville aura été lourd : démolition d’un ilot, construction de 30% de la « grand place » de la ville basse, dégradation de la convivialité des rues avoisinantes – le shopping-center prévoit d’y présenter des façades aveugles.

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ENVIRONNEMENT

(1) L’ilot entre les rues Léopold, Puissant, du Collège, de Marchiennes et la place Albert 1er serait démoli dans sa quasi entièreté. A sa place, un autre bâtiment serait construit. Il s’agit donc d’une « démolition reconstruction » . Ce qui est très négatif au niveau environnemental, entre les déchets de construction produits et les matériaux de construction mobilisés.

CSD, l’auteur de l’étude d’incidences, a étudié la question. Pour convoyer les 275.485 m³ de déchets de démolition, il prévoit 20.000 mouvements de camions de 24 tonnes, soit 70 camions par jour pendant 3 ans et 3 mois. Ceci dans un centre-ville urbain, dense, et… habité.

URBANISME

(2) Selon le promoteur, si le projet démolit un ilot, c’est pour réussir son intégration urbanistique. Sa volonté serait d’éviter tout façadisme. Mais à bien y réfléchir, l’argument ne tient pas. Le seul choix n’est pas entre alternatives « on conserve le caractère du lieu et on fait du façadisme » ou « on démolit tout, et on ne fait pas de façadisme ». Le promoteur pourrait aussi faire le choix de conserver les façades, ce qu’il y a derrière, et revaloriser les commerces en rez-de-chaussée. En outre, un bon façadisme n’est-il pas parfois préférable à une mauvaise bruxellisation ?

CSD reconnaît d’ailleurs explicitement dans son étude les difficultés à faire de l’urbain avec un shopping-center. Dans ce contexte faut-il continuer à tout prix à développer des shopping-centers en centre-ville ? Ne peut-on pas plutôt soutenir les commerces individuels de rue ?

MOBILITE

(3) Le promoteur, et donc aussi visiblement les autorités communales carolos, qualifient de « limité » l’impact du projet sur la qualité de l’air. Pourtant ce seraient au moins 800 voitures qui viendraient aux heures de pointe s’ajouter au trafic du centre-ville. De quoi s’interroger sur ce que signifie « limité ».

Par ailleurs, le projet coupe en deux le boulevard Tirou. Un espace partagé, c’est à dire essentiellement piéton, serait créé en son milieu ; il couvrirait deux accès en trémie destinés à alimenter le parking du shopping-center. Cette décision liée à l’une des artères principales de la ville ne peut qu’étonner. Une telle modification du régime de circulation devrait être en effet intégrée à une réflexion plus large comme par exemple un plan communal de mobilité. Pareille option ne peut être suivie sans une étude préalable des comportements de mobilité.

PATRIMOINE

(4) Si le projet ne touche pas à des bâtiments classés, il en détruit pourtant nombre d’intérêt, ceci sans autre forme de procès. Les fameuses colonnades par exemple : leur architecture année 1950 typique et leur implantation stratégique entre la place Albert 1er et le boulevard Tirou en font un des bâtiments emblématiques de Charleroi, participant à l’identité de la ville au même titre que la basilique Saint Christophe ou la Maison Dorée.

Le patrimoine urbain d’une ville, ce ne sont pas que ses bâtiments, ce sont aussi ses rues, ses places. Sur ce point, l’impact du projet est terrible. Le boulevard Tirou, une des artères urbaines les plus emblématiques du pays, est défiguré par le creusement du tunnel routier de part et d’autre de l’espace partagé. Et la place Albert 1er, la place historique de la ville basse, est amputée de plus d’un tiers de sa surface, selon une inédite privatisation de l’espace public.

INTERET GENERAL

(5) Car c’est bien contre l’intérêt même de la ville que ce projet s’érige. Contre son histoire, contre son identité, … et aussi contre son économie. L’étude d’incidences l’expose sans ambages : un impact important est à attendre sur le commerce existant, en particulier sur les commerces urbains des rues Neuve et de la Montagne. Les risques que les H&M et autres Zara migrent vers « Rive Gauche » seraient réels. Et quand une rue commerçante perd ses locomotives, c’est bien la spirale du déclin qui guette, et la situation d’un quartier qui se dégrade.
Or il n’y a pas d’obligation à dire toujours passivement « oui » à l’implantation d’un shopping-center. Dans le contexte d’un fragile équilibre commercial, ne peut-on avoir 5 minutes de courage politique ? Visiblement, telle n’a pas été la posture des autorités, qui viennent de rendre leurs décisions sur le projet : permis d’environnement et permis d’urbanisme ont été accordés. Reste que Rive Gauche n’est pas encore là. La réalisation du projet aura certainement à affronter dans les semaines à venir nombre de recours questionnant sa pertinence.