Comprendre le dessous des cartes de la sortie du nucléaire

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Les prochains mois seront déterminants pour la transition énergétique de notre pays. En point de mire, 2025 et la sortie prévue du nucléaire à nouveau contestée par certains. Plusieurs dossiers politiques compliqués se superposent dans ce débat crucial, le rendant incompréhensible pour le citoyen. Essayons de comprendre la partie de billard à 4 bandes qui se joue dans les plus hautes sphères du pouvoir et qui détermine notre avenir énergétique. Et impactera notre portefeuille…

La sortie du nucléaire est certaine et nécessaire.

Il y a, à l’heure actuelle, 7 réacteurs nucléaires en activité. Ils doivent fermer entre 2022 et fin 2025. A la base, la loi de sortie du nucléaire ne prévoyait pas un timing si serré. Trois réacteurs devaient fermer dès 2015. Mais en 2015, le Gouvernement Di Rupo puis le Gouvernement Michel 1 ont postposé de 10 ans ces fermetures pour des raisons (très contestables) de sécurité d’approvisionnement. Nous voilà dès lors avec un nouveau timing de sortie du nucléaire devenu inévitablement très serré.

Notons déjà que ce timing pourrait évoluer à la marge suite à la victoire d’IEW devant la Cour constitutionnelle qui a déclaré la prolongation de Doel 1 et 2 illégale. En pratique ces 2 réacteurs pourraient ainsi être amenés à fermer dès 2023. Soit un peu plus tôt que prévu.

Certains acteurs ( la N-VA au niveau politique, Engie, le forum nucléaire…) s’expriment pour revoir cet agenda et prolonger des réacteurs au-delà de 2025.

Toutefois, il est crucial de garder a l’esprit que la plupart des réacteurs sont en fait « improlongeables » :

  • Doel 1 et 2 et Tihange 1, les 3 réacteurs déjà prolongés en 2015 auront 50 ans en 2025, c’est à dire 10 ans de plus que leur durée de vie initiale… Les re-prolonger semble hautement hypothétique et est en tous cas irresponsable…
  • Dans 2 réacteurs (Doel 3 et Tihange 2), des milliers de microfissures ont été détectées en 2017. Pour beaucoup de professeurs d’université, ils auraient dû être fermés depuis longtemps tant leur fragilité pose des graves questions de sécurité (comment la cuve nucléaire fragilisée réagirait-elle par exemple en cas de refroidissement d’urgence ?… ). Les prolonger n’est même pas envisagé par le plus fervent des nucléaristes…

Il ne reste dès lors que 2 réacteurs pour lesquels une prolongation est envisageable aux yeux de certains : Doel 4 et Tihange 3. Le Gouvernement fédéral n’a d’ailleur d’ailleurs sur la prolongation de la durée de vie de ces 2 réacteurs que le Gouvernement fédéral

Notons que ces 2 réacteurs ne sont pas épargnés par des dysfonctionnements liés à leur âge.  Tihange 3 a ainsi connu des problèmes techniques clairement liés à l’âge dont des problèmes de dégradation de certaines parties en béton. Ces problèmes posent surtout une question de fiabilité, ce qui nous a joué des tours notamment lors de l’hiver 2018 durant lequel seul un réacteur sur 7 était en activité sans que cela n’ait pu être prévu/préparé…  C’est bien l’indisponibilité non programmée qui pose le plus de problème pour les opérateurs de notre système électrique.  

En novembre 2018, un seul réacteur Doel 3 était en activité notamment suite à la fermeture non programmée de plusieurs réacteurs dont Tihange 3 susceptible d’être prolongé.

L’impact limité d’une prolongation nucléaire pour le climat

Sur leur page, le forum nucléaire, lobby financé principalement par Engie, joue abondamment la carte du climat. La sortie du nucléaire ferait selon eux carrément augmenter les émissions de CO2 de 76%  en 2025 !!! Nous ne comprenons tout simplement pas d’où peuvent sortir des chiffres si ahurissants. Ceci les décrédibilise une fois encore auprès des spécialistes.

La page climat du forum nucléaire. Un bijou de désinformation. Savourez le coté sibyllin de la phrase : « l’énergie nucléaire produit jusqu’à 90% de notre électricité bas carbone » ? (Le nucléaire représente entre 50% et 65% de notre production d’électricité selon les années).

