Chronique d’une extinction annoncée

Chronique d’une extinction annoncée

Après 15 ans de répit relatif, la biodiversité au sein des espaces agricoles est à nouveau mise sous pression. Le contexte agricole, progressivement favorable à une agriculture extensive, s’est brusquement inversé sous la pression des prix. Un retour en force de la fonction de production de l’agriculture qui s’annonce dévastateur car il présage en même temps la suppression des jachères, la perte d’attractivité des mesures agroenvironnementales et une intensification des pratiques agricoles. Un ensemble de facteurs qui, en l’absence de filet de sécurité, conduiront à un nouveau déclin de la biodiversité.

Des prix agricoles à la hausse !

Les stocks alimentaires mondiaux ont atteint des niveaux particulièrement bas conduisant au doublement du prix des céréales en moins de deux ans. Trois facteurs, largement « sous-estimés » par les responsables politiques concourent à cette flambée des prix: le développement des agrocarburants, l’impact du réchauffement climatique sur la production agricole et la demande alimentaire croissante de produits carnés, notamment en Asie, conjuguée à une population mondiale en forte croissance.

Vers la suppression définitive des jachères?

Imposé par la réforme de la Politique Agricole Commune de 1992 pour faire face à la surproduction céréalière, le gel obligatoire des terres permettait de limiter la surproduction agricole. Une mesure dépassée dans le contexte actuel: pour répondre à l’augmentation des prix, l’Europe a fixé à 0 % le taux de jachères obligatoire pour la campagne 2007-2008. Une modification qui risque d’être entérinée lors du Health Check de la PAC l’an prochain, conduisant à une suppression pure et simple des jachères.

Une réponse largement insatisfaisante

Cette suppression ne constitue en rien une réponse à l’évolution des prix agricoles. Une part importante des jachères est déjà affectée à des productions non alimentaires, et les jachères non productives sont souvent situées sur les terres les plus marginales des exploitations. Elles sont parfois consacrées à la protection de la biodiversité (jachère faune-sauvage). Pour donner une idée du caractère dérisoire de cette mesure, il suffit de savoir que le développement programmé des agrocarburants en Belgique engloutira à lui-seul près de 30 % des surfaces libérées par cette mesure à l’échelle des 25… Une mesure qui fait donc sourire… de naïveté. Nos politiques, à l’échelle mondiale, organisent l’intégration des marchés alimentaires et énergétiques, sans aucun cadre politique pour gérer les flux entre ces utilisations très différentes des produits agricoles. Il y a donc fort à parier que ce sera le cours du baril qui, demain, dictera les prix.

L’environnement, lui, trinque

Si l’augmentation des prix, améliore le revenu des agriculteurs, les conséquences environnementales de cette suppression sont, elles, largement sous-estimées. Les jachères bien gérées constituent en effet les rares refuges de la biodiversité au sein des plaines cultivées. Etant par ailleurs situées dans les zones moins productives (fortes pentes, sols humides, bords de cours d’eau …) elles contribuent à réduire la pollution de l’eau par les produits phytosanitaires et l’érosion des sols, jouant par là même un rôle important dans la protection des milieux aquatiques.
Cette mesure a aussi pour effet de favoriser des pratiques agricoles plus intensives (utilisation d’engrais, de produits phytosanitaires, rotation plus courtes, labour des prairies permanentes, suppression des petits éléments naturels du paysage qui « limitent » la production, …) au détriment de l’environnement. Elle rend également moins attractive les mesures agroenvironnementales volontaires. Un contexte largement défavorable au maintien de la biodiversité donc.

Bonnes Conditions Agricoles et Environnementales

De nombreux États-Membres ont adopté des règles minimales de protection de l’environnement et de la biodiversité à travers les « Bonnes Conditions Agricoles et Environnementales » (BCAE). En France, par exemple, près de 3 % des superficies cultivées doivent être allouées à la protection des cours d’eau et de la biodiversité.
Ces surfaces de compensation écologique pallieront partiellement à la suppression des jachères…
En Wallonie, ces règles minimales sont restées lettre morte… Aussi, nous sommes en droit de nous demander si les politiques wallonnes vont nous faire payer trois fois la promotion des agrocarburants: par leur défiscalisation, leurs atteintes à l’environnement et les prix alimentaires.

La Suisse, un exemple à suivre

La Suisse constitue l’exemple à suivre au sein des pays ayant développé, dans le cadre de la conditionnalité, un système de compensation environnementale plus ou moins ambitieux. En contrepartie du soutien public, les agriculteurs doivent affecter au minimum 7 % de leur surfaces agricoles à la protection de l’environnement et de la biodiversité. Ces surfaces incluent les haies, alignements d’arbres, petits éléments naturels favorables à la biodiversité ainsi que des mesures de gestion, semblables à nos mesures agroenvironnementales. Un objectif que pourrait se donner demain l’Europe pour préserver la nature au sein des espaces ruraux. Les prix agricoles sont aujourd’hui plus rémunérateurs et les politiques incitatives en faveur de l’environnement ne pourront être efficace qu’en complément à des objectifs contraignants.

Pour le Health Check de la PAC

Le Health Check est l’occasion de développer ce cadre plus exigeant à travers des BCAE renforcées qui établissent à l’échelle européenne un seuil minimal de surface de compensation écologique dans les exploitations agricoles. Mais la Wallonie peut aussi rattraper son retard et remplir cette coquille vide par une révision ambitieuse de ces BCAE. L’objectif 2010 d’arrêter l’érosion de la biodiversité au sein des espaces agricoles est plus que jamais un objectif du gouvernement. L’objectif de soutenir l’agriculture est, lui, déjà largement atteint.

Lionel Delvaux

Anciennement: Nature & Ruralité