Loin des communications infantilisantes du lobby nucléaire, il faut toutefois aborder la question cruciale du climat et de la sortie du nucléaire avec sérieux. Car il est inévitable qu’une partie des réacteurs nucléaires que nous devrons fermer seront pendant une période intermédiaire remplacés par des centrales au gaz émettrices de CO2. Le Centre d’étude Climact a estimé l’impact de la sortie du nucléaire sur nos émissions de GES (voir le graphe ci-dessous). En pratique, au moment de la sortie du nucléaire (entre 2022 et 2025, nos émissions de GES augmenteront de 3%). Pour dire les choses autrement, selon ces calculs, la sortie du nucléaire reporterait de 3 ans la décarbonation de nos sociétés.

Ce report dans la trajectoire de décarbonation doit évidemment questionner des environnementalistes comme nous. Il serait irresponsable de l’évacuer d’un revers de la main quand on sait l’urgence que nous avons à décarboner nos sociétés.

Mais tout d’abord, comme nous l’avons déjà développé dans cet article, il serait simplificateur de limiter la crise environnementale à la seule crise climatique.

En outre, il faut ajouter à ces arguments que nous n’avons sans doute pas le choix de sortir du nucléaire (ou un choix très limité) ! En effet, comme nous l’avons vu, seul 2 réacteurs sur 7 pourraient éventuellement être prolongés. Leur âge avancé, confirmé par les pannes fréquentes constatées ces dernières années, les rend peu fiables. Résultat : d’après les calculs d’Elia, si on prolongeait 2 réacteurs (2 GW de puissance) on éviterait seulement de devoir construire 1GW de gaz (voir l’illustration plus bas).

Pour dire les choses autrement, et contrairement à ce que veulent nous faire croire les défenseurs de l’atome, le débat ne se limite pas à « gaz OU nucléaire »… Dans tous les scénarios la part de gaz devra augmenter dans notre mix électrique… Hélas.

Différent scénarios développés par Elia après 2025. La colonne de droite qui prévoit 2GW nucléaire (nuclear 2GW) prévoit un besoin de 3,1 GW de centrale au gaz (appelée ici « new CCGT ») contre 4,1GW si 2 réacteurs ne sont pas prolongés.

 

Un méga deal Engie/Etat belge aux multiples facettes

En conclusion, ces prochains mois, l’Etat fédéral doit donc négocier, surtout avec Engie, plusieurs dossiers énergétiques très interconnectés… On est face à un méga-deal énergétique. A chaque fois, ce sont des millions d’euros d’argent public qui sont sur la table… Tout ce débat est donc aussi (et surtout) un affaire de gros sous !

  1. Sur la question de la prolongation de réacteurs que certains veulent remettre sur la table : notons qu’Engie a déjà lancé les hostilités en faisant savoir qu’ils pourraient demander des subventions pour prolonger leurs réacteurs de 10 ans ! Le Nouveau président Johnny Thijs disait ainsi : « si les responsables politiques disent que deux centrales suffisent pendant dix ans, il faudra discuter. » Un soutien direct au nucléaire serait juste inacceptable, ces réacteurs ont déjà été très largement payés par les belges !
  2. Engie est aussi un des opérateurs qui sont en lice pour construire les fameuses nouvelles centrales au gaz et pourrait également bénéficier du subventionnement des centrales gaz CRM (= 5 milliards €).
  3. Les provisions mises de coté pour gérer le démantèlement des centrales nucléaires et la gestion des déchets nucléaires sont largement insuffisantes et doivent également être re-négociées ! L’organisme chargé d’évaluer ces coûts, l’ONDRAF, les revoit systématiquement à la hausse depuis plusieurs années. Les dernières évaluations sont de 15,1 milliards €… Problème : il y avait 11 milliards budgétés en 2018 dans le fond Synatom prévu à cet effet et d’importantes questions pèsent sur la disponibilité réelle de cette somme. On parle donc à nouveau de minimum 4 milliards € qui devraient normalement être payés par ENGIE…

Au final la vraie question du débat nucléaire est donc aussi, et avant tout, une affaire de gros sous…  Il est dès lors extrêmement préoccupant de ne pas avoir de Gouvernement fédéral de plein exercice pour mener ces négociations parallèles. Car de l’autre coté de la table, l’opérateur ENGIE dispose de sérieux moyens de pression pour faire peser la décision à son avantage (et à notre désavantage donc).

En pratique, cela montre encore le risque qu’il y a à être dépendant d’un seul opérateur et d’une technologie centralisée comme le nucléaire. Cela plaide clairement (à nouveau) pour une émancipation rapide…

Arnaud Collignon

Énergie & Territoire